De dignitate hominis

Jean Pic de la Mirandole

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Jean Pic de la Mirandole, « De dignitate hominis », Revue Quart Monde [Online], 160 | 1996/4, Online since 01 June 1997, connection on 16 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/742

A la charnière du Moyen Age et de la modernité, la Rennaissance a posé la question de l'essence de l'homme en termes de dignité humaine. C'est en 1486 et 1487 qu'un jeune homme de vingt-quatre ans, Giovanni Pico, comte de Mirandola et Concordia, resté célèbre pour sa précocité et son appétit de savoir, prend part à un débat entamé par d'autres en rédigeant en latin le Discours sur la dignité de l'homme. A cette époque, Pic de la Mirandole est aux prises avec les censeurs romains, suite à la diffusion de thèses controversées. Le texte représente un élément de sa défense. Le Discours ne sera finalement jamais lu devant le tribunal. Il sera diffusé plusieurs années plus tard par son éditeur.

Depuis Platon, Aristote, Pline, la philosophie avait maintes fois souligné la faiblesse et l'indigence de l'homme. Le Discours s'inscrit dans un autre courant, radicalement optimiste, destiné à exalter sa grandeur. On a donné à ce courant le nom d'Humanisme, même si les controverses au sujet de son homogénéité et de sa signification n'ont jamais cessé.

Aux yeux de Pic, qui veut s'intéresser à toutes les doctrines sans appartenir à aucune, si l'homme est par essence digne, c'est d'abord en raison de sa liberté que ne limite aucune borne. La liberté offre une « capacité de décider » de son existence personnelle, de dégénérer ou de devenir pareil aux anges, de choisir la lutte ou la paix. Elle permet à l'homme d'accéder à la philosophie (qui ne se sépare bien sûr pas de la théologie à l'époque, surtout devant le tribunal romain...) pour accéder à Dieu.

Rien n'est dit sur la pauvreté ou les pauvres - Pic était un des hommes les plus riches de son temps - ni même sur les dimensions sociales que peut impliquer l'Humanisme. Au contraire, Pic croit, dans la tradition de la Kabbale, que l'ultime vérité doit être cachée à la foule et ne peut être communiquée qu'aux « parfaits ». Mais peut-être faut-il retenir cet effort considérable pour dire autrement qu'avant la grandeur de l'homme sans l'opposer à celle de Dieu, et pour souligner que la liberté n'est pas seulement une condition de l'action, une dimension de la réflexion morale, mais d'abord l'essence même de l'homme. Surtout, la Renaissance est ce temps qui a permis à la philosophie et à la théologie d'élaborer pour la première fois l'affirmation de la dignité humaine, concept inconnu auparavant. Trois siècles plus tard, cette réflexion s'inscrira dans le droit et permettra la proclamation des droits de l'homme.

Jacques Fierens.

Très vénérables Pères ! J'ai lu dans les écrits des Arabes qu'Abdallah le Sarrasin1, à qui l'on demandait quel était, sur cette sorte de théâtre qu'est le monde, le spectacle le plus digne d'admiration, répondit qu'il n'y voyait rien de plus admirable que l'homme - opinion que rejoint le fameux mot d'Hermès : « C'est un grand miracle, ô Asclépios, que l'homme »

Or, méditant sur le sens de ces sentences, je n'étais pas satisfait par les nombreux arguments qui sont avancés de toutes parts en faveur de la supériorité de la nature humaine. L'homme, dit-on, est un truchement entre les créatures, familier des supérieures, roi des inférieures, interprète de la nature grâce à la pénétration de ses sens, à l'enquête de sa raison, à la lumière de son intelligence, intermédiaire entre l'éternité stable et l'instant qui s'écoule, union, comme disent les Perses, et même hymen du monde, et enfin, au témoignage de David, « de peu inférieur aux anges »

Ces arguments sont certes importants, mais non point décisifs : ils ne sont pas de ceux qui permettent de revendiquer le privilège de la plus haute admiration. Pourquoi, en effet, n'admirerait-on pas davantage les anges eux-mêmes et les chœurs bienheureux au ciel ? Finalement, j'ai cru comprendre pourquoi l'homme est le plus heureux des êtres vivants - et par conséquent le plus digne d'admiration -, et quelle est précisément la condition que lui a donnée le sort dans l'ordre de l'univers, condition qu'envieraient non seulement les animaux, mais encore les astres et les esprits au-delà du monde. Chose incroyable et étonnante ! Et comment ne le serait-elle pas ? C'est à cause d'elle que l'homme est à juste titre estimé un grand miracle, et proclamé vraiment admirable. - Mais quelle est cette condition ? Ecoutez, Pères, et prêtez-moi pour ce discours une oreille indulgente, conforme à votre humanité.

Déjà Dieu le Père, architecte souverain, avait forgé selon les lois de sa sagesse impénétrable l'auguste temple de sa divinité, cette demeure du monde que nous voyons. Il avait orné d'esprits la région supra céleste, animé d'âmes éternelles les globes dans l'éther, et garni d'une foule d'animaux de toutes espèces les déjections et la fange du monde inférieur. Mais l'ouvrage accompli, l'artisan désirait qu'il y eût quelqu'un pour admirer la raison d'une telle œuvre, pour en aimer la beauté et en admirer la grandeur. C'est pourquoi, selon le témoignage de Moïse et de Timée, quand toutes choses furent achevées, il songea en dernier lieu à produire l'homme. Mais il n'y avait pas dans les archétypes de quoi forger une nouvelle lignée, ni dans ses trésors de quoi doter ce nouveau fils d'un héritage, ni parmi les séjours du monde entier de lieu où faire siéger ce contemplateur de l'univers. Tout était déjà plein, tout avait été distribué entre les ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs. Mais il ne convenait pas à la puissance paternelle de défaillir, comme épuisée, au terme de la génération. Il ne convenait pas à sa sagesse d'hésiter, par manque de conseil, dans une œuvre si nécessaire. Il ne convenait pas à son amour bienfaisant que l'homme, qui devait louer chez les autres créatures la générosité divine, fût contraint à la condamner pour soi-même.

Le parfait artisan décida finalement qu'à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l'homme, cette œuvre à l'image indistincte, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : « Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t'ai placé, tu te définis toi-même. Je t'ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur. Tu pourras dégénérer en des formes inférieures, comme celle des bêtes, ou régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines »2

1 Nom très fréquent et donc difficile à situer. Il peut s'agir d'Abd Allah Ibn al-Muqaffâ, traducteur arabe d'œuvres persanes, du VIIIe siècle

2 Pour le cadre général de la métaphysique de l'admiration, voir Asclepius : « Oh, de quel mélange privilégié est faite la nature de l'homme ! il est

Mais pour la thèse qu'elle suppose, à savoir que l'homme est image de dieu en tant qu'il est libre (et non seulement en tant qu'il est doté de raison)

Extraits de Jean Pic de la Mirandole, Oeuvres philosophiques, texte latin, traduction et note par Olivier Boulenois et Giuseppe Tongnon, Paris, Presses universitaires de France (Col. Epiméthée), 1993. Reproduction avec l’aimable autorisation des éditions Presses Universitaires de France.

1 Nom très fréquent et donc difficile à situer. Il peut s'agir d'Abd Allah Ibn al-Muqaffâ, traducteur arabe d'œuvres persanes, du VIIIe siècle

2 Pour le cadre général de la métaphysique de l'admiration, voir Asclepius : « Oh, de quel mélange privilégié est faite la nature de l'homme ! il est uni aux dieux par ce qu'il a de divin et qui l'apparente aux dieux ; la partie de son être qui le fait terrestre, il la méprise en lui-même ; tous les autres vivants auxquels il se sait lié en vertu du plan céleste, il se les attache par le nœud de l'amour ; il élève ses regards vers le ciel. Telle est donc sa position dans ce rôle privilégié d'intermédiaire, qu'il aime les êtres qui lui sont inférieurs, il est aimé de ceux qui le dominent [...] Tout lui est loisible [...] Le regard que son esprit dirige, nul brouillard de l'air ne l'offusque ; la terre n'est jamais si compacte qu'elle empêche son travail [...] Il est à la fois toutes choses, il est à la fois partout » (éd. Nock-Festugière, II, p. 302, et I, p. 123)

Mais pour la thèse qu'elle suppose, à savoir que l'homme est image de dieu en tant qu'il est libre (et non seulement en tant qu'il est doté de raison), il faut suivre une tradition qui passe par Grégoire de Nysse et saint Bernard. Elle aura une postérité bien connue chez Descartes

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