Jacques Lesourne, Vérités et mensonges sur le chômage.

Ed. Odile Jacob, Paris, 1995, 240 pages

Jean Guinet

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Jacques Lesourne,Vérités et mensonges sur le chômage, Ed. Odile Jacob, 1995, 240 pages

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Jean Guinet, « Jacques Lesourne, Vérités et mensonges sur le chômage. », Revue Quart Monde [Online], 155 | 1995/3, Online since 01 March 1996, connection on 13 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7707

Jacques Lesourne ne se résigne pas à abandonner la lutte contre le chômage, malgré les difficultés et l’incompréhension générale. Pour cela, il se fait patiemment le plus simple et le plus pédagogue possible pour démonter les mécanismes du chômage. Il montre pas à pas, par une analyse rigoureuse, comment l’ignorance – des économistes comme des chefs d’entreprise et des syndicalistes – le corporatisme, l’incompétence et la démagogie des politiques et l’absence d’une réelle volonté de réforme nous ont enfermés dans une direction moralement condamnable et socialement sans issue. Après un diagnostic précis, il propose les principes d’une politique rationnelle de sortie progressive du chômage.

Pour amener le lecteur non spécialiste à une v raie compréhension des raisons du chômage, l’auteur montre d’abord comment jouent les facteurs perturbateurs par rapport à la référence habituelle, le « marché parfait », une notion purement théorique qui permet, cependant, de bien illustrer le raisonnement. Pour rester concret sans perdre la rigueur, il met en scène une économie internationale réduite à deux pays, la France et la Chine, chacun n’ayant que deux catégories de travailleurs, des ingénieurs ( à salaires élevés) et des manoeuvres ( à salaires faibles). Il néglige dans un premier temps les charges sociales et le salaire minimum.

Au début, le marché parfait ne produit pas de chômage et le commerce international est globalement à l’avantage des deux pays, des produits à fort contenu en « travail-ingénieur » étant échangés avec des produits à fort contenu en « travail-manœuvre ». Ces échanges conduisent en France à une offre accrue de travail-ingénieur et à une offre réduite de travail manœuvre, l’arbitrage se faisant à court terme par la hausse des salaires-ingénieurs et par la baisse des salaires-manœuvres et, à plus long terme, par la qualification d’une partie des manœuvres passant dans la catégorie des ingénieurs. Parallèlement, le commerce permet à la Chine de payer de mieux en mieux les manœuvres et d’acquérir des équipements pour développer des produits de plus en plus élaborés.

L’auteur présente ensuite les différents types de chômage. Le « chômage frictionnel » existe même dans les périodes de quasi plein-emploi, en raison du temps d’adaptation (information et organisation) aux évolutions technologiques.

Le « chômage conjoncturel » résulte du fléchissement de la demande par insuffisante adaptation du marché à des chocs internes ou extrêmes lorsque les prix et salaires réels sont rigides. La solution sera alors la « relance » mais elle est délicate à maîtriser.

Le « chômage classique », lui, résulte du rationnement des biens par les entreprises en raison de leur coût de revient trop élevé. Dans le marché parfait, les salaires-manœuvres s’adapteraient en diminuant. C’est d’ailleurs la solution préconisée par les libéraux « purs » et pratiquée par les Etats-Unis, mais au prix d’une paupérisation des travailleurs peu qualifiés. Cette approche n’est pas acceptée dans les pays qui défendent le principe d’un salaire minimum décent. C’est pourquoi, ce type de chômage ne peut être résorbé que par la solidarité.

Le « chômage mixte » résulte d’une combinaison perverse des deux sortes de chômage : le chômage classique peut créer du chômage conjoncturel par la contraction de la consommation des chômeurs qui s’appauvrissent et le chômage conjoncturel peut entraîner du chômage classique par réduction de l’offre d’emploi des catégories de travailleurs dont le coût de revient est considéré comme trop élevé par les entreprises.

Pour chacun de ces types de chômage, Jacques Lesourne montre l’incidence des facteurs perturbateurs que sont les charges sociales, la fiscalité, la concurrence internationale, la politique sociale, le corporatisme… Il montre aussi, par un rappel méthodique de l’histoire économique des vingt dernières années, l’enchaînement fatal des erreurs d’analyse et des mesures dispersées et incohérentes qui ont fait échouer des politiques de l’emploi.

Après son diagnostic, il propose « les voies d’une solution ».Ses principes seraient la continuité, la simplicité et la concentration des moyens dans la priorité à la lutte contre le chômage, spécialement le chômage classique. Avec une politique monétaire moins restrictive, la réduction du coût (et non pas de la rémunération) du travail non qualifié et l’élargissement de l’assiette des cotisations sociales sont les premières mesures à prendre dans une conjecture devenue favorable (en début 1995). On aurait pu ajouter un recouvrement des cotisations de chômage plus incitatif à l’accroissement qu’à la réduction d’effectifs.

Ce livre n’est pas une recette miracle de plus contre le chômage, mais un outil de travail mis entre les mains de ceux qu’il veut mobiliser en faveur d’une priorité unique. Le gouvernement se doit d’adopter la stratégie du double refus simultané du chômage et de la pauvreté, et, provoquer le soutien nécessaire de l’opinion.

On regrette seulement qu’il n’appelle pas explicitement à la grande négociation d’un nouveau contrat social pour y parvenir.

Jean Guinet

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