Dominique Méda, Le travail non qualifié, permanences et paradoxes

La Découverte, 2004, 430 pages

Jean Guinet

Bibliographical reference

Dominique Méda, Le travail non qualifié, permanences et paradoxes, La Découverte, Francis Vennat (dir), 2004, 430 pages

References

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Jean Guinet, « Dominique Méda, Le travail non qualifié, permanences et paradoxes », Revue Quart Monde [Online], 196 | 2005/4, Online since 25 May 2020, connection on 21 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9340

“ En France, cinq millions de salariés, soit plus de 20 % de l’emploi total, occupent des emplois non qualifiés. S’agit-il pour autant de salariés sans qualité ni compétences ? ″Dernier wagon de l’emploi″, ils occupent les postes dont les conditions de travail sont les plus difficiles et les emplois les plus précaires. Leurs salaires sont parmi les plus bas alors que nombre d’entre eux détiennent des diplômes, sont expérimentés ou ont une forte utilité sociale. ”

Et tandis que leurs effectifs tendaient à diminuer – principalement du fait de la diminution générale des emplois ouvriers dans l’industrie – ils recommencent à croître depuis 1992 – principalement avec le développement des services – mais dans des emplois souvent précaires et mal rémunérés.

Malgré sa taille, l’ouvrage n’insiste pas – pas assez alors qu’ils sont particulièrement représentés chez les personnes non qualifiées – sur les chômeurs !

Une forte ambiguïté est attachée à la notion de qualification, selon qu’on veut l’attacher au travail effectué (à son contenu et aux conditions dans lesquelles il s’exerce), à la personne (à ses qualités personnelles) ou à l’emploi proprement dit (salaire et statut de la rémunération) – et d’ailleurs, tous les pays européens n’en font pas le même usage .

En dehors des efforts faits par tous les auteurs pour caractériser les non qualifiés et la non qualification, l’ouvrage aborde deux questions essentielles : celle de la sureprésentation des non qualifiés parmi les salariés ayant les salaires les plus faibles et celle de l’inefficacité relative des politiques de l’emploi choisies pour y faire face.

Sur ce dernier point, on peut constater malheureusement que les quelques 17 milliards d’euros consacrés aux réductions de charges sociales en 2004 n’ont atteint ni l’objectif de la création d’emplois ni celui de la diminution du chômage des personnes de faible niveau de qualification, pas plus d’ailleurs que les autres dépenses (du même ordre de grandeur) consacrées aux mesures ciblées.

Mais le remarquable article de Paul Santelmann ouvre une réflexion en profondeur sur l’impasse dans laquelle s’acharne notre société. Il montre clairement par quel processus s’opère la dévalorisation des personnes dont les savoirs ne sont pas académiques :

° Il existe “ un écart grandissant entre les représentations véhiculées dans l’élaboration des diplômes professionnels de premier niveau de qualification et les évolutions du travail. Ecart qui contribue, d’une part, à dévaloriser les diplômes en question et, d’autre part, à brouiller les savoirs exigés par les emplois de base.

° Les diplômes professionnels sont élaborés dans le cadre des travaux préparatoires aux commissions professionnelles consultatives (CPC) de l’Education nationale, créées en 1948, ou des autres ministères valideurs (Travail, Agriculture...). [...] Mais les CPC ne couvrent pas l’entièreté des qualifications professionnelles dont certaines échappent aux règles de la formation initiale et, depuis 1971, les procédures d’homologation ont situé dans l’offre de formation le lieu d’émergence des titres professionnels. Enfin, depuis un accord interprofessionnel de 1983 , une certification de branche renvoie à des descriptifs de qualification en termes de savoirs, savoir-faire et compétences définis par la Commission paritaire nationale de l’emploi de la branche (CPNE) ”.

Malgré sa complexité et la représentation des partenaires sociaux depuis 1983 (mais ceux-ci ont continué à privilégier les connaissances scolaires), ce système souffre d’une survalorisation des normes et valeurs de l’appareil de formation ainsi que d’une intégration dans la nomenclature des cinq niveaux de formation de 1969.

Par ailleurs les pratiques de recrutement des entreprises, confiées le plus souvent à des psychologues ou des DRH éloignés de la production, plutôt qu’à des praticiens des postes de travail, accentuent encore cette survalorisation des connaissances scolaires, au détriment de ceux que l’on classera finalement au plus bas de l’échelle des qualifications (confondu souvent avec le “ niveau VI ”).

C’est pourquoi Paul Santelmann propose de “ reconsidérer la construction de la qualification professionnelle ” en donnant une place prépondérante à la situation de travail proprement dite.

Pour lui, “ la faible prise en compte des savoir-faire affecte toute la gamme des qualifications professionnelles, mais pénalise plus particulièrement les emplois de base où ils sont dominants. Leur réhabilitation dans les emplois considérés comme non qualifiés soulève une autre question attenante à la conception des diplômes professionnels (de tous les diplômes même !) : celle d’une relativisation des connaissances théoriques au profit d’une meilleure préparation aux processus d’émergence et de consolidation des savoirs pratiques et d’action. Si la frontière entre emplois qualifiés et non qualifiés a perdu de sa pertinence, c’est essentiellement parce qu’il devient de plus en plus inapproprié d’établir une distinction de fond entre les blocs de compétences des uns et ceux des autres. ”

Sans cette nouvelle orientation, qui pourrait accompagner la mise en œuvre d’une réelle VAE (valorisation des acquis de l’expérience), les personnes qu’on appelle “ non qualifiées ” continueront à subir l’a priori défavorable qui les empêche d’accéder à l’emploi décent.

Il faut donc militer avec Paul Santelmann pour cette évolution, même si elle laisse entière la question de la création d’un nombre total d’emplois suffisant pour tous.

Jean Guinet

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