"Cessez de nous chercher des poux"

Michaëla Huysmann

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Michaëla Huysmann, « "Cessez de nous chercher des poux" », Revue Quart Monde [Online], 159 | 1996/3, Online since 05 March 1997, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/776

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Pour moi, la pauvreté, c'est de n'être jamais sûr de rien. On n'est jamais sûr de ses moyens d'existence. On n'est jamais sûr de la durée d'une relation. On se demande constamment si les enfants ne vont pas faire une bêtise qui mettra en danger la famille, si celui qui nous aide aujourd'hui croira demain que cela en vaut encore la peine.

La pauvreté, c'est d'être enfermé dans l'assistance. Ce n'est pas grave en soi car je sais bien que j'ai besoin d'aide. Mais le fait que personne n'aie jamais besoin de nous est grave. Je ne le dis pas pour me plaindre. Mais, si on veut soutenir les gens qui vivent dans la pauvreté, il faut cesser de les voir comme des problèmes, comme des mendiants ou comme des gens qui finalement se seraient arrangés de leur pauvreté.

J'aimerais vous parler d'une famille, une femme avec cinq enfants, qui vit de l'aide sociale et qui, comme ma propre famille, a longtemps vécu dans des logements pour les pauvres. Elle a pu, il y a quelques années, déménager avec ses enfants dans un logement social d‚cent, guère éloigné de son ancien appartement. Lorsque la maîtresse d'un de ses fils l'a appris, elle a lancé un appel dans la classe afin de rassembler des affaires pour l'aménagement du nouvel appartement. C'était une initiative spontanée, en rien concert‚e avec la famille. Imaginez ce que cela a signifié pour le garçon et la famille. Dès cet instant, tout le monde dans le quartier a su d'où ils venaient et qui ils étaient.

Il y a peu, des poux ont véritablement envahi le quartier. Presque tous les enfants en avaient. On soupçonna le plus jeune des garçons de les avoir introduits à l'école maternelle. Les soupçons ont persisté et l'enfant a été  renvoyé de l'école. La mère a alors décidé de lui raser les cheveux et elle l'a emmené chez le médecin afin que ce dernier certifie que son fils n'avait plus de poux. Avec son attestation, elle est retournée avec son fils à l'école. Elle ‚tait à peine rentrée chez elle que la puéricultrice sonnait à sa porte : elle ramenait l'enfant ; apparemment, il avait encore des poux.

Cela s'est passé il y a quelques mois mais le petit garçon n'est plus retourné à l'école. Sa mère était si honteuse qu'elle n'a plus osé l'y emmener. Et lui, pendant longtemps, il ne s'est plus aventuré sur le terrain de jeux du quartier car tous ses camarades étaient au courant de son expulsion honteuse de l'école maternelle.

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Pour moi se pose la question suivante : c'est facile de renvoyer des gens chez eux sur leur échec, mais qui laissera la porte ouverte pour éviter que des hommes ne soient mis à l'écart et ne disparaissent ? N'aurait-il pas fallu s'engager aussi rigoureusement pour éviter que la famille ne reste avec sa honte ?

Quel rapport entre la pauvreté et les poux ? En soi, il n'y en a pas. Mais, dès que cela mène à une stigmatisation, le lien est énorme. Je n'ai pas cité cet exemple pour critiquer des intentions bonnes au d‚part. Mais cette « petite » histoire fait partie de notre quotidien dans tous les domaines de l'existence, que se soient le chemin vers le bureau d'aide sociale, les tracasseries avec l'école, le fait de ne pouvoir expliquer pourquoi, après des années de chômage, on n'a plus de travail, le traitement de l'aide sociale ou la façon dont les sans-abri sont regardés à un moment ou un autre, la pauvreté devient honte parce que notre volonté de vraiment changer les choses est toujours mise en doute : ma pauvreté m'exclut alors de la société normale. En effet, comment le petit garçon apprendra-t-il qu'il est important pour d'autres hommes s'il est exclu de l'école à cause de poux ? De telles situations portent atteinte aux droits fondamentaux de l'homme. Ici, c'est le droit à l'éducation qui est remis en question.

J'ai vécu, comme beaucoup de mes frères et sœurs, une telle expérience. J'aurais aimé avoir une formation et apprendre un métier. Pourquoi tant d'enfants de familles défavorisées sont-ils dans des écoles spécialisées ? Pourquoi sont-ils si nombreux à ne pas finir leur scolarité ? Croyez-vous donc vraiment que nous sommes plus idiots ? Nous avons le droit d'apprendre comme tout le monde.

Alors, pour moi, il faut comprendre ce que signifie de vivre dans la misère. Nous ne l'avons pas choisi. Nous aider, c'est nous prendre au sérieux et non pas nous stigmatiser comme « ratés ». Là o- je me sens reconnue, j'ose faire, agir. Car je ne peux en finir avec toutes les difficultés que si quelqu'un croit en moi. Pour conclure, j'aimerais souligner un dernier aspect : la pauvreté est en lien avec la famille. Si on veut soutenir les pauvres, il faut d'abord accepter qu'ils désirent élever leurs enfants qui représentent une chance pour l'avenir de la société, et, ensuite, tout mettre en œuvre pour que leur souhait de parents devienne réalité.

1 Témoignage de la représentante de l'Université populaire Quart Monde de Munich au forum Pauvreté en Allemagne, Congrès de l'Eglise protestante
1 Témoignage de la représentante de l'Université populaire Quart Monde de Munich au forum Pauvreté en Allemagne, Congrès de l'Eglise protestante allemande, 10 juin 1993

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