Amplifions la voix des entrepreneurs sociaux en Asie

Dinh-Long Pham

p. 18-22

References

Bibliographical reference

Dinh-Long Pham, « Amplifions la voix des entrepreneurs sociaux en Asie », Revue Quart Monde, 253 | 2020/1, 18-22.

Electronic reference

Dinh-Long Pham, « Amplifions la voix des entrepreneurs sociaux en Asie », Revue Quart Monde [Online], 253 | 2020/1, Online since 01 September 2020, connection on 21 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8438

À partir de trois exemples, une argumentation en faveur de l’entrepreneuriat social en Asie.

Index de mots-clés

Jeunesse

Pamela - Créer une mode éthique et durable

Pamela adore faire les magasins, mais peut-être un peu trop. Un jour, devant sa garde-robe, elle se rend compte qu’elle a déjà amassé trop de vêtements pour toute une vie ! Que faire de tous ces vêtements qu’elle ne porte plus ? Ses amis ont tous le même problème et n’ont pas de solution car à Manille, il n’existe pas de système à grande échelle pour donner une seconde vie aux vêtements. Pamela décide donc de le créer. Après des semaines de recherche, d’apprentissage et d’essais, elle parvient non seulement à transformer ses vieux vêtements en chaussures, mais, surtout, découvre que ce problème est également partagé par les entreprises de textile qui accumulent soit les chutes, soit les invendus. Commence donc alors l’aventure PHINIX, durant laquelle Pamela va donner une seconde vie à tous les textiles non utilisés qu’elle trouve. Aujourd’hui, Pamela a 29 ans et fait toujours des chaussures, mais aussi des sacs, à partir de tissus, de vieux vêtements, et même de kimonos japonais ou de sac cabas ! Elle ambitionne de créer le plus grand centre de recyclage de vêtements d’Asie du Sud-Est et, cerise sur le gâteau, emploie des personnes avec un handicap dans ses ateliers.

Joao - Transmettre la résilience

Joao est né à Hatugau, un petit village de la Municipalité d’Ermera, au Timor Oriental, très, très loin des réalités que je connais. Il devait marcher 9 km le matin pour se rendre à l’école, puis 9 km le soir, avant d’enchaîner sur 1 km pour puiser de l’eau potable, et ne pouvait étudier le soir par manque d’éclairage. Après quelques jours à Dili, la capitale, pour rendre visite à son oncle, il découvre qu’un monde existe en dehors de son village et que s’il y reste, il n’en profitera jamais. À 15 ans, il vend le poulet de son frère1, empoche 12 dollars, en dépense 5 pour arriver à Dili, toque chez son oncle, s’inscrit au lycée, travaille à côté, empoche une première bourse pour étudier à l’université à Dili, une deuxième pour étudier à l’université aux États-Unis, et une troisième pour faire un échange au Japon. Après ses études, il rentre au Timor Oriental et est repéré par l’ONU pour soutenir les jeunes du pays. Aujourd’hui, Joao a 26 ans et partage au quotidien ses compétences, ses aventures et son savoir aux jeunes entrepreneurs Timorais, et revient souvent à Hatugau pour améliorer la vie du village (il a coordonné l’installation d’une pompe à eau potable, de panneaux solaires et cherche maintenant à rassembler les ressources nécessaires pour donner des cours d’anglais et d’informatique !) et, également, pour ouvrir le champ des possibles aux élèves de la région.

Ommer - Suivre sa voie d’artiste

Ommer a grandi un livre à la main. Très rapidement, il écrit son premier manuscrit et cherche à se faire publier, mais à l’époque, au Pakistan, la mission est presque impossible et personne ne croit en lui ni en ses rêves. Il ne parvient pas à se faire publier mais se promet, à l’avenir, d’aider d’autres écrivains à réussir dans cette voie, en les guidant, les formant, et bien sûr, en les publiant ! Mission accomplie : en 2015, il crée Daastan, une plateforme en ligne qui fait exactement ça. Aujourd’hui, Ommer a 27 ans, a permis à plus de 7 000 auteurs pakistanais de monter en compétences et de publier 250 livres et, de l’autre côté, a permis à sa communauté de lecteurs de découvrir de nouveaux auteurs tous les jours.

Des acteurs du changement qui combinent impact et profit

Des jeunes comme Pamela, Joao ou Ommer, j’en rencontre de plus en plus en Asie. Ce sont des jeunes qui passent à l’action pour faire bouger les choses, pour résoudre un problème qu’ils ont eux-mêmes vécu, pour créer des emplois dans leur communauté, contribuer au développement de leur pays et suivre ce qui les passionne.

Leur particularité ? Ils provoquent le changement par le biais de l’entrepreneuriat social. Comme Pamela ou Ommer, ils créent une entreprise dont le produit ou service existe pour résoudre un problème social ou environnemental. Ici, le profit est tout aussi important que l’impact, pour assurer la durabilité de ce dernier. Ou alors, comme Joao, ils aident des entrepreneurs sociaux à se lancer, à survivre tout au long de leur parcours entrepreneurial et à avoir encore plus d’impact. Ces derniers ne sont pas sur le devant de la scène, mais ils sont essentiels.

Plus j’y réfléchis et plus je suis admiratif de ce que Pamela, Joao, et Ommer ont accompli et continuent d’accomplir car ces jeunes acteurs du changement sont des exceptions, parmi les centaines de millions de jeunes en Asie. En effet, ils font face à un triple défi : celui d’être entrepreneur social, jeune, en Asie. Être entrepreneur social, c’est se casser la tête à devoir constamment arbitrer entre enjeux économiques et sociaux. Être jeune, c’est aussi manquer d’expérience professionnelle, de réseau et de capital de départ. Et être un jeune entrepreneur social en Asie, c’est se lancer dans des écosystèmes entrepreneuriaux peu matures et donc avec peu de soutien (certes, cela dépend des pays) et aller à contre-courant de l’idéal de réussite sociétal et de la volonté parentale.

L’atmosphère est peu propice à encourager ou convaincre des jeunes qui veulent, par choix, entreprendre. À l’inverse, l’entrepreneuriat est bien souvent subi par défaut pour joindre les deux bouts, et c’est pour cela que les jeunes sont (fortement) poussés à devenir ingénieur, avocat ou docteur, la liste est bien connue. Et on peut comprendre : leurs parents se sont sacrifiés toute une vie pour qu’ils accèdent à l’éducation, à un meilleur salaire et à une situation stable !

D’ailleurs, pourquoi l’entrepreneuriat social est-il important ? Dans une région où les jeunes sont massivement confrontés au chômage, au sous-emploi ou à des conditions de travail inacceptables, à l’exclusion sociale, au manque d’opportunités et de compétences, et - soit dit en passant - plus enclins à subir les effets du réchauffement climatique, encourager l’entrepreneuriat et construire un vrai système de soutien aux entrepreneurs semblent être une solution logique pour que ces jeunes créent des emplois pour eux-mêmes et pour leur communauté. Enfin, encourager l’entrepreneuriat social, c’est déchaîner le potentiel, la résilience et la créativité de ces jeunes passionnés qui veulent se construire un monde meilleur !

Généraliser l’entrepreneuriat social chez les jeunes

Selon moi, ce défi se décompose en quatre questions :

1. Comment rendre l’entrepreneuriat (social) attrayant et sexy pour que cela devienne une option viable dans l’esprit des jeunes (et de leurs parents !) ?

Par exemple en France, l’entrepreneuriat s’est de plus en plus généralisé ces dix dernières années et je suis persuadé que des Xavier Niel (Free), Frédéric Mazzella (BlaBlaCar) ou plus récemment François-Ghislain Morillion et Sébastien Kopp (Veja) pour l’entrepreneuriat social, ont contribué à rendre cette voie à la mode, car le grand public a pu mettre des visages, des histoires et des parcours inspirants sur ce qu’est vraiment l’entrepreneuriat. Et dans le cas de Veja, le grand public découvre ce modèle hybride et comprend le rôle et l’impact que peuvent avoir ces entrepreneurs sociaux. Il est important de démystifier l’entrepreneuriat social, de le rendre accessible et réaliste. Cela nécessite d’en exposer les pionniers à un public spécialisé, mais surtout, au grand public ! Il s’agit de créer une culture entrepreneuriale où les modèles de réussite et les pionniers sont identifiés, où l’échec est accepté, voire valorisé, et où les jeunes se disent : « Pourquoi pas moi ? » Écouter, rencontrer et comprendre des entrepreneurs sociaux peut provoquer un déclic puissant chez les jeunes !

2. Une fois que les vocations sont créées, comment soutenir efficacement les jeunes qui veulent se lancer ?

Comment minimiser le risque que ces jeunes prennent et comment maximiser la survie des entreprises sociales qu’ils créent ? C’est ce que fait Joao, tous les jours, à Dili ! Il y a trois aspects : via l’éducation, via les opportunités et via les régulations. Autrement dit, il faut que l’écosystème entrepreneurial soit assez développé pour que les jeunes... :

  • soient bien préparés à l’aventure et aux exigences entrepreneuriales, que ce soit à l’école, à l’université, en formation continue ou en autodidacte,

  • soient bien soutenus et suivis grâce à des opportunités diverses et disponibles : du capital, de l’expertise, des programmes de soutien, des événements et des lieux physiques pour que les différents acteurs se rencontrent (j’en profite pour dire que la maison d’ATD Quart Monde à Bangkok est un de ces lieux de rencontre dont nous avons besoin), etc.,

  • entreprennent dans un cadre légal clair et favorable : par exemple un statut pour les entreprises sociales, des procédures administratives simplifiées, des politiques publiques favorables, etc.

3. Comment « ne laisser personne de côté » ?

C’est un défi aussi présent à Paris qu’à Hanoi, Phnom Penh ou Hong Kong : l’entrepreneuriat, par choix, reste un luxe. Cela reste une voie majoritairement prise ou considérée par les mêmes types de profil : ayant fait de hautes études, habitant dans la capitale, tourné vers l’international. Évidemment, c’est logique mais soyons-en conscients ! Il faut aussi que les jeunes les plus en difficulté, les jeunes des campagnes et les jeunes marginalisés ou vulnérables puissent bénéficier du développement d’un écosystème entrepreneurial. Ils sont tout aussi résilients, créatifs et passionnés, si les conditions sont réunies. C’est plus facile à dire qu’à faire, certes, mais s’en rendre compte est une première étape. La deuxième est d’être persuasif pour inclure ces jeunes dans la discussion, dans ces cercles, et de parler leur langue. Enfin, il faut leur donner du pouvoir et vraiment écouter leur voix, car, sinon, c’est de la figuration !

4. Comment ne laisser, vraiment, personne de côté ?

Enfin, je suis conscient que tous les jeunes ne veulent ou ne vont pas suivre la voie entrepreneuriale – cela reste seulement une minorité. Mais je suis conscient qu’une majorité souhaite avoir un impact positif sur la société ou l’environnement – c’est le propre de notre génération. Seulement, il faut pouvoir donner l’opportunité et le moyen à tous les jeunes de pouvoir passer à l’action, selon leurs situations et aspirations. Certains vont être entrepreneurs sociaux, d’autres s’engager comme bénévoles ou descendre manifester dans la rue, d’autres vont transformer leur entreprise de l’intérieur ou changer leur mode de vie – il y a une infinité de manières de s’engager ! Il faut juste pouvoir les identifier.

Écouter la voix des entrepreneurs sociaux et surtout, sa voix intérieure

L’entrepreneuriat social n’est pas la seule solution pour engager les jeunes à créer un monde meilleur. Mais selon mon expérience, c’est souvent une voie qui rend heureux et fier, aligné avec ses valeurs, et qui nous donne la force de s’approprier notre propre définition du succès et de faire taire la voix extérieure qui nous pousserait à abandonner ce qui nous motive vraiment. Au fond, voilà ce qui compte vraiment ! Que nous dit donc notre petite voix intérieure ?

Notre génération est en quête de sens. Petit à petit, il devient normal d’avoir un impact positif et il faut qu’on ait tous le moyen de le faire, du mieux qu’on peut, et comme on veut ! Je ne m’inquiète pas pour Pamela, Joao et Ommer, ils ont l’air d’être sur la bonne voie !

1 Dans certains pays d’Afrique et d’Asie, les enfants commencent leur apprentissage à l’autonomie financière de cette manière : un adulte leur offre

1 Dans certains pays d’Afrique et d’Asie, les enfants commencent leur apprentissage à l’autonomie financière de cette manière : un adulte leur offre un petit poussin, les enfants en prennent soin pour le faire grandir. Si tout va bien, un jour ils le vendent au marché, et réinvestissent la somme dans l’achat de davantage de petits poulets, ou d’un chevreau, et ainsi de suite.

Dinh-Long Pham

Cherchant à promouvoir les personnes qui veulent changer le monde, Dinh-Long a rejoint un accélérateur de start-up sociales à Hong Kong, un espace de coworking pour acteurs du changement à Hanoi, des formations pour activer le déclic de l’engagement à Paris, et plus récemment le Programme des Nations Unies pour le Développement à Bangkok, en se focalisant sur les jeunes entrepreneurs sociaux d’Asie-Pacifique. Il fréquente régulièrement la Maison d’ATD Quart Monde à Bangkok.

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