Ni au travail ni aux études : le temps des jeunes Ni‑Ni en Amérique du Sud

Enid Rocha Andrade da Silva

p. 24-28

References

Bibliographical reference

Enid Rocha Andrade da Silva, « Ni au travail ni aux études : le temps des jeunes Ni‑Ni en Amérique du Sud », Revue Quart Monde, 254 | 2020/2, 24-28.

Electronic reference

Enid Rocha Andrade da Silva, « Ni au travail ni aux études : le temps des jeunes Ni‑Ni en Amérique du Sud », Revue Quart Monde [Online], 254 | 2020/2, Online since 01 December 2020, connection on 25 February 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8785

Les jeunes en situation de non-emploi, d’études et de formation (NEET), sont souvent invisibles dans les publications officielles. Une vaste recherche sur ce sujet a été menée en 2018 dans le cadre du projet Millennials en Amérique latine et dans les Caraïbes, dont les résultats sont présentés ici par l’auteure. Texte traduit du portugais par Eduardo Simas.

La jeunesse est une étape de la vie marquée par divers changements. À ce stade, on attend des jeunes qu’ils se préparent à conquérir les conditions économiques, sociales et émotionnelles qui leur permettront de vivre de façon indépendante et de former leur propre famille ou de mener leur vie comme ils l’entendent. Le passage de l’école au travail n’est qu’un des marqueurs de cette période de la vie. Dans l’imaginaire social, la jeunesse serait idéalement une phase intense, marquée par un rythme frénétique dans lequel les jeunes seraient immergés dans de nombreuses activités, avec peu de temps libre. Ils passeraient leur temps à se qualifier, à étudier et à acquérir une expérience professionnelle dans le cadre d’un stage ou de leur premier emploi. Tout cela additionné constituerait le gage de la conquête d’un emploi de qualité et la garantie de l’indépendance tant rêvée.

Cependant, la vie n’est pas aussi prévisible. Les événements qui marquent la jeunesse – école, travail, indépendance financière, départ du foyer, mariage, enfants – ne se produisent pas de manière linéaire, sont désorganisés et ne sont pas définitifs. Dans la vie réelle, les jeunes vont et viennent, d’une situation à l’autre. Ils peuvent se marier, avoir des enfants ou quitter le domicile de leurs parents avant d’avoir terminé la transition entre l’école et le monde du travail. Ils retournent vivre chez leurs parents après leur départ. Ils arrêtent d’étudier pour travailler, puis reprennent leurs études. Ils choisissent de combiner études, travail et vie de famille. Pendant un certain temps, ils peuvent préférer ne faire qu’étudier et ne pas travailler. Et ils peuvent rester un certain temps sans travailler et sans étudier.

L’invisibilité des jeunes inactifs

Du point de vue de l’acquisition de leur indépendance, la situation la plus redoutée est celle dans laquelle le jeune reste sans travailler, sans étudier, sans se former. L’accès à une éducation de qualité et à des expériences professionnelles significatives est fondamental non seulement pour le bien-être de l’individu lui-même, mais aussi pour celui de la société dans son ensemble. Selon la littérature économique et sociale, l’individu développe, à travers ses études et son travail, des compétences cognitives et socio-émotionnelles qui sont déterminantes dans ses trajectoires personnelles et professionnelles. Un niveau de scolarité et une expérience professionnelle plus élevés sont associés à de meilleurs niveaux d’employabilité, de salaires, de santé et à une moindre probabilité d’être impliqué dans des activités à risque telles que la criminalité.

Le problème de l’inactivité des jeunes (ou de leur exclusion de l’école, du travail ou de la formation en même temps) a été une préoccupation dans de nombreux pays. Les jeunes en situation de non-emploi, d’études et de formation ont d’abord été identifiés au Royaume-Uni et sont devenus plus largement connus dans les publications sous le nom de Not in Education, Employment or Training (NEET). Cette désignation a été utilisée pour la première fois au Royaume-Uni à la fin des années 1990 dans une publication gouvernementale, Bridging the Gap Report : New opportunities for young people aged 16‑18 who are not in education, employment or training (Royaume-Uni, 1999).

À cette époque, le gouvernement britannique a découvert environ 200 000 jeunes qui n’étaient pas inclus dans les statistiques sur l’emploi et l’éducation. Ce fait a surpris et inquiété les gestionnaires publics, car il s’agissait d’une population invisible pour les politiques publiques. Comme ils n’étudiaient pas et ne travaillaient pas, il n’y avait pas de données statistiques ou d’informations à leur sujet. Par la suite, la connaissance du mot NEET s’est répandue et des définitions similaires ont été adoptées dans presque tous les pays. Dans les pays hispanophones, le groupe est désigné par l’expression Ni‑Ni – ni estudian ni trabajan ; la même expression a été utilisée en France Ni‑Ni – jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation ; et le Portugal et le Brésil les ont sont surnommés Nem-Nem – nem estudam, nem trabalham e nem se capacitam – ni n’étudient, ni ne travaillent, ni ne se forment.

Afin de mieux comprendre les décisions que prennent les jeunes concernant les études, le travail, la combinaison études-travail, ou le fait de ne pas étudier ou travailler, une vaste recherche a été menée en 2018 dans le cadre du projet Millennials en Amérique latine et dans les Caraïbes, avec la participation de plus de 15 000 jeunes âgés de 15 à 24 ans, dans neuf pays (Brésil, Chili, Colombie, Salvador, Haïti, Mexique, Paraguay, Pérou et Uruguay). Et les données qui seront présentées ci-dessous sont les résultats de cette étude, qui avait comme préoccupation centrale les activités de travail et d’études des jeunes latino-américains.

En Amérique latine et dans les Caraïbes…

Selon les résultats de l’enquête, 41 % des jeunes latino-américains se consacrent exclusivement aux études ; 21 % n’étudient pas et travaillent uniquement ; 17 % combinent travail et études ; et 21 % sont des jeunes sans études, sans formation et sans travail. Ces derniers sont des jeunes connus sous le nom de NEET ; Ni ou Ni‑Ni. Il existe une grande hétérogénéité dans ces situations parmi les pays étudiés.

Par exemple, au Paraguay, 33 % des jeunes seulement font des études, étudient pour la première fois, alors qu’en Haïti, les jeunes dans cette situation représentent 68 %.

L’analyse par sexe ne montre pas de grandes différences entre les hommes et les femmes parmi ceux qui ne font qu’étudier ou travailler ou qui exercent les deux activités en même temps. Cependant, parmi les jeunes « Ni l’un ni l’autre », ceux qui ne travaillent pas, n’étudient pas ou/et ne suivent pas de formation, il existe une différence significative entre les sexes. Dans tous les pays, la proportion de jeunes femmes qui ne sont pas insérées dans le système éducatif ou sur le marché du travail est plus de deux fois supérieure à celle des jeunes hommes. Au Brésil et au Salvador, la proportion de femmes « Ni l’un ni l’autre » est presque trois fois plus élevée que celle des hommes.

En fait, des études antérieures, notamment au Brésil, ont déjà montré que les groupes de jeunes considérés comme inactifs étaient principalement constitués de femmes, de jeunes à faibles revenus, noirs et peu scolarisés, vivant dans des zones rurales et dans des foyers avec plus d’enfants. Chez les jeunes femmes, « Ni l’un ni l’autre » prédomine chez les personnes mariées avec des enfants, tandis que chez les hommes, « Ni l’un ni l’autre » est plus fréquent chez les célibataires peu scolarisés et sans enfants. C’est ainsi que la responsabilité des tâches domestiques fait partie des principaux obstacles auxquels les jeunes femmes sont confrontées pour accumuler du capital humain.

… en particulier les jeunes femmes

Il est important de souligner que de nombreuses particularités des jeunes femmes sont ignorées parce que les activités domestiques ne sont pas prises en compte dans la définition du travail. C’est pourquoi il est courant de qualifier les femmes d’inactives parce qu’elles ne sont pas inscrites à l’école formelle et n’exercent pas de travail rémunéré. Mais en fait, le temps de ces jeunes femmes est largement utilisé pour les travaux domestiques, non rémunérés, ce qui est aussi préjudiciable à la scolarité qu’à l’entrée sur le marché du travail. Et cela est souvent dû au fait que les jeunes femmes remplacent leurs parents dans la garde des enfants. En outre, les tâches domestiques peuvent également affecter le salaire de ces filles, car elles limitent le temps et les efforts disponibles pour un travail formel et rémunéré, ce qui affecte la productivité et, par conséquent, leur salaire.

Les jeunes femmes peu scolarisées qui n’étudiaient pas ou ne travaillaient pas au moment où l’enquête a été menée ont décrit leur vie quotidienne, entre les tâches domestiques et les soins aux enfants ou aux autres mineurs de la famille. Une partie de ce groupe était à la recherche d’un emploi et certaines ont mentionné qu’elles avaient tenté d’étudier seules à la maison. Cependant, elles ont eu du mal à atteindre ces objectifs en raison des responsabilités domestiques qui leur incombent. Les coûts de transport limitent également les conditions de recherche d’emploi sur le marché du travail. Les histoires suggèrent que leur routine quotidienne est occupée et inintéressante, sans aucun temps libre.

Une des filles interrogées a décrit un jour de sa vie comme suit : « Le matin, je soigne ma fille, je prends le temps pour lui permettre d’aller à l’école ; ensuite, j’aide ma mère à l’intérieur de la maison ; si une occasion de faire un petit travail se présente, j’y vais. Je la ramène à l’école l’après-midi. L’après-midi, je fais mes tâches domestiques : faire la lessive, nettoyer la maison... Je vais rechercher ma fille le soir ; et la nuit, elle se couche tôt. C’est ma journée » (jeune Brésilienne participant au groupe focal de 19 à 21 ans).

D’où les difficultés signalées par ces jeunes femmes pour obtenir un emploi font référence aux exigences d’expérience préalable des employeurs ou au manque de qualifications nécessaires pour concourir pour une place sur un marché de plus en plus exigeant. Ce n’est pas un hasard si, lors de l’interview, quand ils ont été invités à exprimer le sentiment d’être jeunes aujourd’hui au Brésil, certains des mots qui sont apparus étaient : non préparés, démotivés, disqualifiés et exclus.

Pourquoi les jeunes sont-ils sans travail et sans études ?

Les principales activités menées par les jeunes qui n’étudiaient pas et ne travaillaient pas au moment de la recherche étaient les tâches domestiques. Dans l’ensemble de l’Amérique latine, 63 % des jeunes Ni-Ni interrogés ont indiqué qu’ils consacraient leur temps aux soins familiaux, que ce soit pour s’occuper de jeunes enfants, de malades ou de personnes âgées à la maison. Une forte proportion (95 %) a déclaré qu’ils passaient leur temps à faire des tâches ménagères. En outre, environ 1/3 des jeunes du Ni‑Ni ont déclaré qu’ils passaient également leur temps à chercher du travail.

En bref, les jeunes Ni‑Ni ne sont pas des jeunes improductifs qui passent leur temps à ne rien faire. Au contraire, une très petite fraction des « ni l’un ni l’autre », en moyenne seulement 3 % d’entre eux, sont découragés ou démotivés pour travailler ou étudier. En fait, ce sont des jeunes qui sont empêchés d’avoir un travail rémunéré ou d’aller à l’école. Ce sont, en général, des personnes qui se sentent concernées par le travail dans tous les pays, sauf en Haïti, où le taux atteint 12 %.

En bref, une très petite fraction des NEET, en moyenne seulement 3 % d’entre eux, ne font pas de travaux domestiques ou de soins, ne cherchent pas d’emploi ou ont un handicap qui les empêche d’étudier ou de travailler. Les taux sont toutefois plus élevés au Brésil et au Chili, où les fractions de jeunes apparemment inactifs fluctuent autour de 10 %.

Enid Rocha Andrade da Silva

Enid Rocha Andrade da Silva est chargée de la planification et de la recherche au sein de la Direction des études et de la recherche sociales de l’Institut de Recherche économique appliquée (IPEA - Instituto de Investi-gación Económica Aplicada). Fondation publique fédérale rattachée au Ministère de Planification, Développement et Gestion, l’IPEA apporte un appui technique et institutionnel aux actions gouvernementales – appui qui permet la formulation et la reformulation de politiques publiques et programmes pour le développement brésilien. Elle a son siège à Brasilia.

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