La peur des pauvres : nouveau et véritable racisme

Umberto Folena

Traduction de Jean Tonglet

p. 54-55

Traduit de :
È la paura dei poveri il nuovo, vero razzismo

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Umberto Folena, « La peur des pauvres : nouveau et véritable racisme », Revue Quart Monde, 254 | 2020/2, 54-55.

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Umberto Folena, « La peur des pauvres : nouveau et véritable racisme », Revue Quart Monde [En ligne], 254 | 2020/2, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 17 janvier 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8797

« Je ne suis pas raciste, mais... »1. Celui qui parle ainsi pourrait avoir raison. Non, il n’est pas raciste. Il ne déteste pas ceux qui portent une peau « différemment blanche ». Il n’est pas comme Hitler qui refusa de serrer la main de Jessie Owens, arrivé en 1936 à Berlin contre l’avis d’une partie importante du Comité olympique américain et de ses propres frères noirs, et qui « vola » en quelques heures quatre médailles d’or.

Celui qui aujourd’hui parlerait à un Owens se ferait volontiers un selfie avec lui et s’en vanterait auprès de ses copains qui, eux aussi, diraient : « Je ne suis pas raciste, mais... ».

« Mais »… Mais quoi ? Il n’est probablement pas vraiment raciste, mais c’est bien pire. Il souffre d’aporophobie, un mot (petit mot ou gros mot : à vous de juger) qui, en Italie, est utilisé par quelques savants et érudits, mais qui n’est pas entré dans le langage courant et n’y entrera peut-être jamais. Il se compose de deux termes grecs : áporos : sans ressources, et phóbos, peur : peur des pauvres.

Eux, les pauvres, sont méprisés et marginalisés. Si en Italie, des foules de Nord-africains bien habillés débarquaient avec leur portefeuille rempli de cartes de crédit, quelqu’un les considérerait-il comme des envahisseurs ? Au contraire, « Je vous en prie, soyez mes invités ». C’est déjà le cas pour les champions sportifs, les mannequins, tous ceux qui appartiennent au grand cirque du succès. Si vous êtes riche, la couleur de votre peau, votre religion, votre pays d’origine sont des détails sans importance.

Le pauvre homme noir est méprisé non pas parce qu’il est noir, mais parce qu’il est pauvre. Les crimes haineux frappent un sans-abri sur deux. Mais pourquoi ? L’explication est objectivement ennuyeuse et donc difficile à digérer. La vérité doit être recherchée dans la nature même de la société de consommation à laquelle nous appartenons beaucoup plus profondément que nous ne le supposons, avec notre corps, mais aussi avec notre âme. Si nous sommes ce que nous consommons, et que nous nous mesurons et sommes mesurés en fonction de notre consommation (vêtements, voiture, téléphone portable, vacances..., niveau de vie en général), lorsque nous perdons cette capacité de consommer, nous ne sommes plus personne. Cela peut arriver par cupidité, parce que nous dépensons plus que nous ne le pouvons ; ou par malchance, parce que nous perdons notre emploi, parce que des frais médicaux épuisent soudainement nos ressources, ou à la suite de tout autre événement imprévu. Si notre identité dépend de ce que nous consommons, ceux qui deviennent pauvres perdent leur identité.

C’est ce qu’explique bien le sociologue Pietro Piro dans son livre Perdere il lavoro, smarrire il senso (Perdre l’emploi, perdre le sens). Le pauvre, écrit-il, est « le fantôme du mensonge dans lequel nous vivons ». Le mensonge : les pauvres sont l’autre visage de la société de consommation, le gaspillage qu’elle produit nécessairement, un gaspillage qui est aussi humain. Il est cruel de le dire, mais il y a ceux qui – les adeptes du capitalisme prédateur, les idolâtres de la consommation – ont besoin des pauvres, car plus les exclus sont nombreux, plus les groupes privilégiés peuvent se sentir comme des dieux. Ils ont gagné grâce à leurs mérites, les pauvres ont perdu grâce à leurs démérites et pour cela ils sont méprisés. Un mensonge colossal, mais tellement vrai.

L’aporophobie a été déclarée « mot de l’année » en 2017 en Espagne, entrant dans le dictionnaire de la Real Academia. Elle a été mise en avant par la philosophe Adela Cortina, auteur d’Aporophobia, el rechazo al pobre (Le refus des pauvres). Expulsés du cirque de la consommation, les pauvres tombent dans un vide sociopolitique, se retrouvent sans rôle social. Dépourvu de capacité contractuelle, le pauvre devient un individu « inutile ». Inutile, superflu, sacrifiable. Indigne de pitié et de compassion. Un perdant sans droits. D’où tous les clichés qui remplissent les bouches gourmandes et arides : « D’abord nous, puis les autres » ; « Pourquoi ont-ils tant d’enfants s’ils sont pauvres ? » (comme si eux, les riches, faisaient des enfants…) et « Je ne suis pas raciste, mais... » ; vous avez raison, vous êtes bien pires.

1 Article publié dans le quotidien italien Avvenire, édition du 23 février 2020, et traduit par Jean Tonglet. Nous remercions l’auteur et la direction

1 Article publié dans le quotidien italien Avvenire, édition du 23 février 2020, et traduit par Jean Tonglet. Nous remercions l’auteur et la direction de l’Avvenire d’avoir autorisé la reprise de cet article.

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