Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde

Coll. « Libre examen », Seuil, Paris, 1993, 969pages

Daniel Fayard

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Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde, Coll. « Libre examen », Seuil, Paris, 1993, 969pages

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Daniel Fayard, « Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde », Revue Quart Monde [Online], 148 | 1993/3, Online since 30 May 2020, connection on 03 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8953

Une soixantaine d’hommes et de femmes parlent de leur existence, particulièrement de leur difficulté d’exister. Vingt-quatre intervieweurs « scientifiques » ont recueilli et livré leurs témoignages en cherchant à obtenir du lecteur un « regard compréhensif. »

Or, comment donner les moyens de comprendre sinon en rapportant méthodiquement ce que sont les gens « aux causes et aux raisons qu’ils ont d’être ce qu’ils sont » ?

Car « ce n’est pas donner réellement la parole à ceux qui ne l’ont pas habituellement que livrer telle quelle leur parole » ... tant il est vrai qu’« on a peine à s’arracher à l’assoupissement de l’attention que favorise l’illusion du déjà-vu et du déjà-entendu pour entrer dans la singularité de l’histoire d’une vie et tenter de comprendre à la fois dans leur unicité et leur généralité les drames d’une existence. »

C’est pourquoi une « juste compréhension » des entretiens enregistrés nécessite que le dialogue soit précédé par un texte introductif assez développé ayant pour fonction de « diriger le regard du lecteur vers les traits pertinents » qu’une « perception distraite et désarmée » de sa part « laisserait échapper. » Cette écriture s’impose en vertu même du « contrat de confiance » qui s’est instauré entre intervieweur et interviewé et dont l’une des exigences tacites est que tout soit fait pour essayer de « mettre à l’abri » les personnes interrogées des dangers auxquels serait exposée leur parole si celle-ci était abandonnée, « sans protection, aux détournements de sens. »

Autrement dit : il ne suffit pas de transcrire un témoignage, il faut encore garantir que celui-ci soit reçu dans la signification à la fois unique et universelle donnée par celui ou celle qui le livre. C’est là une condition de la compréhension.

Qui interroge qui, et comment ?

« On a pris le parti de laisser aux enquêteurs la liberté de choisir les enquêtés parmi des gens de connaissance ou des gens auprès de qui ils pouvaient être introduits par des gens de connaissance. » Au point même de préférer former « aux techniques de l’enquête des personnes qui pouvaient avoir accès sur le mode de la familiarité à des catégories d’enquêtés que nous souhaitions atteindre. »

Ceci, pour parvenir le plus possible à une « communication non-violente », à une « socio-analyse à deux », à une « auto-analyse provoquée et accompagnée », à une implication mutuelle pour tout à la fois « comprendre et expliquer », en explorant une nouvelle voie, « aussi éloignée du pur laisser-faire de l’entretien non-directif que du dirigisme du questionnaire », où le sociologue peut manifester à l’enquêté qu’il est « capable de se mettre à sa place en pensée » tout en examinant de concert « les conditions d’existence et les mécanismes sociaux dont les effets s’exercent sur l’ensemble de la catégorie dont l’enquêté fait partie. »

C’est d’un dialogue qu’il s’agit, voire d’un « exercice spirituel », rendu possible par « une attention à autrui et une ouverture oblative qui se rencontrent rarement dans l’existence ordinaire » et qui permettent de « créer les conditions de l’apparition d’un discours extraordinaire, qui aurait pu ne jamais être tenu et qui pourtant était déjà là, attendant ses conditions d’actualisation. »

Un exercice spirituel nourri « d’une sorte d’amour intellectuel » et d’un « bonheur d’expression » :

« Certains enquêtés, surtout parmi les plus démunis, semblent saisir cette situation comme une occasion exceptionnelle qui leur est offerte de témoigner, de se faire entendre, de porter leur expérience de la sphère privée à la sphère publique ; une occasion aussi de s’expliquer, au sens le plus complet du terme, c’est-à-dire de construire leur propre point de vue sur eux-mêmes et sur le monde et de rendre manifeste le point, à l’intérieur de ce monde, à partir duquel ils se voient eux-mêmes et voient le monde, et deviennent compréhensibles, justifiés, et d’abord pour eux-mêmes. »

Dans quel but ?

Il est dit clairement à la fin de l’ouvrage que cette entreprise sociologique a une visée politique.

« Les gouvernants sont prisonniers d’un entourage rassurant de jeunes technocrates qui ignorent souvent à peu près tout de la vie quotidienne de leurs concitoyens et à qui rien ne vient rappeler leur ignorance. »

« ... Et pourtant tous les signes sont là de tous les malaises qui, faute de trouver leur expression légitime dans 1e monde politique, se reconnaissent parfois dans les délires de la xénophobie et du racisme. Malaises inexprimés et souvent inexprimables, que les organisations politiques, qui ne disposent pour les penser que de la catégorie vieillotte du social, ne peuvent ni percevoir ni à plus forte raison assumer. Elles ne pourraient le faire qu’à condition d’élargir la vision étriquée du politique qu’elles ont héritée du passé et d’y inscrire non seulement toutes les revendications insoupçonnées qui ont été portées sur la place publique par les mouvements écologiques, antiracistes ou féministes (entre autres), mais aussi toutes les attentes et les espérances diffuses qui, parce qu’elles touchent souvent à l’idée que les gens se font de leur identité et de leur dignité, semblent ressortir à l’ordre du privé, donc être légitimement exclues des débats politiques. »

La sociologie peut contribuer à cette évolution du politique « en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d’imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés ; et en faisant connaître largement l’origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes. »

Avec cette conviction du scientifique : « Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire. »

De quelles souffrances s’agit-il ?

C’est à cause de la nature des souffrances rapportées que le titre choisi « La misère du monde » est quelque peu ambigu, car, à de rares exceptions près, il n’est pas question ici du monde de la misère. On peut même se demander si le titre n’a pas été délibérément construit pour faire contrepoids à la misère du Tiers ou du Quart Monde.

« Constituer la grande misère en mesure exclusive de toutes les misères, c’est s’interdire d’apercevoir et de comprendre toute une part des souffrances caractéristiques d’un ordre social qui a sans doute fait reculer la grande misère (moins toutefois qu’on ne le dit souvent) mais qui, en se différenciant, a aussi multiplié les espaces sociaux (...) qui ont offert les conditions favorables à un développement sans précédent de toutes les formes de la petite misère. »

Il s’agit donc ici surtout de la « petite misère » et non de la grande. Il s’agit de réhabiliter cette petite « misère de position » toute relative qui affecte des individus ou des familles occupant « une position inférieure et obscure », « un abaissement relatif » à l’intérieur de microcosmes sociaux tels que le bureau, l’atelier, la petite entreprise, le voisinage, la famille étendue, voire une institution prestigieuse et privilégiée, et souffrant intimement dans leur cœur et leur esprit d’une image sociale, d’une représentation d’eux-mêmes qu’ils jugent d’autant plus injustement dévaluée qu’ils ne voient pas ou plus comment y échapper. En outre, cette dévaluation ne peut être légitimement et habituellement dénoncée à cause de l’existence même de « la grande misère de condition" dont tout le monde se sert quotidiennement pour dispenser condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou consolation (« il y a bien pire, tu sais. »)

La cohabitation dans les cités, les aléas du marché du travail et du logement, les exclusions de l’école et de la culture, les héritages et les rêves familiaux, le monde des travailleurs sociaux, des agents de l’État, des ouvriers, des employés, des paysans, des militants syndicaux et politiques... fournissent tour à tour le cadre et le contexte de toutes ces souffrances « de position », vécues individuellement ou partagées en famille par des contemporains et des compatriotes qui peuvent avoir dans la vie des occasions de se croiser, mais pas encore de faire entendre ensemble leur soif respective de considération.

En conclusion

Il aurait sans doute été préférable de dire ici d’emblée combien le lecteur prend plaisir à entrer dans cette compréhension offerte d’un aussi grand nombre de points de vue particuliers, chacun étant significatif d’une expérience de vie éprouvée par un ensemble important d’autres personnes partageant peu ou prou la même « position. » Cette galerie de portraits lui propose un tableau saisissant et inhabituel d’une société française vue sinon d’en bas du moins de l’intérieur.

Comment ne serait-il pas envieux, au fil des pages, du travail accompli par ces hommes et ces femmes de l’art, capables de provoquer et d’entendre, de comprendre et d’expliquer, de communier et d’écrire !

Et si, de surcroît, ce lecteur connaît ou a connu « la grande misère de condition », celle de ses parents ou celle de ses amis, il peut regretter de n’avoir pas encore rencontré lui-même de tels partenaires pour examiner enfin ce que lui aussi porte en lui de révoltes et de souffrances, de questions et de rêves, qu’il ne parvient à dire ça et là que par bribes. Parce que partout il se heurte à des paroles élaborées sans lui et hors de son histoire.

Il refermera probablement ce livre en se disant que ce serait merveilleux et assurément libérateur si les plus pauvres pouvaient être les sujets recherchés d’un tel effort de compréhension. Pour qu’ils puissent dire eux-mêmes qui ils sont et se voir ainsi restitués dans une position de citoyenneté.

Si la « souffrance sociale » devient digne dorénavant de l’intérêt général dans l’ordre de la connaissance et de l’action politique, si de nouveaux moyens sont mis en œuvre pour la faire exister et lui donner corps, alors à coup sûr il faudra se former à rencontrer les sous-prolétaires, les chômeurs chroniques, les sans-logis, les illettrés et autres exclus de la modernité comme de la démocratie. Il ne suffit pas en effet que nous devenions capables de comprendre les blessures des classes moyennes et populaires, il faut aussi que les souffrances et les pensées des plus pauvres deviennent constitutives des nôtres pour pouvoir, tous ensemble, éradiquer la misère du monde.

Précisément, ce partenariat avec les plus pauvres, pour la compréhension civique et l’action politique, est pratiqué au quotidien, dans la durée et dans plusieurs pays, au sein d’un Mouvement comme ATD Quart Monde. « Là où des hommes libres et instruits rejoindront le Quart Monde, la misère n’existera plus », disait le père Joseph Wresinski dans sa conférence à la Sorbonne le 1er juin 1983.

L’intervention de sociologues et plus largement d’universitaires peut dans ce domaine jouer un rôle décisif en fondant, du point de vue de la science et de la politique, la légitimité voire la nécessité d’un dialogue avec les plus démunis et produire ainsi un effet de révélation dans le champ de la connaissance et des médiations. Mais cet apport de scientifiques, investiguant de façon ponctuelle et au hasard de relations individuelles, risque d’être sans lendemain et sans effectivité libératoire si ces chercheurs ne mettent pas durablement leur science au service de ce qui cherche déjà à s’exprimer au sein même des associations qui se sont historiquement constituées avec des populations très défavorisées pour leur défense et leur représentation.

En démocratie, des experts indépendants facilitant l’émergence de la représentation sociale et politique des sans-voix ne peuvent comme tels devenir leurs porte-parole. Mais ils pourraient contribuer sans doute à l’élaboration de leur pensée commune, et pas seulement à celle de quelques individus, fussent-ils jugés par eux représentatifs.

Daniel Fayard

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