Une journée fédératrice

Fidelma Joyce

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Fidelma Joyce, « Une journée fédératrice », Revue Quart Monde [Online], 202 | 2007/2, Online since 05 November 2007, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/909

Comment ici ne pas faire mention de cette agence étatique qui aide financièrement des organisations de lutte contre la pauvreté pour qu’elles puissent participer à des manifestations célébrant la journée du 17 octobre et expliciter le lien entre leur combat et le message de cette journée ?

Entretien avec Isabelle Williams

Fidelma Joyce : J’ai entendu parler pour la première fois de la Journée mondiale de l’éradication de la pauvreté dans le cadre de mon travail au Forum européen de la jeunesse (qui regroupe des ONG et des comités nationaux de jeunes). ATD Quart Monde s’y investissait beaucoup pour que les questions de pauvreté et d’exclusion sociale soient prioritaires à l’ordre du jour du forum et pour que les organisations présentes marquent la journée du 17 octobre. J’ai été contente de retrouver ATD Quart Monde en Irlande à mon retour.

L’agence Combat Poverty a d’abord organisé elle-même des événements ce jour-là avant de passer à un rôle de soutien auprès des organisations nationales et locales de lutte contre la pauvreté, afin qu’elles organisent elles-mêmes des événements. Nous avons pris des initiatives de financement pour encourager les organisations à y participer et à faire le lien entre leur combat contre la pauvreté et le message de la journée mondiale.

Le 17 octobre 2006, Combat Poverty a organisé une conférence nationale dans le cadre de notre programme « Having Your Say » (Avoir son mot à dire). Ce programme a pour objectif de renforcer l’expression politique des personnes et des communautés vivant dans la pauvreté. La conférence réunissait des représentants des projets de développement communautaire et des centres familiaux. Des liens ont été établis entre la conférence et la célébration du 17 octobre au Mémorial de la famine : certains des participants à la conférence y assistèrent. Ils en sont revenus très impressionnés et le message qu’ils en ont rapporté était fort. Ils ont exprimé le souhait que de telles commémorations aient lieu ailleurs dans le pays. Ce fut donc une bonne manière de faire connaître cette journée et nous espérons cette année recevoir plus d’intérêt pour notre initiative de financement.

Isabelle Williams : L’Agence Combat Poverty s’est investie pour faire connaître cette journée. Pouvez-vous en mesurer l’impact à ce jour et jusqu’où espérez-vous pouvoir aller ?

F. J. : Nous en mesurons l’impact grâce aux évaluations faites par les organisations concernées. Une synthèse de ces évaluations a été transmise à l’ONU en réponse à la consultation de 2006. Les événements organisés à cette occasion et aussi différentes publications ont permis une meilleure prise de conscience de la pauvreté en Irlande ainsi qu’une meilleure compréhension du sens et du message du 17 octobre : la misère est une violation des droits de l’homme. Certaines initiatives ont encouragé des personnes en situation de pauvreté à donner leur témoignage et les ont renforcées dans la lutte, individuelle et collective, qu’elles mènent tout au long de l’année contre la pauvreté. Cette journée a également permis d’accroître le nombre de gens mobilisés.

L’impact s’est encore accru depuis que nous finançons des organisations pour qu’elles animent des événements sur leur terrain. J’ai eu l’occasion d’assister à l’un d’entre eux, émanant d’un projet de développement communautaire dans le sud du comté de Wexford : les responsables avaient demandé à des étudiants d’animer avec l’aide d’une troupe de théâtre, un théâtre forum exprimant un message sur la pauvreté en Irlande mais aussi sur la pauvreté mondiale. L’impact a été très fort.

I. W. : Votre financement devait permettre au grand public d’être mieux conscient des réalités de la misère. La nécessité d’une telle prise de conscience est-elle plus forte aujourd’hui ?

F. J. : L’Irlande est maintenant un pays riche, la pauvreté ne s’y manifeste plus de façon aussi évidente, elle est plus cachée. Les pauvres d’aujourd’hui se cachent d’autant plus que beaucoup de leurs voisins ont réussi alors qu’eux-mêmes n’ont pas eu les mêmes chances. Nous sommes donc très conscients qu’il faut en permanence rappeler au grand public que la pauvreté existe toujours, même dans un pays riche, et qu’elle constitue une violation des droits de l’homme. L’autre aspect que nous mettons en avant, c’est la participation des communautés et des personnes qui vivent la pauvreté. C’est un principe qui inspire notre travail et en particulier le programme « Having your say » (Avoir son mot à dire). Il offre des opportunités à des personnes de prendre part à l’élaboration des politiques, en créant des lieux où leurs voix puissent être entendues.

Nous nous saisissons de la journée du 17 octobre avec ces deux préoccupations : rendre le grand public plus conscient, permettre aux gens vivant la pauvreté d’être au centre de la journée.

I. W. : Quels aspects de la journée trouvez-vous particulièrement utiles pour votre travail et celui de l’agence tout au long de l’année ?

F. J.: Je retiens deux messages forts de cette journée.

Elle est un jour de solidarité entre tous ceux qui luttent contre la misère, et d’abord ceux qui la vivent au quotidien. Cela fait écho à notre vision du développement communautaire qui entend donner aux gens vivant la pauvreté les moyens d’agir pour changer leur vie.

Cette journée déclare que la grande pauvreté est une violation des droits de l’homme. Or pour l’agence, le combat contre la pauvreté passe par la prise en compte des droits économiques, sociaux et culturels.

I. W. : L’an dernier vous avez assisté au séminaire de Montréal comme représentante de Combat Poverty. Y avez-vous découvert des façons différentes de célébrer la journée du 17 octobre qui pourraient se révéler intéressantes à mettre en œuvre en Irlande ?

F. J. : Un des aspects les plus marquants de ce séminaire était la participation importante des personnes vivant la pauvreté. Elles étaient côte à côte avec des décideurs et des représentants d’ONG. La façon dont le séminaire était mené permettait à chacun d’être à égalité. Nous qui étions membres d’agences étatiques ou d’autres organisations, nous avions beaucoup à apprendre de l’expérience et du combat contre la pauvreté de personnes venant de différents coins du monde. Les débats et les échanges mais aussi les conclusions se sont déroulés en groupes, de manière très participative. Tout le monde a eu le sentiment de contribuer et a pu s’approprier les conclusions du séminaire.

Il était également intéressant de voir comment les gens célèbrent la journée du 17 octobre dans d’autres parties du monde. L’Irlande a changé : elle est plus multiculturelle et on peut voir l’impact de la pauvreté mondiale dans les personnes qui y cherchent asile pour des raisons économiques ou qui viennent y trouver de nouvelles chances et une meilleure qualité de vie. Même dans un pays riche elles peuvent tomber dans la pauvreté. Il importe que les représentants de l’ONU aient entendu les points de vue et les expériences des gens en situation de pauvreté. Pour chacun d’entre nous, ce séminaire a été l’occasion de créer des liens et d’acquérir une vision nouvelle des choses.

I. W. : Qu’est-ce qu’une la Journée mondiale pour l’éradication de la misère peut apporter à l’Irlande ?

F. J. : Le 17 octobre doit devenir aussi connu que les autres journées mondiales. Tous les efforts vont dans ce sens. La journée offre aux participants un espace de réflexion : certains y expriment ce qu’ils ont réussi à faire, d’autres ont la chance de les écouter et de célébrer ces luttes contre la pauvreté. C’est en même temps l’occasion pour tous de voir que partout dans le monde, d’autres mènent le même combat.

I. W. : Dans le cadre de votre travail pour l’agence, vous rencontrez des agences gouvernementales et des ONG d’autres pays européens. La plupart des personnes que vous y voyez connaissent-elles la journée du 17 octobre ?

F. J. : La table ronde pour l’intégration sociale qui a lieu chaque année le 17 octobre dans le pays qui préside l’Union européenne est un repère important. Cela a du sens que cette rencontre des ministres, des officiels et des représentants d’ONG venant de toute l’Union se fasse en lien avec la journée du 17. Néanmoins, je pense qu’on pourrait faire plus pour promouvoir le sens et l’esprit du 17 octobre en de telles occasions. Le Réseau européen de lutte contre la misère, également présent à ces tables rondes, fait entendre la voix des personnes en situation de pauvreté.

J’ajouterai encore que, depuis la présidence belge de l’Union européenne, une rencontre est organisée chaque année en juin : s’y réunissent des gens en situation de pauvreté venus de partout en Europe. Ils partagent leurs expériences, échangent leurs idées sur la pauvreté et l’exclusion sociale et proposent des mesures à prendre pour les supprimer. C’est un autre espace où un réel effort est poursuivi afin d’assurer aux plus exclus leurs droits à la parole.

I. W. : Comment, à votre avis, la journée du 17 octobre peut-elle contribuer à augmenter la prise de conscience de l’importance de la participation des plus pauvres aux débats de tous ?

F. J. : Rejoindre les personnes en situation de grande pauvreté et leur permettre de s’engager est toujours la chose la plus difficile à réaliser. C’est pourquoi des organisations comme ATD Quart Monde, les réseaux de lutte contre la pauvreté et les projets de développement communautaire sont si importants. Je pense aussi qu’il est important que les gens soient préparés à prendre la parole. Pour participer, les personnes ont besoin de beaucoup d’encouragements, surtout si elles n’ont jamais eu l’occasion de s’exprimer ou si les occasions de le faire n’ont jamais été très positives. La façon dont le comité du 17 octobre organise la journée va dans ce sens. Nous avons conscience, au travers de programmes comme « Having Your say » (Avoir son mot à dire), de la nécessité d’atteindre les groupes les plus vulnérables. Nous attendons d’ATD Quart Monde et d’autres organisations qu’elles nous montrent comment le faire au mieux.

Fidelma Joyce

Fidelma Joyce est responsable de projets à Combat Poverty Agency (CPA), une agence publique irlandaise qui donne des avis au gouvernement sur les politiques à adopter contre la pauvreté.

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