Mission accomplie…

Panorama, mars 1988

Georges-Paul Cuny

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Georges-Paul Cuny, « Mission accomplie… », Revue Quart Monde [Online], 126 | 1988/1, Online since 01 October 1988, connection on 24 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9816

Le père Joseph Wresinski s’est absenté un dimanche de février

Joseph Wresinski, c’était d’abord un homme de Dieu, un homme qu’on pouvait croire parce qu’il vivait comme il pensait, comme il disait, comme il croyait. Un homme qui prenait l’Évangile comme il se doit, c’est-à-dire – bien évidemment – à la lettre, pour qui, donc, l’histoire du chameau et du trou de l’aiguille ne se transformait pas, comme parfois dans la langue de fée de prêcheurs complaisants, en bagatelles de moustiques égarées sous le porche de quelque Élysée. Et tant pis pour le monde. Et tant pis pour nous. C’est pourquoi les phrases armées qui jaillissaient de son âme fendaient le lard des idées, plantaient de l’acier dans la mollesse des consciences et fouillaient le crâne jusque dans ce tiroir où l’on range les vrais habits, ceux de la jeunesse, de l’espoir et de la mort. C’était un homme, un vrai.

Créateur en 1957 du mouvement ATD Quart Monde, il a transcendé l’action caritative. De son enfance de misère, de sa vie au sein des exclus, il a tiré une histoire, une sociologie, une puissance d’action, une politique, une spiritualité. Homme positif, il a entraîné derrière lui des centaines de volontaires, des dizaines de milliers d’alliés, il a su se faire écouter des gouvernants, des rois, des assemblées, il a grandi la conscience du siècle en y gravant un sillon nouveau, lui permettant d’entendre ce que sans lui elle n’eût jamais entendu : la voie du peuple de la misère. Et derrière celle du pain, le Père Joseph enseignait qu’il y a la misère de la dignité, de l’honneur, de la responsabilité. Aider, peut-être, mais surtout comment dépasser cela, comment aimer, comment élever à la dignité d’homme : c’était l’obsession de son entreprise, pour laquelle 1987 aura été une grande année puisque, avec l’adoption de son rapport sur la grande pauvreté au Conseil économique et social, il aura vécu la reconnaissance et connu le début de traduction politique de ses projets.

Comme Van Gogh…

Reste, jamais achevée, la conversation des âmes. Alors, il faut relire ses livres, ses médiations si soigneusement préparées, si profondes. Il faut réentendre cette parole haletante pour être sûr au moins, dans cette quête, de ne pas laisser éteindre le feu qu’il avait allumé, de ne pas se tromper, de retenir, avant de mourir, l’essentiel. Personne ne peut finalement se tromper : quand des mots, qu’ils soient parlés, écrits, chantés, donnent envie de pleurer, c’est qu’ils saisissent le bout de l’être, ce cœur souffrant qu’on ne peut habiter à moins de se couper une oreille comme Van Gogh, à moins de voir le diable comme le curé d’Ars, à moins de mourir. « Mais que veux-tu ? » Voilà ce que disait Vincent Van Gogh, paraît-il, avant de se tuer. « Mais que veux-tu ? », voilà l’air que je donne aussi au Père Joseph lorsque son visage s’imprégnait de lassitude à la vue de nos hésitations. Car il y a toujours un « mais » dans nos vies, un « mais » derrière lequel plus personne ne veut rien dire.

Alors on comprend mieux ce qui pouvait parfois nous surprendre, voire nous blesser, dans son langage de fermeté, de vigueur et d’âpreté, lorsque soudain, ses mots devenaient ceux d’un tireur d’élite, fusillant à chaque coup la médiocrité qui mérite de voler en éclats…

Le Père Joseph a, pour Dieu et pour cela, risqué sa vie, toute sa vie, en gros et en détail, dans une tension tragique, dure à oublier, dans une terrible leçon d’absolu au service de la plus terrible des causes, celle des derniers d’entre les hommes, celle des premiers auprès de Dieu.

Georges-Paul Cuny

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