N° 157, 1996/1   •  Résonances à Moscou
Dossier

Résonances à Moscou

Louis Join-Lambert
  • publié en mars 1996
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1996/1
Texte intégral

Sur un quai du métro à Paris, soudain deux jeunes s'empoignent avec violence. Ils viennent juste de descendre de la même rame ; l'un a pris à l'autre le casque de son baladeur ; il est le plus agressif et aux yeux des autres passagers qui les séparent, il est le coupable... Je lui demande : « Pourquoi » ? Ce n'est pas un coup de couteau que l'autre lui aurait porté ; ce ne sont pas des paroles provocantes ou injurieuses ; ce sont des regards. Les regards d'un jeune pour un autre qui, en maintes occasions, se voit méprisé.

Aujourd'hui, le réseau informatique Internet explose et les autoroutes de l'information mobilisent les marchés financiers. Mais quels regards sont à la source de cette communication ? ...

Des regards peuvent être violents ; des regards enferment dans des silences pires que des coups. Tous ces regards d'exclusion existaient déjà lors de l'invention de l'imprimerie, à l'époque des grands échanges maritimes intercontinentaux... Ils circulaient via les livres, les bateaux. Ils ont constitué le terreau de conflits. Au prix inacceptable des guerres, le silence s'empare parfois des cœurs et des esprits défaits. Certaines époques, alors, se posent avec acuité la question de vivre ensemble en humains, de voir en tout autre un homme. Elles trouvent parfois des éléments de réponse : c'est ainsi qu'est née l'Organisation des nations unies.

Cette question se pose pourtant constamment. Les plus déconsidérés des sociétés contemporaines ne cessent de la répéter à leurs concitoyens. C'est l'honneur de l'humanité que des hommes révoltés par la pauvreté et l’humiliation aient tenté d’y répondre par un changement de société. La Russie est l’héritière de cette ambition comme le sont les pays qui ont mis en œuvre l'Etat providence sous ses différentes formes. Faire fi du passé est un aveuglement stupide. Oublier que nous avons à apprendre les uns des autres est une bêtise que nous rappellent les citoyens des pays de l'ancien bloc de l'Est par leurs votes actuels.

Mais tant qu'une pensée systématique, tant qu'une idéologie politique doit se justifier contre une autre, nous n'apprenons guère des hommes. Les écrasons-nous moins en nous pliant aujourd'hui aux courbes de Wall Street qu'en nous courbant hier sous la ligne du Soviet suprême ? Certes, pour agir ensemble, il nous faut des informations, des visions communes. Nous savons cependant que ces dernières proviennent de points de vue ponctuels et donc partiels. Le marché, soi-disant transparent, ne fait circuler d'informations que sur les besoins solvables, sur les capacités professionnelles exploitables dans une logique économique aujourd'hui hostile à l'emploi de chacun.

Le droit de tout homme à être reconnu et traité comme tel, s'il prend appui sur les constitutions, les Etats et leurs institutions, relève du regard que les humains portent les uns sur les autres. Le droit peut endiguer la violence physique (les pauvres en sont pourtant privés, eux qui subissent l'insécurité et la crainte justifiée de l'agression à l'encontre de leur personne comme de leur peu de biens). Mais le droit seul n'instaure pas le regard qui permet à la dignité de se manifester. N'est-ce pas ce que déplore Svetlana Levitina lorsqu'elle souligne l'absence d'interlocuteurs adultes qui disent aux jeunes : « J'ai besoin de toi » ? Donner de l'énergie, du sens, de l'humanité au monde, c'est éprouver sa propre dignité et sa capacité à faire place à celle de l'autre.

Le vrai sujet du dossier est la recherche d'hommes et de femmes qui regardent ainsi les personnes, les familles et les groupes les plus exclus. Ces hommes et ces femmes qui refusent que nous ayons peur, qui refusent que nous nous protégions par des clichés, des étiquettes, des idéologies qui justifient finalement que l'autre est « un homme de trop »... Un jour, ils ont osé un pas contre la crainte de ceux défigurés par le malheur, enfermés par le silence. Un jour, ils ont osé parce que l'expérience de leur propre vie les aidait, souvent à leur insu, à comprendre.

Nous ne cherchons pas ces hommes et ces femmes pour faire le procès des systèmes et des politiques. Nous les cherchons car là où ils sont, ils introduisent de nouveaux partenaires dans la vie de la communauté locale. Ainsi, Boris Itskovitch propose à l'Institut de la jeunesse - anciennement Centre international des jeunesses communistes du monde entier - de considérer les jeunes « en galère » aujourd'hui comme capables de comprendre à leur tour ceux « en galère » demain. Serguei Levine et son équipe permettent à des jeunes marginalisés par leur éducation en foyer de faire entendre à des directeurs de théâtres ou de stades leur appétit secret de culture ou de sport. Des instituteurs des villages les plus reculés se découvrent capables de faire éclore chez leurs élèves leur capacité artistique.

Mais parier sur ces nouveaux acteurs pour bâtir avec eux un monde plus humain, c'est risquer de passer pour illuminés, voire manipulateurs. Tout enfant n'a-t-il pas un jour imaginé un monde où les adultes et les forts respecteraient les petits et les faibles ? Tout homme n'est-il pas menacé d'oublier ce rêve d'enfant, de renoncer à le réaliser, de renier le prophète qu'il était lorsqu'il s'agit d'en payer le prix ? Ce n'est pas seulement un quartier, un village, une institution qui doivent parier sur ces nouveaux acteurs. C'est le monde entier.

Ceux que nous recherchons dans tous les pays s'encouragent mutuellement. Ils désirent contribuer au développement de ce réseau grâce auquel il leur revient ce que, d'expérience, ils savent mieux que quiconque : les plus pauvres nous poussent à réinventer le monde avec tous, et ce, non sans conflit, y compris avec nous-mêmes. Mais en résonance avec la pleine humanité et l'humanité entière.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Résonances à Moscou », Revue Quart Monde, Année 1996, Résonances à Moscou, Dossier, mis à jour le : 16/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1038.