Le droit d'être un homme

Joseph Wresinski

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Joseph Wresinski, « Le droit d'être un homme », Revue Quart Monde [Online], 203 | 2007/3, Online since 05 February 2008, connection on 21 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1044

Ce texte, tiré de « Réflexions du père Joseph Wresinski à des alliés, le 9 novembre 1980 » est commenté en page suivantes par le professeur Jean-Marc Ferry ».

Index chronologique

2007/3

Index thématique

Droits de l'homme, Justice, Liberté

Quand nous parlons des droits de l'homme... nous oublions souvent [que] lutter pour les droits de l'homme, c'est lutter pour avoir le droit d'être un homme.

Qu'est-ce qu'être un homme ?

Etre un homme, c'est [être] une personne qui est reconnue comme « personne » … et [reconnue] capable de poser les grands actes de la vie.

Quels sont ces grands actes de l'existence ?

C'est penser, c'est croire, c'est aimer, c'est méditer.

On n'est vraiment homme que dans la mesure où l'on a la possibilité de poser ces actes-là !

Qu'est-ce qu'un homme ?

Un homme est celui qui est capable de forger ses propres idées non pas nécessairement par lui-même et seul... bien entendu ! Mais qui est capable, à l'écoute du monde, de forger ses propres idées sur Dieu, sur la signification du beau, du vrai et du bon, sur l'homme lui-même, sur le sens de la vie, le sens de la mort, sur l'après vie...

Celui qui est capable de vraiment forger ses propres idées sur ces grands thèmes de l'existence de l'homme, celui-là est un homme !

Un homme, au fond, vu sous cet angle-là, peut se résumer en cet axiome philosophique :

J'ai des idées, je pense, donc je suis un homme !

J'aime, donc je suis un homme !

Je médite, donc je suis un homme !

Je prie, donc je suis un homme !

Je crois, donc je suis un homme !

Or le drame du sous-prolétariat, c'est que justement, il n'a pas ces possibilités-là !

Pourquoi n'a-t-il pas ces possibilités-là ? Parce qu’il n'est pas dans les conditions pour se poser des questions essentielles sur la vie.

Un homme [est celui] qui a un esprit organisé, qui est capable de suivre sa pensée, de la pousser jusqu'au bout, et par conséquent de reprendre en lui-même tout ce qui a été entendu, appris, vu, observé, et d'en faire, bien plus qu'un objet, un sujet de réflexion, une sorte d'identification de soi. et [en même temps] d'insérer ce qu'il a acquis dans une globalité familiale, sociale, de l'insérer dans un milieu et de lui donner une signification dans ce milieu : en un mot, d’en faire une partie de l'universel. Il n'y a pas d'homme lorsque l'homme n'est pas capable d'avoir un esprit qui le conduit à l'universalité !

Et c'est pourquoi nous parlons tant d'une mémoire au sein d'un Mouvement, parce que seul un Mouvement peut introduire le Quart Monde dans l'universel et lui donner un esprit universel !

En un mot, un homme est celui qui peut répondre à trois questions essentielles :

La première question : « Qui es-tu ? » - « Je suis un homme ! »

Deuxième question : « Où habites-tu ? » - « J'habite la terre ! Je suis un terrien ! Je suis un homme d'ici bas ! »

Troisièmement : « Que fais-tu ? » - « Je construis le monde ! »

Un homme qui n'a pas conscience de construire le monde […] est un parasite, un inutile ! Et le Quart Monde […] a bien conscience de cela ! Il en a bien conscience... et c'est pour cela, au fond, qu'il nous jalouse tant !

Au fond, la difficulté que nous avons, nous, à rencontrer le Quart Monde, volontaires ou pas, c'est que la population... c'est que le sous-prolétariat […] est jaloux de nous, parce que nous pouvons répondre à ces trois questions : Qui es-tu ? Où habites-tu ? Que fais-tu ? Et cela, il en a conscience... Il le sait...

Moi qui suis né dans le Quart Monde, c'était cela ma jalousie permanente... permanente ! Je n'ai connu que cela dans le monde. , et tout autour de moi, tous ceux que j'ai rencontrés depuis maintenant près de 50 ans n'ont jamais dit autre chose que cela !

La capacité d'aimer

Une deuxième condition, une condition pour pouvoir vraiment exprimer ce que nous sommes, l'homme que nous devons être, c'est d'avoir la capacité d'aimer ! C'est à dire mettre l'autre au niveau de ses propres préoccupations ! C'est cela aimer c'est mettre l'autre au niveau de ses préoccupations, non pas de ses préoccupations secondaires, mais de ses préoccupations majeures ! Majeures...

[Aimer, c'est aussi] certifier à l'autre qu'il est important ! Non pas simplement pour nous mais qu'il est important pour lui-même, qu'il existe pour lui-même, qu'il est important en soi ! Et que c'est cette importance qui est en lui, qui le fait lui, qui compte pour nous... parce que c'est de cela que le Quart Monde a besoin et c'est alors, à ce moment-là, qu'il va laisser tomber sa jalousie !

Au moment, où l'autre va sentir qu'il est vraiment pour nous à égalité, pas parce qu'il peut nous servir pour une chose ou pour une autre, pas parce qu'on a besoin de lui pour ne pas être seul, pour tuer notre propre solitude mais parce qu'en lui-même, il a une importance inaliénable !

Et cela, il le sait, le Quart Monde ! Parce qu'il ne faut pas s'imaginer que le Quart Monde, qui n'a pas une pensée construite, est un morceau de bois, une pierre, de l'eau... Pas du tout !

A certains moments de clarté, il vous dira - il me l'a dit des milliers de fois : -: « Je te sers ! »... « Je te sers ! » et il peut dire à chacun de nous, n'est-ce pas, ce qui est vrai : « Je te sers ! Tu as besoin de moi, n'est-ce pas... non pas parce que je suis ce que je suis... mais tu as besoin de moi pour faire tes études, pour t'exprimer, pour réaliser quelque chose, pour mener tes combats ! Je te suis utile... non pas par ce que je suis... mais parce que je t'apporte quelque chose à toi... que tu gardes d'ailleurs jalousement pour toi... »

Cet « autre », cet autre qui est le plus lésé de tous, cet autre qui est important en soi et qui compte pour nous, le Mouvement a choisi que cet autre-là soit le plus défavorisé ! En réalité, dans le cadre du Mouvement, c'est celui qui est au bas même de l'échelle sociale, par conséquent le plus privé de pouvoir, d'une pensée construite et des possibilités d'aimer, c'est celui-là que le Mouvement a voulu rejoindre !

Et c'est celui-là que le Mouvement vous propose de rejoindre et de considérer, important en lui-même, pour lui-même avant n'importe qui, et de considérer comme comptant pour nous ! Notre frère à nous, il est celui-là... C'est notre option.

Faire émerger l'homme du tréfonds de la détresse

C'est cela notre lutte pour les droits de l'homme : […] faire émerger en tant qu'homme celui qui est au tréfonds, au plus bas de l'échelle sociale, afin qu'il retrouve les facultés d'une pensée construite et les possibilités d'aimer qu’il porte en lui à la naissance, car tout homme, lorsqu'il naît sans faire du « Rousseauisme » stupide - tout homme, à la naissance porte en lui ces facultés, ces possibilités en puissance... Il est fait pour penser ! Il est fait pour aimer ! Et il le sait, le gars ! Il le sait le gars à 16 ans... Il le sait, n'est-ce pas, l'homme à 40 ans !

La vie plutôt, injuste, inégalitaire, dépendante, a détérioré ces facultés. En réalité, l'homme du Quart Monde est un homme mutilé, à qui – laissez-moi cette image - on a coupé les ailes !

Mais comment faire émerger cet homme-là, du tréfonds de la détresse humaine, de la misère et de la solitude ? Comment le faire émerger cet homme qui est un étranger ?

C'est un étranger... et nous pourrions y réfléchir. Au niveau géographique, il est toujours, situé en dehors des cités... on l'a dit : c'est un exclu. Il est un étranger social, un étranger culturel, il est un étranger religieux... Il ne fait partie d'aucune spiritualité. Il ne relève d'aucun Dieu. En un mot, il n'a pas d'identité. Cet homme que l'on veut faire émerger est un étranger sans identité. Pas seulement dans le monde d'aujourd'hui : cela a toujours été la condition des très pauvres... et c'est la condition des très pauvres en Afrique, en Amérique Latine, en Inde, en Australie... dans tous les continents. Les cinq continents ! Vous ne pouvez pas rencontrer, dans aucun des cinq continents, un homme au bas de l'échelle sociale qui ne soit pas un étranger !

Mais un étranger, c'est quelqu'un qui a peur de l'autre, qui a peur de l'autre dès que quelque chose croise sa route, quelque chose d'insolite, quelque chose d'inhabituel... Alors, il perd les pédales. Alors il ne réfléchit plus, il s'affole ! Il perd la boussole. Pourquoi ? Parce que c'est un homme qui n'est pas reconnu par les autres hommes !

Et celui qu'il a devant lui est toujours quelqu'un qui peut introduire dans sa vie l'insolite, l'imprévisible, la contrainte, l'encadrement, la récupération... Et cela le Quart Monde, il le sait. Il l'a vécu et il se le transmet de père en fils ! Et c'est pourquoi le Quart Monde a peur des prêtres... il a peur des maires, des instituteurs... il a peur des assistantes sociales... il a peur de tous ceux qui, autour de lui, ont un pouvoir quelconque. Il a peur du volontaire, de l'allié qui vient chez lui. Il a peur de lui !

Et un homme qui a peur ne peut pas grandir dans sa pensée. Il ne peut pas faire les actes essentiels à sa propre vie, à sa définition d'homme. Il ne peut pas être un homme. Et un homme sans statut, sans reconnaissance, un homme, un étranger au milieu de ses frères, un homme qui a peur, est un homme inutile... Et c'est pourquoi le Quart Monde, il le sait très bien, crève de son inutilité !

Alors quand on parle d'inutilité, nous, on parle souvent de l'inutilité qui [se réfère] au travail. Nous sommes dans une société de travail...

Il y a des inutilités qui sont bien plus graves. Il y a des inutilités sociales. Il y a des inutilités familiales. Il y a des inutilités religieuses, spirituelles, culturelles...

L'homme du Quart Monde se sait un inutile à tous les niveaux... à tous les degrés...

De la solidarité à la fraternité

Or le devoir d'un homme - ce que les droits de l'homme doivent défendre - est d'être là où il sera le plus utile dans la société, au milieu de ses frères... Or cela est impossible au Quart Monde ! Et c'est pourquoi nous rejoignons le Quart Monde !

C'est pourquoi nous avons, fait une option fondamentale sur cet homme-là, notre frère, mon peuple, oui, personnellement, mon propre peuple, car c'est cela que j'ai connu depuis le jour même où j'ai commencé à comprendre ce qu'était le peuple au milieu duquel je vivais, et que j'ai commencé à comprendre les autres hommes qui m'entouraient. J'étais moi-même un étranger, un étranger pris de peur en permanence et incapable d'aucune utilité !

La première réaction, action concrète que le Mouvement engage pour cet homme-là, est tout d'abord la solidarité... Nous sommes solidaires de cette population, c'est à dire […] que nous refusons, nous refusons les structures, les systèmes qui en l'écrasant, à cause de l'injustice, à cause du manque de liberté, de la dépendance, à cause de l'ignorance souvent recherchée et voulue pour le Quart Monde,  l'empêchent d'être animé par une pensée, une réflexion structurée et d’être capable de faire les gestes essentiels qui sont des gestes d'homme...

La seconde action que nous menons, est que la solidarité se change en fraternité. La solidarité, ne pénètre pas l'homme, ne rencontre pas l'homme. La solidarité est seulement lutte contre le système.

Il faut que la solidarité se mue en fraternité... et c'est cela à quoi le Mouvement vous appelle ! C'est cela que nous cherchons, nous les volontaires, les uns et les autres : créer entre nous et avec le Quart Monde la fraternité.

C'est à dire que l'autre soit vraiment reconnu comme mon égal et que, parce que l'autre est reconnu comme mon égal, il a droit de partager avec moi le meilleur de ce que je suis.

Car la fraternité est le partage du meilleur de soi. Ce n'est pas le partage dans un combat, dans une lutte... Non ! Là nous sommes au niveau de la solidarité... La fraternité fait que l'autre a droit sur nous. En solidarité, l'autre n'a pas droit sur nous, il est compagnon avec nous, il a [quelque chose] en commun avec nous. Ici, ce n'est pas cela ! L'autre a droit sur nous... et ce que lui n'a pas, il a le droit de nous le demander... et ce que nous n'avons pas, nous avons le droit de le lui demander. C'est cela la fraternité, responsabilité commune de partage des uns et des autres.

Et là, nous sommes en plein dans le défi ! Car ici, ce n'est pas seulement nous qui partageons mais c'est aussi le Quart Monde qui partage avec nous !

Ce n'est pas simplement le Quart Monde qui demande mais c'est nous aussi qui demandons. C'est cela la fraternité.

Accès au savoir, accès au respect

Aussi, il ne s'agit pas seulement pour nous d'apprendre à lire, d'apprendre à écrire, à compter, ce qui est du domaine du rattrapage, des réparations du mal qui a été fait.

Ce n'est pas non plus de faire aimer l'école à travers les pivots culturels, les bibliothèques de rue, ce qu'on peut appeler la prévention... non, ce n'est pas simplement cela. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas seulement de rendre les gens curieux, attentifs, de leur donner des méthodes... Il s'agit pour nous, et c'est important d'y réfléchir beaucoup, de forger l'esprit et le cœur des hommes, et des enfants, et des femmes du sous-prolétariat. Et de forger en retour notre propre cœur...

On a parlé beaucoup de ce fameux regard hypnotique qui fait que, du fait qu'on a regardé quelqu'un, hop, il sait lire et écrire... Formidable ! Et c'est vrai ! Mais pourquoi ? Parce que celui qui est en face de nous et nous, on est réellement des hommes changés, des hommes différents, des hommes nouveaux qui nous rencontrons... des hommes, par conséquent, qui apprenons ce que nous avons appris nous-mêmes, la solidarité par le partage et la fraternité par le respect. Car ce qu'il est important d'apporter aussi bien aux plus pauvres qu'à nous-mêmes, c'est le respect de nous-mêmes et c'est le respect des autres.

Il me semble qu'on n'a pas assez insisté que, au fond, introduire les gens dans le savoir, c'est les introduire avant tout dans le respect. Car la population n'est pas capable de se respecter, de se respecter les uns les autres puisqu'elle est prise, enfermée dans la nécessité ! Et les hommes et les femmes qui sont enfermés dans la nécessité sont forcés de faire les gestes que la vie ou l'instinct leur impose de faire !

Voilà donc ce que le Mouvement est, et que je vous exprime ! Ce qu'il veut, c’est forger l'esprit et le cœur de nous-mêmes et des pauvres, des plus pauvres.

Mais c'est aussi, n'est-ce pas, ouvrir à l'espérance.

L’espérance, c'est la lumière qui est jetée dans la vie des hommes, qui rentre dans la vie des hommes et qui n'en sort plus et qui aveugle la vie des hommes !

Apprendre l'espérance

Et l'espérance c'est que, par nous et à cause de nous-mêmes, nous croyons vraiment que la misère n'est pas fatale, que la misère sera détruite, qu'elle est un accident dans l'humanité car la misère est anti-humaine... elle est anti-humanité ! [Nous croyons vraiment] que tous les hommes peuvent travailler à la détruire, cette misère car c'est cela l'espérance... qu'on arrivera à la détruire et que tous les hommes peuvent travailler à la détruire et tout d'abord les plus pauvres !

Ils ne la détruiront pas comme nous... Ne nous faisons pas d'illusions ! Mais ils retrouveront une manière à eux, spéciale et particulière, de proclamer l'amour, de proclamer la liberté, la vérité, l'égalité, la mort et la vie !

Il y a toute une philosophie qui va sortir et qui sort du Quart monde, et qui jaillit du Quart-Monde et qui nous permet de nous dire que, vraiment, cette lumière que nous pouvons mettre sur les traces, sur les pas d'une population... nous sera rendue en faisceaux lumineux et ardents, parce que la population [la plus pauvre] peut nous apprendre tout de l'espérance... tout de demain... tout de l'avenir, tout de la société possible que nous pouvons créer de nos deux mains, de nos mains !

Forger l'esprit et le cœur... faire des hommes du Quart Monde, les artisans, les artisans de la destruction de la misère, de leur propre misère, de la misère de toute l'humanité ! Mais aussi forger les hommes à l'amour !

Aucun homme ne peut être étranger sur la terre ! Aucun homme ne doit avoir peur ! Aucun ne doit être inutile ! Et c'est cela que sans cesse nous devons nous rappeler quand nous entrons dans une cité, c'est la question que nous devons toujours nous poser : Est-ce que, lorsque je sortirai de cette cité, hé bien, ces enfants seront-ils moins étrangers ? Auront-ils moins peur ? Se sentiront-ils plus utiles ?

Alors, à ce moment-là, nous les introduirons dans l'espérance et dans l'amour.

(Ce texte est disponible en ligne sur le site www.joseph-wresinski.org )

Joseph Wresinski

Fondateur du Mouvement ATD Quart Monde

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