Rebecca Lighieri. Il est des hommes qui se perdront toujours

Éd. P.O.L., Folio, 2021

Martine Hosselet-Herbignat

p. 62

Référence(s) :

Rebecca LIGHIERI. Il est des hommes qui se perdront toujours. Éd. P.O.L., Folio, 2021, 358 p.

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Martine Hosselet-Herbignat, « Rebecca Lighieri. Il est des hommes qui se perdront toujours », Revue Quart Monde, 260 | 2021/4, 62.

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Martine Hosselet-Herbignat, « Rebecca Lighieri. Il est des hommes qui se perdront toujours », Revue Quart Monde [En ligne], 260 | 2021/4, mis en ligne le 01 décembre 2021, consulté le 22 mai 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10518

« La seule chose qui dure toujours, c’est l’enfance, quand elle s’est mal passée. »

Le narrateur, Karel, est un garçon des quartiers Nord, à Marseille. Entre les années 80 et 2000, il grandit dans la cité Antonin Artaud, cité fictive adossée au massif de l’Étoile et bordée d’un bidonville, « le passage 50 », habité par des gitans sédentarisés.

Dès les premières pages est relaté l’assassinat du père, Belge arrivé à Marseille quelques décennies plus tôt pour fuir lui-même une jeunesse chaotique. Entre soulagement et perplexité, Karel s’interroge : « Qui a tué mon père ? » Assassinat particulièrement violent, dans la décharge voisine, à coups de parpaings. Assassinat dont la survenue paraît de plus en plus inéluctable tant la violence s’insinue tout au long du récit. Karel, sa sœur Hendricka et leur petit frère Mohand, infirme, ont été les cibles, pendant toute leur enfance, de la maltraitance de ce père particulièrement vicieux. Entre toxicomanie, pauvreté des parents, indifférence des institutions, l’univers des trois enfants est à peine adouci par la tendresse intermittente de la mère, elle-même tétanisée par la perversion de son mari. En grandissant, les enfants trouvent néanmoins une bulle de liberté auprès des familles gitanes du bidonville voisin.

Livre noir au style cru, certes, mais travaillé par le questionnement de Karel, qui fantasme sur la vie qu’il aurait pu mener s’il était né sous une bonne étoile, et se demande de manière lancinante s’il n’a pas été contaminé par la violence qui l’amènerait à abîmer les gens, comme son père l’a fait.

« C’est dans tes gènes » lui a dit une voisine gitane qui a des raisons, elle aussi, d’en vouloir au père. Karel, pourtant, veillera jusqu’au bout sur son petit frère. Sa sœur, bien qu’intoxiquée par cette violence subie, réussira une belle carrière au cinéma.

Après la mort du père, quand les trois enfants devenus grands font le point sur leurs vies, au sommet d’une colline en friche, Karel regarde au loin Notre-Dame de la Garde. Perce alors une mince lueur d’espoir : « J’habite Marseille depuis vingt-trois ans, mais je n’y ai jamais mis les pieds. J’ai dû sentir qu’il serait vain d’y faire brûler quelque cierge que ce soit et d’attendre de la Bonne Mère qu’elle me sauve du naufrage. Il n’empêche qu’en cette fin d’après-midi de septembre, j’ai soudain l’impression qu’elle veut me parler, et qu’elle m’adresse des signaux clignotants. »

Martine Hosselet-Herbignat

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