Croire envers et contre tout.

Alwine A. de Vos van Steenwijk

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Alwine A. de Vos van Steenwijk, « Croire envers et contre tout. », Revue Quart Monde [En ligne], 198 | 2006/2, mis en ligne le , consulté le 26 octobre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/112

En bâtissant une communauté de destin avec l’homme le plus humilié et en invitant chacun à y apporter sa pierre, le père Joseph a vécu solitude et déchirement...

Aujourd’hui, quand je tente de poser le regard sur la vie du père Joseph telle que j’ai pu en être témoin durant vingt-six ans, j’ai l’impression de voir cette vie se dérouler entre deux temps, que sa propre plume a inscrits dans l’histoire. Deux de ces textes datent des dures années au camp de Noisy-le-Grand. Le troisième est celui que les volontaires portent tous dans le cœur, trouvé sur la cassette que le père Joseph leur adressait dans la nuit du 7 au 8 février 1988, à l’hôpital Foch, à Suresnes.

Le 14 août, en entrant au camp de Noisy-le-Grand, le père Joseph - il le dira plus tard - est retourné dans le malheur. Dans le malheur qu’il connaissait depuis l’enfance et ce qui l’habite à cette époque où toute l’orientation de sa vie va se décider, il le dira dans une prière qu’il confiera, quelques années plus tard, dans son livre Paroles pour demain :

« Seigneur, j’ai peur de toi (...) de remettre mon sort entre tes mains (...) il y a qu’en ce temps-ci, tu as voulu être le « Lumpenprolétariat », le haillonneux, l’humilié (...)

Tu as voulu être de ces hommes qui me font peur (...)

Toi aussi, tu me conduiras de dépouillement en dépouillement, de remise en cause en remise en cause (...) tu me livreras à leur merci, à leur misère (...)

C’est à cause de cela que tu me fais peur, parce que tu me dis : “Je suis le Lazare qui te rebute, je suis le lépreux décharné et ignorant qui te fait horreur (...)” »

Une peur à laquelle ne pouvait faire contrepoids qu’une confiance apparemment insensée, à reconquérir tous les jours à un prix également insensé, au cœur de ce lieu d’enfer que fut le camp de Noisy-le-Grand. La confiance qui transparaît dans cet autre texte de ces mêmes années :

« Garder envers et contre tout l’émerveillement, parce qu’ils sont des hommes.

Croire qu’enfin ils s’en tireront (...) être sûr que le miracle se produira.

En être certain, parce qu’ils sont des hommes, c’est cela, lutter contre la misère.

Croire envers et contre tout (...) qu’ils réaliseront leur humanité (...)

Être déchiré par leur déchirure, blessé par leur blessure (...) »

La confiance : croire envers et contre tout « que le miracle se produira ». Et le prix à payer pour cela : « être déchiré par leur déchirure ». C’est cela que le père Joseph a vécu, et qu’il a vécu dans une solitude insondable. Je voudrais témoigner ici de cette solitude dont lui-même n’a jamais parlé. Témoigner, dans la mesure où l’on peut témoigner de ce qui est tellement plus grand que ce qu’on était capable de voir.

Je me souviens de ces années où le père Joseph me paraissait tellement seul.

Il n’y songeait pas encore en ces termes, mais ce à quoi il s’attelait, c’était quand même de permettre à une population  à première vue malfaisante et répugnante de faire irruption dans le monde. « Entrer dans le monde par le bas », c’était bien cela que, déjà, il proposait. Pas étonnant alors qu’il se mit à dos tout un monde de pouvoirs publics.

Mais il y avait bien plus douloureux. Il y avait aussi tout un monde « bien-pensant », un monde de croyants de sa propre Eglise qui allait harceler l’évêque de Versailles, exigeant que ce prêtre parte de ce lieu malfamé. Ce prêtre, en fraternisant avec ce monde déchu, ne déshonorait-il pas son sacerdoce ? Quel était donc cet acharnement à vouloir demeurer parmi des « a-sociaux » ? Mais même cela n’était pas encore le pire.

Le pire n’était-ce pas le refus des familles mêmes du camp de Noisy-le-Grand ? Puisqu’elles non plus, elles peut-être en premier, n’acceptaient pas ce que, déjà, le père Joseph appelait la priorité aux plus démunis. Elles non plus ne pouvaient accepter que le plus « haillonneux » aille devant. Trop déchirées elles-mêmes, comment pouvaient-elles vouloir être déchirées plus encore par la déchirure du voisin ? Bien sûr, les familles venaient chez lui pour être consolées. Bien sûr, elles l’aimaient pour sa manière de les honorer en les affrontant.

Mais au camp de Noisy-le-Grand régnait quand même le sauve-qui-peut, et le premier combat du père Joseph ne fut-il pas le combat contre le refus de la présence du voisin manifesté par les familles du même camp, contre la médisance, la trahison au cœur de son propre peuple ?

« Seigneur, j’ai peur de toi », « Croire envers et contre tout que le miracle se produira », « Entrer dans le monde par le bas », « mission impossible », assumée dans la solitude. Cette solitude de l’homme demeuré toute sa vie un homme de la misère dont le monde ne veut pas et qui est mal compris même par les siens. L’homme qui, dès les premières années de son sacerdoce, s’est vu affublé de l’appellation de « curé de la racaille » Ne nous y trompons pas : « curé des pauvres » eût été un titre honorable ; « curé de la racaille », il en a accepté le poids de la dérision, de l’ironie, du haussement d’épaules à l’égard d’un curé sans nul doute plutôt marginal. Qui pouvait comprendre alors que cette solitude du père Joseph était celle destinée à tous les prophètes, toujours trop au-delà du temps présent du monde pour ne pas être des solitaires parmi leurs contemporains ?

« Restez très très proches des familles »

Mais la peine, la solitude ne se sont-elles pas apaisées par la suite ? Le père Joseph n’a-t-il pas fini par gagner ? N’y a-t-il pas eu les statuts consultatifs reconnus au Mouvement international ATD Quart Monde, un siège au Conseil économique et social français et le rapport Wresinski, puis le 17 octobre 1987 ?

La réponse du père Joseph se tient, me semble-t-il, dans le troisième texte dicté de son lit de l’hôpital Foch, dans la dernière nuit où il pouvait parler aux volontaires. Le texte qui marque en quelque sorte l’aboutissement du chemin où le père Joseph s’engagea avec ce « j’ai peur de ces hommes » et qui ne pouvait se continuer qu’avec ce « Croire envers et contre tout que le miracle se produira »

Voilà qu’arrive le mot de la fin : rien n’est gagné ! «  Surtout restez très, très proches des familles (...) elles peuvent tout et elles ne peuvent rien »

Ce n’est pas un appel, c’est une supplique adressée à chacun de nous, à notre monde qui oublie, qui ne cesse de faire, de défaire et de recommencer à zéro.

Certes, le père Joseph savait sa mission solitaire achevée. Quelque chose avait été fait qui ne serait plus jamais à refaire. Une nouvelle part de vérité avaient été introduite dans nos horizons, une nouvelle part de vérité sur laquelle toute personne de bonne volonté pourrait désormais appuyer son combat. Mais le combat demeurait entier.

Et c’est pour ce combat que le père Joseph, avec l’éclairage de sa vie à l’appui, nous donne la ligne de conduite essentielle : demeurez très, très proches des familles, sachez que l’homme « haillonneux le plus humilié » peut tout et ne peut rien, qu’il sera toujours à la fois la source de votre désespoir et de votre espérance.

« Protégez les équipes » Qu’est-ce à dire aujourd’hui ? Ne serait-ce pas pour le moins cette mission : « Veillez à la présence, à la protection, auprès des familles, de bâtisseurs d’hommes, de personnes auprès de qui elles puissent se rebâtir ». « Mission impossible » cette fois-ci pour nous-mêmes. Il est certain que le Mouvement ATD Quart Monde l’assume, à travers des alliés, des volontaires, des amis infiniment discrets qui parlent peu. Discrétion, silence nécessaires, sans aucun doute, et pourtant...

A la lumière de la vie du père Joseph, être toujours à la recherche des plus pauvres dans les quartiers les plus méprisés, sur les plages-dernier refuge, est-ce suffisant ? La question ne demeure-t-elle pas toujours de savoir dans quelle mesure, grâce au Mouvement ATD Quart Monde, se bâtissent des hommes et des femmes pour leur peuple et pour le monde, durablement ?

Pendant que j’écris ce texte, deux de mes co-volontaires le relisent. L’un d’eux me dit : « Nous tenons-nous si proches, au creux de la vie des familles, que nous aussi sommes “saisis par la peur” ? Vivons-nous de la même espérance que le père Joseph, avec la même force ? Sommes-nous aussi sûrs que lui que le jour viendra où elles “réaliseront leur humanité” selon leur libre choix ?

Comment promouvoir les efforts de toujours mieux comprendre, pour toujours mieux réaliser, ce que le père Joseph n’a cessé d’espérer des volontaires, à savoir ce « très, très proche », cette communauté de destin qu’à des moments de grande confiance, il osait appeler communion de vie, communion de destin ? Parce que ces communautés-là sont la seule chance des familles les plus abandonnées de rassembler leurs forces d’entrer dans le monde par le bas.

Alwine A. de Vos van Steenwijk

Présidente du Mouvement international ATD Quart Monde jusqu’en 2002, Alwine de Vos van Steenwijk en est présidente d’honneur. Elle est aussi l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés au père Wresinski.

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