Un jour a décidé de ma vie (1ère partie)

Gabrielle Erpicum

p. 54-59

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Gabrielle Erpicum, « Un jour a décidé de ma vie (1ère partie) », Revue Quart Monde, 279 | 2026/3, 54-59.

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Gabrielle Erpicum, « Un jour a décidé de ma vie (1ère partie) », Revue Quart Monde [En ligne], 279 | 2026/3, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 27 septembre 2026. URL : /12027

Depuis plusieurs années, Gabrielle Erpicum était habitée par la volonté de transmettre sa longue expérience. Elle s’est fait aider par différentes personnes, dont, ultimement, Monique Veyre et Nicole Delautre. La dégradation de sa santé l’a empêchée de mener la rédaction à son terme mais cet écrit inachevé contient déjà beaucoup de ce qu’elle désirait transmettre. Nous publions ici la première partie du récit de sa première visite au camp de Noisy-le-Grand, en 1962.

Je suis née à Bruxelles le 20 mars 1938, huitième d’une famille de neuf enfants très ouverte aux autres. Ce fut le terreau de mes engagements.

Je fus d’abord enseignante en Belgique pendant trois ans. En 1962, dans le cadre du scoutisme, avec deux amies, nous nous proposons d’aller à la découverte du « Paris caché », à la suite de la lecture de deux articles de presse. Le premier dans la revue Esprit1, et plus tard un second article de Robert Vander Gucht2 développant l’idée que « l’ère de l’opulence » dissimulait une extrême pauvreté qu’on préférait ne pas voir dans les pays industrialisés. Il y décrivait des familles comme « asociales » ou « inadaptées » vivant dans « le Camp » de Noisy-le-Grand, créé en 1954 par l’Abbé Pierre. La lecture de ces articles nous a poussées à contacter l’Association alors nommée « Aide à Toute Détresse ».

Le choc de la misère

Quand nous arrivons, le père Joseph, censé nous accueillir, est absent. Un homme à la longue barbe blanche3 nous reçoit et esquisse un sourire.

 – Vous cherchez quoi ?

 – Nous avons écrit au père Joseph notre désir de le rencontrer en proposant de passer quelques heures avec les enfants et les jeunes.

 – Il m’avait averti que vous passeriez. Il n’est pas là pour l’instant. Voici des clés, vous pouvez utiliser le club s’il fait trop froid.

 – Les enfants ont-ils été prévenus ? Où pouvons-nous les rejoindre ?

 – Non, c’est à vous de les rassembler. Marchez dans le camp… Ils viendront plus vite que vous ne croyez !

Il esquisse un sourire de connaisseur devant notre apparente naïveté et nous oriente vers le cœur du bidonville. Nous le remercions et partons vers un chemin de terre plein d’ornières appelé « la Rue des fleurs ». À peine avons-nous passé le portail qu’il nous crie :

 – Restez dehors le plus longtemps possible pour que les enfants vous voient et vous rejoignent ; après, vous irez dans le club.

Nous sommes déconcertées par l’absence du père Joseph. A-t-il compris que nous venions de Belgique pour le voir, parler avec lui, mieux comprendre ce que nous avions lu de lui ? Apparemment, c’est raté !

La réalité est là, il faut y aller. D’un pas décidé nous nous engageons dans la rue des Fleurs. À droite, une longue rangée de bâtiments en forme d’igloos. Vus de côté, ce sont plutôt de longs demi-bidons en fibrociment. Pas une seule fenêtre sur les côtés. Seulement deux petites fenêtres carrées coté façade, de part et d’autre d’une porte étroite en bois léger. Émerge aussi le tuyau du fourneau d’où s’échappe une fumée bleutée. Devant l’igloo, un petit carré de terre protégé par une clôture bancale faite de bouts de bois entrecroisés, parfois ficelés, ou encore de vieilles tôles, de bouts de cartons, de portes de voiture récupérées.

Dans un petit bois malingre, un panneau de travers sur la porte d’une cabane nous prévient : CHIENS MÉCHANTS. Plus loin, un préfabriqué avec une porte centrale, une fenêtre à gauche et une autre à droite et devant, un peu de terrain à l’abandon. C’est le local dont nous avons la clé.

Pas une âme qui vive dehors. Seuls des chiens aboient de plus en plus fort, car ils se répondent. Tous ces chiens peu engageants sont les gardiens de la misère. À leur aboiement des portes s’entrouvrent et se referment aussitôt. Qui peut bien passer par là ? Un homme, plus hardi, plus curieux, plus responsable peut-être, sort.

 – Eh là, vous cherchez quelqu’un ?

 – Nous sommes ici pour proposer des activités aux enfants.

 – Qui vous a demandé de venir ?

 – Nous avons écrit au père Joseph. Nous venons de Belgique.

 – Ah, le curé vous connaît ?

L’homme repart vers son igloo.

Plus nous nous engageons sur le chemin, plus nos pieds s’enfoncent avec un chuintement huileux de boue grasse et collante. Le camp s’étend à perte de vue, couvert d’un silence pesant, sous un ciel gris. Le silence est aussi à l’intérieur de nous, étrange, au point que nous n’échangeons pas un mot.

Après environ 500 mètres, nous voilà sur un semblant de place avec une statue de la Vierge4 en granit blanc qui apparaît insolite en ce lieu mais elle est comme un témoin de ce qui se vit ici. Un chien errant, tout à son affaire, ignore notre passage. Tant mieux pour nous ! Les chiens sont attachés, parfois avec une chaîne, parfois avec une corde. Bien sûr, au passage ils tirent violemment sur celle-ci, donnent des coups de pattes dans le grillage tordu et troué des clôtures aléatoires mais jusqu’ici, elles nous protègent.

Soudain nous entendons courir derrière nous, nous entendons rire aussi. Trois enfants sautent à pieds joints dans les flaques d’eau. Quel bonheur d’éclabousser ceux qui passent !

L’un d’eux s’accroche à ma veste. Son manteau trop grand, une écharpe posée sur ses cheveux nouée derrière le cou. Visiblement cette petite fille a froid. Elle se colle à moi, m’empêchant presque de marcher et tire ma main de ma poche pour y mettre la sienne.

Un gamin nous regarde droit dans les yeux :

 – Mon père m’a dit que vous veniez pour les enfants. On va faire quoi ?

 – D’abord on va se rassembler. Où sont vos copains et vos copines ? Si nous commencions à aller les chercher ensemble.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les deux enfants les plus délurés passent devant nous. Nous sommes au cœur du camp. Nous n’avons plus de repère. Il s’agit de faire totalement confiance aux enfants. Les ruelles s’animent. Des portes s’entrouvrent, se referment, s’ouvrent à nouveau toutes grandes pour laisser sortir les enfants. Rarement nous voyons des visages d’adultes. Parfois nous entendons leur voix :

 – Fais pas de bêtises !

Parfois aussi, nous avons des recommandations :

 – Surtout revenez avec elle avant la tombée de la nuit. Ce n’est pas bien qu’elle traîne dans l’obscurité !

Nous rassurons le père. De quelques enfants courant et s’excitant autour de nous depuis notre passage dans la Rue des Fleurs, nous sommes passés à une soixantaine. Nous avons emprunté tous les dédales du camp. Je me donne quelques repères pour le retour du soir : un transformateur, la statue, un bâtiment plus grand que les autres. Je veux aussi enregistrer dans ma mémoire une chapelle qui a la forme d’un igloo mais plus haute que les habitations. Elle fait face au camp, plantée sur le terrain, sans protection. En passant devant avec les enfants j’ai juste le temps de lire au-dessus de la porte : « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » À l’opposé, j’aperçois le seul bâtiment en dur. Sur un bout de planche pendue à un clou : je lis « vidoir » c’est quoi ? N’y aurait-il pas de toilettes dans les igloos ? Je reste avec cette interrogation.

Nous commençons les activités sur le terrain de foot. Tout démarre très bien. L’enthousiasme va grandissant. Les jeunes se sont mis dans le coup. Nous en avions fait nos alliés pour nous aider dans l’organisation des activités. Nous étions plus d’une soixantaine, grands et petits confondus. Après deux bonnes heures de joie partagée, des jeunes peu à peu se détachent du groupe. Visiblement ils en ont assez. Ils se mettent à monter dans les arbres, à retomber sur les petits qui se plaignent du froid. Les plus grands nous voient sortir les clefs. L’un d’eux, avec empressement, nous rejoint :

 – Donnez-moi les clés, je vais vous aider à ouvrir le club.

En confiance, nous les lui remettons. Les grands, courent vers le club, ouvrent tout grand portes et fenêtres. C’est la pagaille. Une armoire tombe, du matériel passe par la fenêtre dans les mains de ceux qui sont dehors et qui filent aussitôt avec les objets volés. Une guitare disparaît sous nos yeux. Comment maîtriser ce déchaînement ? Fermer les fenêtres ? C’est impossible. Elles s’ouvrent sur l’extérieur et les jeunes les retiennent. Les plus petits ont peur. Leurs larmes et leurs cris sont déconcertants.

Catherine et Jacqueline essaient de rassembler les enfants dans la seule pièce qui n’est pas envahie. Elles entament l’histoire de « L’enfant loup ». Ouf, les enfants se calment ! De ce côté-là ça va. De mon côté, j’essaye d’en finir avec les jeunes. Ce ne sera pas bien difficile puisqu’il n’y a plus grand-chose à emporter.

Nous venons d’expérimenter l’impuissance. La puissance des mots, de la conviction, la puissance de l’esprit de service, du partage, tout cela a disparu en quelques minutes. Notre impuissance nous saute aux yeux devant le délabrement des lieux. Il s’agit de remettre en place ce qui reste et de colmater les vitres cassées. Le jour commence à tomber.

Les petits sont calmés. Ils écoutent la fin de l’histoire et sortent de la pièce. Ont-ils réalisé les dégâts ? Je ne le crois pas. Ils sont encore tout à l’histoire qu’ils viennent d’entendre :

 – T’as entendu, les loups ils n’ont pas fait de mal au garçon !

 – Tu crois que c’est vrai ? Et moi, si je pars, si je me perds, les bêtes vont m’aider ?

 – Elles sont peut-être mieux que mon père qui crie tout le temps !

La petite fille, qui avait glissé sa main dans ma poche alors que nous étions sur le chemin, revient vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux :

 – Tu ne peux pas me raconter la fin de l’histoire ?

 – Tu la connais. Catherine a tout expliqué.

 – Non, j’étais dehors et je n’ai pas entendu.

Je retiens mon impatience et lui raconte en quelques phrases la fin de l’histoire. Je crois être arrivée au bout de ma peine avec elle, quand elle me dit avec candeur :

 – Tu viens avec moi, j’peux pas rentrer dans le noir. Mon père l’a dit à toi.

Elle me tire par mon pull et m’entraîne dehors. Nous partons avec Catherine. Elle a beau faire des petits pas, c’est elle qui me tire à travers le camp. Après avoir longé la Rue des Fleurs vers la petite place elle m’entraîne dans une allée à peine plus large que mes épaules, pousse un battant de porte. J’entends la voix forte d’un homme :

 – Tu viens d’où ? Où t’as encore traîné ? Je t’avais dit de ne pas rentrer seule le soir.

La maman sort. Nous lui disons bonsoir et nous nous retirons.

 – Vous savez ici, avec les enfants il faut faire attention. Merci de me l’avoir ramenée. Avec le temps qu’il fait, vous voulez quelque chose de chaud ?

Rapidement je cherche comment éviter d’entrer. Je ne suis pas à l’aise. À l’intérieur j’aperçois la flamme d’une lampe à pétrole. Un homme souffle avec impatience sur le feu de bois mouillé, la porte du poêle est ouverte. Dans la pénombre je vois deux enfants assis sur un lit de fer dont les pieds s’enfoncent dans la terre battue. Une caisse à orange sert de table, une casserole est posée en son centre.

 – Je dois rentrer à Paris ce soir, je vous remercie.

Elle : – Vous reviendrez j’espère ? 

Je ne réponds pas à cette invitation. Cela me paraît impossible. Jamais plus je ne veux vivre un échec pareil. Toute cette misère, ce n’est pas pour moi. Il est plus de 17 h. Il fait de plus en plus sombre. Fort heureusement l’éclairage du club nous permet de nous orienter et de rejoindre d’un pas très rapide Jacqueline qui s’affaire à remettre les lieux en état. Aucune lumière extérieure n’éclaire les chemins de boue du camp. Ce n’est pas sans crainte que nous avançons. Il nous reste une vingtaine de pas à faire avant de bifurquer vers la droite quand nous devinons au loin une silhouette sombre au profil étrange et nous accélérons encore un peu plus nos pas. L’important est de ne pas trébucher. Alors que nous nous apprêtons à tourner sur notre droite, la silhouette apparaît ! L’éclairage dans le club nous permet de distinguer un homme en soutane noire. Il marche les mains calées dans ses poches : le père Joseph ? Ce ne peut-être que lui. Il fonce tête baissée vers la porte du local. Précipitamment ses mains sortent de ses poches, ses bras se lèvent, s’abaissent, se relèvent. Visiblement il est très nerveux. Jacqueline est à l’extérieur et déploie toutes ses forces pour débloquer le volet de la fenêtre dont une vitre est cassée. Pas de bonjour, pas de paroles. La colère est trop forte. Déjà il a fait l’état des lieux avant même de les avoir franchis. Les mots restent bloqués dans sa gorge puis, il explose :

 – J’aurais dû m’en douter. C’est toujours comme ça avec les bourgeois. Ça vient avec la bouche enfarinée. Ça passe quelques heures pour faire la bonne action et puis ça repart satisfait de soi et la honte est pour nous !

Ces mots nous ont glacées. Le père Joseph explique qu’il va devoir aller dans les familles demander réparation et remettre les jeunes à leur place. Il parle sans nous regarder.

 – La honte c’est pour nous. Demain les volontaires auront tout à recommencer. Pauvres gosses, ils n’ont plus de club. Entre ses dents, il murmure : – C’est ça la misère.

Nous voit-il seulement ? Toujours pas de bonjour. Pas un mot en notre direction. Même pas le souci de savoir si nous ne sommes pas blessées, si nous n’avons pas besoin d’un peu de réconfort. Nous avions tellement préparé cette rencontre. Nous l’avions voulue joyeuse, intéressante. Nous l’avions imaginée comme un instant de bonheur au cœur de la grisaille d’un bidonville. C’est un peu fort qu’il s’imagine que nous puissions repartir satisfaites de nous-mêmes alors que l’après-midi s’est mal terminée.

Une énorme énergie habite cet homme. L’énergie du désespoir ? Peut-être ! À grands pas, il s’enfonce dans l’obscurité, fait le tour du local. Nous nous hâtons de fermer les lieux. La nuit est totalement tombée. Nous en sommes au dernier tour de clef quand il s’adresse enfin à nous :

 – Alors c’est vous les fameuses scoutes belges. Pour une catastrophe c’est une catastrophe. Allez, laissez tout cela, suivez‑moi.

Puis sans un mot il nous emmène. Il marche devant. Son pas est décidé. Nous emboîtons nos pas dans les siens. Il fait un noir d’encre et lui, habillé tout de noir se fond dans cet univers sans repère. Je me demande comment nous arriverons à retrouver notre route tout à l’heure.

(À suivre dans le prochain numéro).

1 Revue Esprit, 1960, interview du père Joseph par la journaliste Ménie Grégoire.

2 Dans la Revue Nouvelle.

3 André Micard, compagnon d’Emmaüs.

4 « Notre Dame de Tout le monde », qui se trouve maintenant à la chapelle de Méry-sur-Oise.

1 Revue Esprit, 1960, interview du père Joseph par la journaliste Ménie Grégoire.

2 Dans la Revue Nouvelle.

3 André Micard, compagnon d’Emmaüs.

4 « Notre Dame de Tout le monde », qui se trouve maintenant à la chapelle de Méry-sur-Oise.

Gabrielle Erpicum

Gabrielle Erpicum, née à Uccle en Belgique en 1938 et récemment décédée le 27 mars 2026, est une des toutes premières personnes à rejoindre durablement le père Joseph Wresinski en 1962 au camp des sans-logis à Noisy-le-Grand en région parisienne.

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