N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Expérience

Approcher la Tanzanie

Niek Tweehuysen et Andrew Hayes
  • publié en février 2004
Résumé
  • Français

« Lorsque nous trouvons des amis des plus pauvres, nous voulons apprendre de leur expérience. Lorsque nous découvrons des personnes très pauvres, qui sont sans amis, nous voulons trouver des amis avec elles ». Voici comment deux volontaires du Mouvement ATD Quart Monde se sont mis, depuis trois ans, à l’école de la Tanzanie. (Extraits d’un rapport publié en langue anglaise en juin 2000, disponible sur demande)

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Index chronologique

2004/1
Texte intégral

En arrivant en Tanzanie, nous n’avions qu’une seule question : comment apprendre des Tanzaniens profondément engagés avec les hommes et les femmes qui souffrent de leur vie de pauvreté et comment comprendre la vie de ceux qui vivent dans la pauvreté ?

Peu à peu, nous avons découvert un pays où les gens s’épaulent mutuellement et où les Tanzaniens eux-mêmes agissent pour leurs familles et leurs voisins. Ils épaulent les autres et ils seront épaulés à leur tour, le cas échéant. Nous avons été témoins de nombreuses situations d’aide mutuelle. Même si aucun journal ne mentionne cette solidarité, nous l’avons vue, sans la moindre demande de remerciement ou de remboursement, mais simplement comme une responsabilité naturelle parce qu’on appartient à un quartier ou à une famille.

En même temps, nous avons également été témoins des souffrances quotidiennes endurées par ceux qui ne peuvent pas compter sur des liens familiaux solides. Nous avons découvert des villages ou des quartiers si pauvres que les habitants ne peuvent s’apporter qu’un minimum de soutien mutuel, conscients qu’un soutien aussi faible ne suffit jamais à vivre décemment. Nous nous sommes posé cette question : comment se fait-il que dans ces quartiers et ces villages, les plus pauvres et les plus riches puissent vivre côte à côte et pourtant ne jamais vraiment paraître se rencontrer ?

A la rencontre d’amis

Le fait de découvrir ceux qui souffrent de leur vie de pauvreté ou d’entendre ce qu’ils vivent a été un choc pour certains Tanzaniens et d’autres se sont posé un grand nombre de questions. Comme cet ami qui dit lors d’une réunion : « Avant, lorsque j’allais au marché, j’allais simplement y chercher du poisson, mais maintenant j’ai appris à observer le marché d’une autre façon. Maintenant, j’ai appris à faire attention à celui qui vend ou vide le poisson. »

Nous louons une maison et un bureau dans le quartier de Mwananyamala et notre vie quotidienne se déroule donc au sein de la population. Nous avons pu alors forger des liens d’amitié avec un grand nombre d’habitants et cela nous a aidés à mieux comprendre les obstacles rencontrés par les familles qui s’efforcent d’élever leurs enfants et de mener une existence décente. Nous avons pu observer quels enfants vont à l’école et lesquels n’y vont pas, les jeunes qui ont du travail et ceux qui n’ont rien d’autre à faire que de rester assis dans leur quartier toute la journée en attendant que le temps passe.

Nous avons pu découvrir où vivent certaines familles entassées dans une seule pièce, louée. Une telle pièce devant abriter les parents, les enfants et tous les biens de la famille. Une pièce qui ne suffit pourtant pas à les protéger des éléments, de la chaleur étouffante ou des pluies violentes.

Nous avons été témoins de la colère de ceux qui ont attrapé un voleur et de la rapidité avec laquelle cette colère peut les transformer en foule meurtrière. Nous avons expérimenté la vie dans une grande ville avec les coupures d’eau et d’électricité ainsi que toutes les difficultés liées aux transports. Nous avons observé une armée de jeunes domestiques, loin de chez elles, cherchant un travail juste pour pouvoir se nourrir, si tristes et esseulées qu’elles errent dans la rue le soir, à la recherche d’un peu d’affection, du garçon ou de l’homme de leurs rêves.

Nous avons visité - et enterré - beaucoup de nos amis qui souffraient de maladies telles que le paludisme et le sida.

Nous avons aussi essayé de comprendre la vie de ceux que nous avons rencontrés dans d’autres quartiers de Dar es Salaam considérés comme mal famés : Uwanja wa Fisi ou Kariakoo.

Nous avons rencontré des gens vivant dans la région, tels les parents et les enfants qui travaillent dans la carrière qui borde la route conduisant à Bagamoyo, telles les familles qui ont dû abandonner leurs maisons le long de la route de Morogoro pour permettre le prolongement et l’élargissement de celle-ci.

Nos « amis autour de la maison » nous ont aidés à mieux comprendre la souffrance de ceux avec qui nous vivons. Ils nous ont également servi de guides vers d’autres lieux, pour nous permettre de faire la connaissance de nombreuses personnes, aussi bien à Dar es Salaam qu’à travers le pays durant nos voyages.

Le marché aux poissons

Chaque semaine, nous sommes allés au marché aux poissons de Dar es Salaam, car c’est l’un des endroits où de nombreuses personnes vivent et travaillent dans des conditions difficiles. Nous avons appris à connaître certaines d’entre elles depuis trois ans. Lors de réunions que nous avons organisées dans le quartier de Kigamboni, elles ont pu parler de leur vie et nous expliquer comment entrer en contact avec ceux dont les souffrances sont encore pires que les leurs. Un certain nombre de ces réunions ont été préparées et présidées par des membres du groupe et un ami a occupé une place importante au sein de ces préparations. Il vit et travaille au marché et connaît beaucoup de personnes, en particulier les jeunes qui tentent de subsister en vidant le poisson ou en lavant des voitures.

Des voyages à travers le pays

Nous avons aussi beaucoup appris lors de nos voyages dans le pays. Ce fut l’occasion de rencontrer des familles vivant pratiquement en autarcie, dans de petits villages loin du monde extérieur et nous avons pu demeurer avec quelques-unes d’entre elles pendant quelques jours. Nous avons également eu le privilège de voyager avec certains des jeunes qui vivent sur le marché aux poissons de Dar es Salaam : ils avaient décidé d’aller revoir leurs familles que certains avaient quittées depuis plus de dix ans. Ces voyages amenaient ces jeunes à se poser des questions difficiles : « Pourquoi avaient-ils fui ou quitté leur famille ?  » et « Pourquoi avait-il fallu tant de temps pour que soit restaurée la relation avec leurs parents ou le reste de leur famille ?  »

Au-delà des frontières

Ces déplacements correspondaient à notre volonté de permettre aux jeunes du marché aux poissons de quitter leur milieu de vie actuel en nous servant de guides à travers leur pays. Une autre manière de briser leur isolement était d’organiser avec eux, dans le quartier de Kigamboni, des réunions pour leur montrer qu’ils ne sont pas seuls dans leur situation, qu’ils peuvent parler des personnes plus isolées qu’eux et que nous pouvons nous aider mutuellement. Lorsque nous leur avons montré, en octobre 2000, une lettre écrite par des jeunes du Mouvement ATD Quart Monde au Pérou, leur réaction a été immédiate : ils voulaient leur écrire à leur tour. « En premier lieu, nous voulons remercier tous les jeunes du Pérou qui se souviennent de ceux qui vivent ailleurs la même existence qu’eux. Nous ne nous lassons pas d’entendre parler de votre histoire et nous espérons que vous ne vous lassez pas de la description de nos vies. Lorsque nous avons lu votre lettre, nous nous sommes dit que nous devions écrire à nos amis du Pérou. Nous voulons communiquer avec vous parce que nos vies sont les mêmes : c’est juste le pays qui est différent.

Nous devons nous unir pour défendre les droits de ceux qui auraient aimé vivre et grandir chez eux mais que des problèmes ont fait fuir. Vous souffrez du froid, mais nous devons nous unir et bannir la pauvreté. Comme vous, nous avons une vie difficile. Comme vous, nous faisons tous les travaux : nous lavons les voitures et nous ramassons du bois pour ceux qui font frire le poisson. La nuit, nous n’avons pas d’endroit où dormir. Quelquefois, nous vivons comme des oiseaux. Mais nous croyons que Dieu nous sauvera et qu’un jour nous nous rencontrerons, si ce n’est pas dans ce monde, ce sera dans l’autre, au Paradis. Mais aujourd'hui, nous ne pouvons pas oublier nos familles et nos parents.

Nous espérons continuer à recevoir de vos nouvelles pour que nous puissions nous aider les uns les autres à nous évader des conditions difficiles dans lesquelles nous vivons. Nous aimerions vous acheter un petit cadeau de Tanzanie, mais cela n’est peut-être pas possible car nous n’avons pas d’argent. Mais nous aimerions essayer. Nous avons fait la promesse de chercher les gens dont la vie est encore plus pénible que la nôtre. Nous promettons de continuer de nous unir, pacifiquement, les financièrement pauvres et les plus riches. Merci encore de votre message. Nous aimons les jeunes du Pérou, Dieu bénisse le Pérou. »

En allant régulièrement rendre visite aux gens, là où ils habitent, nous avons pu mieux comprendre leur vie. L’un des membres de l’équipe a découvert un groupe de familles vivant sur une plage, à l’intérieur de bateaux échoués promis à la ferraille. Les visites n’étaient possibles qu’à marée basse. À force de visites renouvelées, ce volontaire a été présenté à d’autres habitants squattant ces structures abandonnées. Un grand nombre des enfants qui y vivaient avaient été renvoyés de centres d’accueil pour enfants de la rue, trop surchargés. L’un des hommes avait subi un accès de fièvre typhoïde et trois crises de paludisme en peu de temps. Il décrivait ainsi ses efforts pour trouver un emploi : « J’ai travaillé toute une journée en échange d’un seul repas. Quelqu’un m’a même convaincu de travailler gratuitement, en faisant miroiter la possibilité d’une embauche si je travaillais bien... Les autres racontent que nous sommes satisfaits de vivre ici, mais qu’en savent-ils vraiment ? Est-ce que vous savez que nous rêvons d’habiter dans une vraie maison ? »

Ces exemples révèlent certains aspects de l’isolement social, et souvent physique, caractéristiques de ceux qui vivent dans la pauvreté extrême dans le monde entier. Ils soulignent également les nombreux obstacles que doivent affronter les plus exclus - individus, familles, quartiers et villages - et qui doivent lutter chaque jour pour défendre leur dignité et pour survivre. Tout en essayant de joindre les deux bouts, ils accomplissent des efforts immenses de générosité et d’humanité pour préserver les liens familiaux et construire l’avenir de leurs enfants. Ces actes de ténacité et de courage passent trop souvent inaperçus, comme celui de ces mères qui en viennent à mendier pour rassembler l’argent nécessaire à l’inscription à l’école et aux fournitures scolaires, afin que leurs enfants connaissent un sort meilleur. Elles disent souvent : « Nous voulons que nos enfants n’aient pas à subir ce que nous avons enduré nous-mêmes »

Tout cela, de bien des façons, illustre ce qui est écrit dans le Rapport du PNUD sur la pauvreté humaine, de 1998 : « Ceux qui vivent dans la pauvreté permanente doivent être les éléments moteurs de la coalition travaillant à l’élimination de la pauvreté, car ils possèdent la motivation la plus forte et c’est pour eux que la réussite représente l’enjeu le plus important. »

Pour citer cet article Niek Tweehuysen et Andrew Hayes, « Approcher la Tanzanie », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Expérience, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1244.
Auteur

Niek Tweehuysen

Andrew Hayes, Britannique, volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1999, a rejoint en Tanzanie Niek Tweehuysen, volontaire néerlandais depuis 1977. Celui-ci venait de commencer une exploration du pays, à la recherche des plus pauvres et de ceux qui cherchent à les rejoindre.

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