N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Fondamentales

Quand la culture andine accueille la pensée de Joseph Wresinski

Marco Aurelio Ugarte Ochoa
  • publié en février 2004
Résumé
  • Français

Pour le professeur Marco Ugarte, il y a une connivence profonde entre la culture andine et la pensée du père Joseph Wresinski. Il s’en est expliqué lors du colloque international consacré à ce dernier, organisé par l’université catholique de l’Ouest en février 2003

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Index chronologique

2004/1
Texte intégral

Le père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement international ATD Quart Monde a apporté au monde une nouvelle manière de dialoguer, en mettant le plus pauvre au centre de son action et de sa réflexion.

Il écrit dans ce sens : « Plus l’homme est abandonné, méprisé, écrasé, plus il a de valeur. C’est le message que nous adressons au monde. C’est un message qui va au-delà des civilisations. Il est écrit dans l’histoire de l’humanité par tous ces hommes et ces femmes qui l’ont manifesté à travers les siècles, par tous ces peuples qui ont attendu et qui attendent encore que se réalise la primauté de l’homme dans le monde. »

Sur ces bases, il y a onze ans, nous avons fondé au Pérou l’association ATD Quart Monde. Depuis lors nous avons cheminé pour construire ce mouvement et enraciner la pensée de Wresinski dans notre société. Dès l’origine, nous avons eu en effet la conviction qu’il ne serait pas possible de construire ce mouvement si nous ne mettions pas au centre de tout ce que nous entreprenions le message de son fondateur. De la même manière, nous avons eu la conviction qu’il ne serait pas possible d’enraciner et de diffuser la pensée du père Joseph si nous n’allions pas à la rencontre des plus pauvres dans notre pays et en formant pour cela un volontariat qui s’inscrive dans un volontariat international.

Les limites de la révolte

L’origine de cette intuition se trouve dans ma rencontre personnelle avec le père Joseph Wresinski en juin 1987. Comme lui, je viens d’une famille pauvre. Mes expériences d’enfance et de jeunesse me rendirent la misère insupportable. Depuis l’enfance j’ai été témoin de l’injustice qu’elle entraîne. Je conserve encore aujourd’hui le souvenir des familles d’ouvriers agricoles pauvres qui venaient dans mon village pour travailler à l’époque des récoltes. Les mères, pour pouvoir accomplir leur journée de travail, accrochaient leur nouveau-né enveloppé d’une couverture dans des arbustes au bord de la parcelle où elles récoltaient des feuilles de coca. Elles devaient atteindre leur quota journalier, parce que si elles ne récoltaient pas les quarante livres exigées par le propriétaire, leur journée de travail n’était pas reconnue. Absorbées par leur travail, les mères n’avaient pas le temps de s’occuper de leur bébé. Elles devaient supporter pendant de longues heures leurs pleurs déchirants. Cette injustice dont souffrait aussi ma famille me révoltait. Depuis, ma détermination à la combattre orienta ma vie et mon action.

Ceci m’a poussé à m’engager dans l’action politique. J’ai trouvé dans le marxisme les outils théoriques qui me permirent de comprendre ma réalité et qui orientèrent pendant plusieurs années mon action politique en participant à la lutte pour la récupération de la terre, qui fut la revendication principale des paysans pauvres de mon pays jusque dans les années 80. Je participais ainsi aux expropriations de terre et à l’organisation de coopératives et syndicats paysans dans la région des Andes. Le résultat le plus important de ces années de lutte politique a peut-être été que nous avons contribué à la démocratisation de la propriété dans notre pays et permis à des groupes exclus (mouvements ouvriers, comités de quartiers, syndicats, dont beaucoup s’expriment dans des organisations marxistes) de participer légalement à la vie du pays. Dans les années 80, beaucoup de ces organisations se mirent à jouer un rôle important dans la vie politique du pays. Nous avons ainsi gagné de nombreuses élections municipales et régionales, et un parti de forte extraction populaire comme l’APRA (Alliance populaire révolutionnaire américaine) gagna même les élections nationales en 1985.

Cette expérience m’apprit qu’il ne suffisait pas de lutter pour le changement ou pour le pouvoir pour en finir avec la pauvreté. Je voyais comment beaucoup de gens exploités hier se transformaient du fait de la paranoïa du pouvoir en exploiteurs d’aujourd’hui. C’était pour moi une frustration très forte. Depuis lors, la situation politique dans mon pays est allée en se détériorant. Elle s’est encore aggravée avec la guerre civile dont nous avons souffert pendant plus de douze ans. C’est à cette étape de ma vie, en 1987, que j’ai connu le père Joseph. Peut-être est-ce à la lumière de cette frustration que j’ai pu sentir la valeur et comprendre l’originalité de son message, la sincérité de son option pour les plus pauvres et sa conviction que le changement ne sera pas possible si nous ne faisons pas des plus pauvres les protagonistes d’une nouvelle société. Le père Joseph écrivait à ce sujet : « Les plus pauvres ont vu beaucoup de révolutions et de réformes qui ne leur ont rien apporté... Les unes comme les autres ont toujours été des manières de distribuer les cartes entre ceux qui jouaient déjà. Il faut changer les règles du jeu. Dans le Mouvement Atd Quart Monde, on nous reproche souvent de ne pas suivre les règles du jeu, de ne pas rejoindre les joueurs de toujours. C’est vrai. Il s’agit toujours d’amener un nouveau joueur à la table. Celui-ci gêne tout le monde. Comment choisir notre camp dans le débat entre réformistes et révolutionnaires ? Notre devoir est de demander aux uns et aux autres : où sont les plus pauvres ? En cela, en formulant devant tous la question des plus pauvres, le Mouvement ATD Quart Monde se transforme en veilleur de nuit. Il exprime sa conviction que tous doivent contribuer à l’invention de nouvelles règles du jeu. »

Ainsi est née en moi cette conviction d’aller à la rencontre des plus pauvres dans mon pays, pour les reconnaître, pour apprendre de leur expérience et pour rendre intelligible ce message au reste de la société.

Quand je commençai à répandre la pensée du père Joseph auprès de mes élèves de l’université, j’ai été surpris de la rapidité avec laquelle ils l’assimilaient. Beaucoup de ces jeunes se sont joints à la construction du Mouvement ATD Quart Monde et quelques-uns ont déjà pris le chemin du volontariat international.

Une culture de la réciprocité

Mais qu’y a-t-il dans ma culture, dans ma société, et qu’y a-t-il dans la pensée du père Joseph pour permettre cette rencontre rapide ? Elle a été facilitée par une particularité historique et culturelle de mon pays, multiethnique et multiculturel. Pendant les dernières décennies, nous avons vécu des processus forts de modernisation qui ont considérablement changé notre pays. Aujourd’hui le Pérou est le fruit d’un grand syncrétisme où cohabitent des éléments culturels originaires de la culture andine et d’autres éléments d’origine occidentale. Entre tous ces apports culturels, un élément central est celui de la réciprocité qui a été et qui reste le « ethos » de la culture andine.

Il n’est pas possible de comprendre le monde andin sans comprendre toute la signification sociale et culturelle de la réciprocité. Tout se situe en relation. Dans cette conception, les hommes et le monde qui les entoure se trouvent en situation de réciprocité. Par conséquent, quand une famille des Andes construit sa maison ou sème sur un bout de terre, elle réalise une offrande à la « Pacha Mama », la Terre Mère, et aux dieux tutélaires. Dans la vie quotidienne, la réciprocité est toujours présente parce qu’elle permet à l’homme d’exister dans les situations hostiles et parfois difficiles que l’on trouve dans cette région. C’est aussi la meilleure manière d’assurer une main-d’œuvre, car si une personne apporte sa force de travail à un de ses voisins, elle est sûre qu’au nom de cette réciprocité, ce voisin viendra à son tour l’aider quand elle en aura besoin.

Quand une personne, une communauté ou un village ne peuvent pas rendre ce qu’ils ont reçu, la vie et le monde entrent alors en crise. Par conséquent, pour les paysans du Pérou, il est important de vivre en communauté, parce que seule la communauté peut leur permettre de vivre en réciprocité, en « ayñi », c’est-à-dire donner et recevoir. Au sein de la communauté de Kuyo Grande, située à cinquante kilomètres au nord-est de Cusco, la pauvreté matérielle est généralisée. N’y est pas pauvre celui qui n’a pas à manger ou celui qui n’envoie pas ses fils à l’école. Est pauvre celui qui ne peut pas rendre l’ayñi qu’il reçoit, celui qui ne peut pas vivre en réciprocité (voir revue Quart Monde n°187).

A partir de cette réciprocité, les paysans construisent un enchevêtrement de relations qui font déborder la communauté au-delà de son espace territorial. Ainsi par exemple, le président de la communauté de Kuyo Grande ne s’engage pas à assumer des responsabilités au sein d’ATD Quart Monde, mais il est toujours disposé à nous aider quand nous le lui demandons. En échange, il nous demande beaucoup de services dans son rôle de représentant de la communauté. Au nom de cette logique de la réciprocité, la communauté a décidé que nous pouvions construire une maison ATD Quart Monde sur le territoire communal. En nous situant dans cette logique, nous pouvons expliquer comment des familles qui n’ont en général que le strict minimum pour survivre, viennent à la maison ATD Quart Monde en apportant un peu de pommes de terre ou du maïs. Donner et recevoir sont des actes qui articulent la communauté.

Dans la construction du Mouvement ATD Quart Monde et l’enracinement de la pensée de Wresinski, nous avons fait de la réciprocité l’élément qui articule notre relation avec les familles et avec les communautés.

Pour Joseph Wresinski, l’idée de la réciprocité est un aspect central qui traverse toute son oeuvre. Peut-être est-ce sa vie forgée dans la misère qui lui a appris dès son enfance, comme à l’homme de la région andine, l’importance de cette idée. En se rappelant son enfance, il disait : « Le curé de la paroisse respectait ma mère comme ne le faisaient pas les voisins. Toute pauvre qu’elle était, il venait lui demander le denier du culte et il recevait avec énormément de respect la pièce que ma mère lui tendait. »

Une relation de partage

Ce fut la réciprocité qui facilita l’accueil et la compréhension dans ma culture du message de Wresinski. Au début de notre action, les familles paysannes attendaient que nous leur apportions une aide matérielle, comme le faisaient d’autres organisations. Elles comprirent rapidement que nous venions pour créer avec elles une relation différente qui nous permettrait de nous situer sur un pied d’égalité, dans une relation où ce n’était pas seulement l’un qui apportait solutions et réponses mais où celles-ci naissaient de l’échange et du partage.

Nous avançons ainsi depuis onze ans. Au long de ces années, nous avons réussi, je crois, à ouvrir une porte à un dialogue, en invitant la société dans son ensemble à se retrouver autour du plus pauvre. En portant ce message, nous avons construit des relations avec des personnes et institutions qui acceptent la pensée de Wresinski et s’engagent dans la lutte contre la misère.

L’ouverture aux plus pauvres

Au-delà de cet aspect implicite de la réciprocité dans l’œuvre du père Joseph, je peux souligner trois autres aspects qui ont permis une assimilation rapide de la pensée de Wresinski dans ma culture et dans ma société.

Premièrement, le message du père Joseph nous amène à l’essentiel de l’homme qui est le respect de sa dignité, quels que soient sa manière de vivre, sa religion ou pensée, sa situation sociale ou ses moyens économiques, son origine ethnique ou raciale. Peut-être est-ce pour cette raison qu’au Pérou des personnes de différentes origines se reconnaissent dans cet aspect central de la pensée de Wresinski ?

Ensuite, le père Joseph ne nous donne pas de recettes. Il ne propose pas un modèle à copier. Il nous invite à nous poser des questions sur l’existence de la misère et à chercher des réponses à partir de notre propre réalité sociale et culturelle.

Enfin, le père Joseph est révélateur de la connaissance et de l’expérience que possèdent les plus pauvres. Si celles-ci ne sont pas reconnues et intégrées dans les efforts qui existent déjà pour construire une société sans exclusion, alors cette nouvelle société ne sera pas possible.

Le 17 Octobre, Journée mondiale du refus à la misère, a été pour nous un des moyens qui nous a permis de mobiliser la société autour du message du père Joseph. Tous les ans, à cette occasion, nous organisons différentes activités en cherchant à toucher un public hétérogène. Autour de cette célébration, nous nous associons avec des institutions comme l’université de Cusco pour organiser des video-forums, des débats et des conférences. Avec l’École des Beaux-Arts, nous préparons des expositions d’œuvres d’art. Avec des mairies, nous organisons des événements publics de commémoration. Avec d’autres organisations non gouvernementales, nous réalisons des ateliers d’échanges d’expériences Ces activités sont un pont tendu pour tenter de construire la rencontre avec les plus pauvres. Elles se nourrissent de notre partage quotidien avec les familles du Quart Monde, partage que nous vivons au travers de bibliothèques de rue, d’ateliers de formation, de festivals du savoir, de rencontres entre familles du Quart Monde. Nous avons continué ainsi à ouvrir des espaces pour l’expression et la participation des plus pauvres. Je peux affirmer que nous sommes en train de contribuer au Pérou, un pays où la pauvreté est généralisée, à la prise de conscience de l’existence d’une population plus pauvre encore. Nous nous y efforçons en faisant nôtre la conviction du père Joseph, inscrite sur la dalle gravée en commémoration des victimes de la misère de tous les temps : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère les droits de l’homme sont violés. S'unir pour les faire respecter est un devoir sacré ».

Pour citer cet article Marco Aurelio Ugarte Ochoa, « Quand la culture andine accueille la pensée de Joseph Wresinski », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Fondamentales, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1246.
Auteur

Marco Aurelio Ugarte Ochoa

Issu d’une famille péruvienne très pauvre, Marco Aurelio Ugarte, professeur d’ethnologie à l’université de Cusco, n’a cessé de lutter pour plus de justice. Après sa rencontre avec ATD Quart Monde en 1985, il fonde ce mouvement dans son pays.

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