Pas de projet : pas de ticket d'entrée ?

Philippe Sahuc

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Philippe Sahuc, « Pas de projet : pas de ticket d'entrée ? », Revue Quart Monde [Online], 177 | 2001/1, Online since 05 August 2001, connection on 12 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1624

De plusieurs enquêtes en milieu rural, l'auteur rapporte quelques observations significatives pour appréhender l'évolution de certaines caractéristiques de la pauvreté et des regards portés sur elles.

Dans les réseaux d'échange d'informations entre communes, il est souvent question aujourd'hui d'intégration, d'action sociale, d'accueil de nouveaux habitants, y compris dans les communes rurales. C'est du moins ce qui ressort des récentes publications de l'un de ces réseaux (« Mairie-Conseils », service de la Caisse des dépôts et consignations).

Dans le passé, l'angle de vue du monde urbain, donc celui des centres de décision, était de considérer que le monde rural était en retard d'équipement et que de ce fait il connaissait des conditions de vie plus difficiles. Cette appréciation allait parfois de pair avec un jugement dévalorisant d'ordre culturel selon lequel l'ensemble des ruraux « permanents » vivaient une certaine arriération.

Dans les années soixante-dix, les politiques publiques en direction du monde rural sont passées d'un objectif visant à rattraper ce retard d'équipement (électrification, assainissement, routes...) à un objectif visant à diversifier les activités, à mieux valoriser les ressources locales en prenant appui sur les dynamiques particulières des territoires. Dans ce nouveau contexte de la ruralité et à l'instar de ce qui se passe dans le monde urbain, celui qui n'a pas d'activité est quelque peu laissé pour compte. Mais tandis que le chômeur urbain, même si pèse sur lui le soupçon de ne pas tout faire pour s'en sortir, est souvent reconnu comme une victime, le chômeur rural, lui, agace : pourquoi reste-t-il là ? Les plus grandes opportunités de travail ne sont-elles pas en ville ?

Par ailleurs, le monde rural est devenu terre d'élection pour des gens à haut revenu, qui se paient ce qui est peut-être un des luxes suprêmes aujourd'hui, à la fois l'accès au rural pour ses agréments de cadre d'habitat et l'accès à la ville pour ses possibilités professionnelles. Mais il a beaucoup de mal à accepter les réfugiés, ceux qui viennent en milieu rural parce qu'ils supportent mal leur situation d'exclus en ville. Ce sont là des populations beaucoup plus composites que celles de la vague néo-rurale des années soixante-dix portée par l'idéologie du retour à la terre. Cette dernière se poursuit malgré tout, mais à un rythme moindre. Ces « réfugiés de la ville » arrivent sans moyen et sans projet, guidés parfois par le souvenir imprécis de la présence d'un parent, qui souvent ne se révèle pas le point d'ancrage escompté. La vague idée que la vie leur serait meilleure loin des violences urbaines a été dans bien des cas leur dernier recours contre le désespoir.

Mais la pauvreté rurale ne se rencontre pas que chez ces nouveaux habitants. L'évolution de l'agriculture a notamment conduit à la précarité matérielle de nombreux ménages, parfois constitués de personnes seules. Si certains agriculteurs français sont millionnaires, d'autres ont recours au revenu minimum d'insertion (RMI). Aucune autre profession ne connaît de tels écarts de revenu.

L'attention doit encore être portée sur la situation de certains jeunes ruraux qui se sont trouvés dans une impasse entre la fin de leurs études et l'insertion professionnelle, échouant chez des parents aux maisons peut-être plus ouvertes que des logements en ville. J'ai rencontré des jeunes gens ayant fait des études qui, en raison d'une insuffisance de moyens ou de relations, s'étaient retrouvés dans la situation précaire d'aides familiaux de ferme, sans plus aucune couverture sociale. La position rurale s'avère ainsi parfois porteuse du risque d'être oublié par le filet de l'assistance sociale...

Quelle prise en compte ?

Pour des responsables politiques locaux, l'arrivée de populations nouvelles ou le retour de jeunes qu'on croyait promis à un avenir urbain apporte l'espoir de voir se repeupler des espaces parfois délaissés ces dernières décennies. Mais en même temps ils ne cachent pas leur désarroi de devoir faire face à de nouveaux besoins, alors que les ressources locales paraissent limitées.

Certains d'entre eux tiennent un discours qui met volontiers en avant le fait que leur territoire est déshérité afin de mieux prétendre à des subventions régionales, nationales et européennes. Mais les mêmes peuvent manifester une réticence à accepter les déshérités individuels.

La population pauvre originaire des campagnes ne serait-elle pas une population d'effacés, voire de camouflés ? Existe-t-elle socialement ? D'une part, on est loin du côté très apparent du phénomène SDF en ville ; d'autre part, l'opinion prévaut qu'à la campagne on trouve toujours un toit et de quoi se nourrir. D'ailleurs nombre de maires ont la sincère conviction que la précarité vient d'ailleurs, de la ville, de ces gens qui ont l'habitude de recourir à l'assistance. On dira que ce sont des gens « sans ambition ». En comparaison, on saluera l'agriculteur qui tait ses difficultés...

Maires, commerçants, fonctionnaires justifient parfois l'intérêt, lorsqu'on est pauvre, de vivre à la campagne ou au contraire d'en partir. Ils parlent du fameux jardin à cultiver (en oubliant que le travail de la terre a disparu du savoir-faire urbain), de l'économie de loyer compensée par le coût des transports, des possibilités de glaner un peu de ce que la campagne produit, de l'absence de grande surface pour profiter des petits prix sur d'autres achats de première nécessité... Bref, on parait se donner du mal pour comprendre mais, en fait, on tourne surtout autour du refus d'accepter des modes de vie qui relèvent d'une autre rationalité.

Le handicap des gens très pauvres est peut-être d'être étranger à une dynamique de projet, celle qui permet réellement de faire des choix. Coups durs dans la vie, coups durs de la précarité elle-même ont fait que bien souvent ils ont surtout besoin d'abord de se reposer, voire de se « pauser ».

Malheureusement la culture de projet est à tel point entrée dans les organisations locales que l'insertion de ces personnes hors projet n'apparaît pas, pour la plupart des acteurs locaux, comme pouvant apporter quelque chose au territoire. D'ailleurs, si l'on se fie aux récents rapports d'évaluation des programmes LEADER en France, on voit que l'action par rapport à des populations en précarité particulière n'apparaît pas. La diversité des situations individuelles est gommée derrière la « performance territoriale ». Ces programmes LEADER1 sont pourtant censés organiser l'essentiel de l'apport européen aux territoires ruraux dits fragiles.

A l'heure des bilans, on peut afficher avec orgueil ça et là des dynamiques territoriales prometteuses. Cependant, une géographe comme Nicole Mathieu2 rappelle à bon droit la différence de condition, et d'accès aux décisions collectives, entre ceux qu'elle appelle les « têtes hautes » et les « têtes basses ». Sur ce plan-là, le déficit tout particulier de la France en termes de participation, relevé par l'instance d'évaluation européenne, a toute chance de traduire une mise à l'écart d'autant plus forte des gens en précarité, sauf aux fins d'assistance bien entendu.

Ainsi par exemple, même dans les communes rurales aux plus petits budgets, une part est traditionnellement réservée chaque année aux colis de Noël. Jusqu'à cette dernière décennie, ces colis de Noël allaient plutôt aux personnes âgées qui survivaient avec les maigres retraites agricoles de l'époque précédente. Désormais ce sont de jeunes ménages qui réclament ces colis. Les conseils communaux, désemparés, ne trouvent pas d'arguments pour justifier un refus...

Il n'y a pas bien sûr que les actions municipales et intercommunales. L'action sociale, depuis les lois de décentralisation, est plutôt du ressort des conseils généraux. De plus, certains services déconcentrés de l'Etat (emploi, santé, éducation notamment) sont censés se préoccuper des situations les plus précaires. Un effort a certes été accompli pour couvrir le territoire de points d'accueil. Pourtant, la réflexion sur la couverture horaire et hebdomadaire des possibilités de contact est encore à mener dans beaucoup de domaines. L'absence de transports en commun ruraux et l'impossibilité de laisser seuls de jeunes enfants à certaines heures rendent de toute façon certains services inaccessibles à des personnes qui en auraient le plus urgent besoin. Ne parlons pas de la possibilité de participer à des réunions où elles auraient pourtant certaines choses à dire et à apprendre !

1 Les programmes LEADER sont des programmes de développement local concernant des zones rurales, incluant des actions à la fois d'organisation et de
2 Cf. La pauvreté en milieu rural, ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Maclouf. (Éd. L'Harmattan, 1986).
1 Les programmes LEADER sont des programmes de développement local concernant des zones rurales, incluant des actions à la fois d'organisation et de valorisation d'activités rurales en diversification. Ils sont financés par l'Union européenne, en complément d'une participation des échelons nationaux et régionaux.
2 Cf. La pauvreté en milieu rural, ouvrage collectif publié sous la direction de Pierre Maclouf. (Éd. L'Harmattan, 1986).

Philippe Sahuc

Philippe Sahuc est enseignant-chercheur en sociologie rurale au département de sciences économiques et sociales de l'Institut national agronomique Paris-Grignon.

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