Des enfants déportés

Rédaction de la Revue Quart Monde

p. 43

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Bibliographical reference

Rédaction de la Revue Quart Monde, « Des enfants déportés », Revue Quart Monde, 178 | 2001/2, 43.

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Des enfants déportés », Revue Quart Monde [Online], 178 | 2001/2, Online since 05 November 2001, connection on 13 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1727

La Grande-Bretagne a commencé à rompre officiellement le silence sur la déportation des enfants pauvres vers d’autres contrées. Cette pratique, vieille de plusieurs siècles, a cessé voilà peu. Mais les souffrances qu’elle a engendrées demeurent...

Index chronologique

2001/2

Les programmes de « migration d’enfants » ont fait partie de la politique sociale britannique pendant de longues années. La législation permettait que des enfants à la charge d’organisations bénévoles soient envoyés dans les pays du Commonwealth. Selon les estimations, environ 150 000 enfants ont été ainsi contraints à « migrer » sur une période de trois siècles et demi. Dès 1618, des « enfants migrants » ont quitté, par exemple, l’Angleterre pour aller dans sa colonie de Virginie. Ce système a duré jusque vers la fin des années 1960. Les statistiques exactes sont très difficiles à trouver. Aujourd’hui encore, bien des adultes qui ont été des enfants migrants rencontrent des problèmes quand ils essayent d’établir leur identité actuelle et de contacter des membres de leurs familles naturelles encore vivants. Souvent les enfants migrants ont enduré des épreuves émotionnelles et physiques, voire des abus, qui ont eu des conséquences dommageables sur leur santé et leur bien-être pour le reste de leur vie.

Aujourd’hui la responsabilité du gouvernement britannique pour les affaires en relation avec le bien-être des enfants migrants a été transférée au département de la Santé. Lors de la première réunion de notre commission parlementaire, créée en juillet 1987, il a été décidé de procéder à une enquête sur différents aspects de cette migration – sujet qui ces dernières années n’a reçu que très peu d’attention. Ceci peut s’expliquer par le fait que jusqu’à l’apparition du « Child Migrants’ Trust » en 19872, les anciens enfants migrants n'avaient pas d'organisation pour représenter leurs intérêts et coordonner leurs activités. Ils étaient très dispersés, en Australie ou dans d’autres pays du Commonwealth et, très souvent, ils manquaient de moyens pour rencontrer des media et des responsables informés de leur situation.

La commission a voulu s’enquérir du « bien-être » de ces anciens enfants migrants, parce qu’elle pensait d’abord à leur avenir, l’objectif étant de les aider concrètement.

Bref historique

Un décret de 1922 a permis au gouvernement britannique d’agir de concert avec les gouvernements des territoires et avec des organisations agréées pour mettre sur pied des projets de migrations d’enfants. Toutes ces organisations ont reçu le soutien des gouvernements britanniques successifs et des gouvernements des pays d’accueil. Mais la migration des enfants avait commencé bien avant.

Les raisons de cette migration et les motivations étaient doubles.

Il y avait un authentique désir philanthropique de sauver ces enfants de la négligence dont ils souffraient en Angleterre et de leur donner une vie meilleure dans les colonies. Ceci était accompagné du désir de protéger ces enfants du « danger moral » qui pouvait émaner de situations difficiles, par exemple en cas de prostitution de leur mère. En 1870, Thomas Barnardo écrivait : « Il faut sauver ces jeunes hommes et ces jeunes femmes d'un entourage où ils vivent entassés dans des maisons délabrées, abominables, sans la moindre décence. »

Mais la migration des enfants était aussi considérée comme un bénéfice. Pour l’Angleterre : parce que cela soulageait ses finances publiques et lui évitait la charge de ces enfants. Pour les pays d’accueil : parce que ces enfants étaient perçus comme membres d’une société bien entraînée au travail. Des écrits montrent qu’ils étaient en effet pris comme main d’œuvre bon marché. Les demandes du Canada et de l’Australie dépassaient même souvent le nombre d’enfants disponibles. Les gouvernements des territoires d’outre-mer luttaient pour développer leurs pays et leurs économies et c'était pour eux un énorme défi d'y implanter une agriculture prospère. Ils voulaient d'une part, augmenter une population dispersée peu nombreuse et d'autre part, avoir une main d'œuvre jeune et bien entraînée.

Une autre raison était d’origine raciste. L’importation d’une « bonne valeur blanche » était conçue comme une politique désirable pour le développement des colonies britanniques. Une personne, ancien enfant migrant, nous a dit qu’à leur arrivée on saluait ainsi les enfants : « Nous sommes heureux de vous voir ici... parce que nous avons peur des hordes australiennes. »

La migration des enfants vers le Canada a cessé avant la Deuxième Guerre mondiale. Pour la période postérieure, la commission a donc centré ses recherches sur l'Australie et la Nouvelle-Zélande où vivent la plupart des enfants migrants.

Le nombre exact des enfants partis en Australie et en Nouvelle-Zélande n’est pas connu. Mais pendant la dernière période, de 1947 à 1967, on estime que 7 000 à 10 000 enfants ont été envoyés en Australie. Ces enfants étaient placés dans de grandes institutions, très souvent isolées, et soumis pour la discipline et le travail à des régimes sévères, souvent intentionnellement brutaux. Ces institutions manquaient souvent d’accompagnement et d’inspection. Pendant les mêmes années, 549 enfants furent envoyés en Nouvelle-Zélande et placés dans des familles d’accueil préalablement choisies, mais insuffisamment contrôlées.

Quelques témoignages

Un agent du département des Affaires sociales de la Nouvelle-Zélande nous a déclaré : « J'encourageais les enfants à écrire à leurs parents et j'espérais que les parents répondraient. J'essayais d'aider les enfants qui avaient le mal du pays ou je les plaçais dans d'autres familles, si nécessaire. Beaucoup d'enfants s'habituaient difficilement à l'accent de la Nouvelle-Zélande et suivaient péniblement à l'école. En même temps, je pensais que la visée économique des deux gouvernements (britannique et néo-zélandais) était sans cœur et imprévoyante du point de vue du bonheur humain. Les gouvernements ne mettaient pas à disposition le financement nécessaire pour soutenir ces enfants. »

Une femme encore jeune, partie pour la Nouvelle-Zélande à l’âge de dix ans, nous a révélé qu’habitant dans une ferme où on la faisait beaucoup travailler, elle était battue parce qu’elle voulait lire des livres. Elle a été violée. A douze ans, elle s’est enfuie mais elle a été retrouvée par la police. Elle a utilisé une expression que nous avons souvent entendue : « Nous n'avions personne. »

Un homme en Australie nous a confié : « Je suis un enfant qui a réussi, mais je donnerais volontiers tout ce que j'ai acquis pour passer dix minutes avec ma mère. »

Pour la grande majorité des anciens enfants migrants, la question posée le plus souvent est : « Qui suis-je ? » L’un d’eux a dit : « Beaucoup d’entre nous sont nés en Grande-Bretagne, de parents britanniques... A un âge où nous étions incapables de prendre une décision rationnelle – en moyenne huit ans et neuf mois – nous avons été transportés à l’autre bout du monde. Notre crime était d’être des enfants issus de relations brisées. D’un seul coup, nous avons été dépossédés de nos parents, de nos frères et sœurs, de nos grands-parents, de toute notre famille, de notre nationalité, de notre culture. On a changé le nom de famille et la date de naissance de plusieurs d’entre nous. On a détruit notre personnalité, nos droits humains, notre dignité. Nous étions appelés “ garçon migrant n°... ” ou “ fille migrante n°... ” Et c’est ainsi que nous arrivions, étrangers dans un pays étranger, perdus sans aucune possibilité de rentrer. »

Les recommandations

La commission émet ces recommandations :

– Une base de données devrait être créée et contenir des informations de base accessibles aux anciens enfants migrants, à leurs descendants ou à leurs représentants.

– Si des regroupements familiaux sont proposés, les membres des familles concernés devraient avoir accès à des soutiens gratuits, proposés par chaque gouvernement.

– Le travail effectué par le “ Child Migrants’ Trust ” pour retrouver les traces des familles devrait être amplifié. Le gouvernement devrait le doter de moyens suffisants pour aider les anciens enfants migrants.

– Des consultations psychologiques devraient être mises à la disposition de ceux qui en ont besoin.

1. House of Commons, session 1997-1998, Health Committee. Third report : The welfare of former british child migrants. Troisième rapport de la commission Santé de la Chambre des Communes (Londres, juillet 1998).
2. Le « Child Migrants’ Trust » a été fondé en 1987. Sans lui, cette enquête n’aurait pas été possible et l’aide aux anciens enfants migrants serait toujours insuffisante. Cette organisation a reçu un soutien financier du gouvernement britannique. Elle offre de l’aide et un support moral quand il s’agit de rechercher les traces des familles. Elle dispose d’un service de consultation et de bureaux à Nottingham, Melbourne et Perth.
1. House of Commons, session 1997-1998, Health Committee. Third report : The welfare of former british child migrants. Troisième rapport de la commission Santé de la Chambre des Communes (Londres, juillet 1998).
2. Le « Child Migrants’ Trust » a été fondé en 1987. Sans lui, cette enquête n’aurait pas été possible et l’aide aux anciens enfants migrants serait toujours insuffisante. Cette organisation a reçu un soutien financier du gouvernement britannique. Elle offre de l’aide et un support moral quand il s’agit de rechercher les traces des familles. Elle dispose d’un service de consultation et de bureaux à Nottingham, Melbourne et Perth.

Rédaction de la Revue Quart Monde

Extraits d’un rapport parlementaire britannique1

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