Dossier

Evolution du rapport entre savoir et citoyenneté dans nos démocraties

René Rémond
  • publié en juin 1999
Résumé
  • Français

Pour la démocratie, ignorants et savants sont-ils citoyens à part entière ? Oui, et c'est là un principe essentiel puisqu'il distingue la démocratie des autres régimes. Pourtant, l'application de ce principe fut et demeure complexe.

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1999/2
Texte intégral

Le titre qui a été arrêté pour formuler le thème de mon intervention mérite de retenir l'attention : tous les termes doivent en être pesés comme ils l'ont sans doute été par ceux qui l'ont choisi et m'ont confié le soin d'en explorer les implications. Il présume l'existence d'un rapport entre le savoir et la citoyenneté, c'est-à-dire d'une part, le niveau des connaissances acquises, qui est généralement dans nos sociétés le fruit d'un cursus scolaire, voire même universitaire, attesté et validé par les diplômes et d'autre part, l'exercice des droits de citoyen. Pourquoi donc cette relation et de quelle nature serait-elle ? La possession d'un savoir dûment vérifié doit-elle être et pour quelles raisons une condition de la citoyenneté ? C'est un fait que dans certaines sociétés politiques, il est requis pour jouir de la plénitude des droits politiques un minimum de connaissance ; c'est presque toujours un moyen de restreindre l'accès à la citoyenneté de catégories dont on souhaite qu'elles n'interviennent pas dans les décisions de la cité. Ainsi, dans plusieurs États du sud des Etats-Unis, les législatures d'Etat avaient-elles, après la guerre de Sécession, instauré pour les noirs des sortes d'examens à seule fin d'empêcher les anciens esclaves et ensuite leur descendance de bénéficier des effets de leur affranchissement. Autant de dispositions évidemment contraires à la démocratie. Est-ce à dire pour autant qu'il ne saurait y avoir pour la démocratie de relation entre le savoir et la citoyenneté ? Telle est la question qui nous est posée. La réponse n'est pas simple : elle appelle deux affirmations qui ne laissent pas d'apparaître comme contradictoires.

Première réponse : la démocratie se définissant, entre autres traits constitutifs, par l'universalité et par une exigence d'égalité, ne saurait admettre de discriminations, pas même celle qui résulterait d'une différence dans l'accès au savoir : ignorants ou savants, tous sont citoyens à part entière. Aussi la tradition démocratique en France n'a-t-elle jamais admis pour ce motif de restriction à l'exercice du droit de vote : la loi n'a jamais instauré une relation quelconque entre savoir et citoyenneté. Ce refus contribue à distinguer les régimes démocratiques des régimes simplement libéraux.

Quand la citoyenneté n'est pas un droit...

Ce sont les adversaires de la démocratie qui ont toujours préconisé de subordonner la citoyenneté à un minimum de savoir. L'objection majeure qu'ils formulaient contre la démocratie était précisément l'absurdité à leurs yeux d'un système qui accordait le même pouvoir de décision dans les affaires communes à l'illettré et au professeur au Collège de France. C'était tenir pour nulle la différence qu'engendre la compétence, comme si le gouvernement des peuples pouvait s'affranchir des conditions dont on fait tant de cas dans tous les autres secteurs de la vie collective : aurait-on idée pour construire un pont ou décider d'un traitement médical de consulter l'homme de la rue ? . Pourquoi alors quand il s'agit des décisions les plus graves et des choix qui engagent durablement, parfois même de façon irréversible, le destin d'un peuple, s'en remettre à l'addition des suffrages sur le principe qu'une voix en vaut une autre, quels que soient le savoir et la compétence des électeurs ? Ce raisonnement a longtemps paru le bon sens même et a assurément retardé l'avènement de la démocratie. Il a inspiré toutes les législations limitant l'exercice de la citoyenneté et en réservant la jouissance plénière à certaines catégories seulement. Il procédait de l'idée que la citoyenneté n'était pas un droit premier mais un devoir, une fonction sociale qui devait se mériter, le mérite étant apprécié selon des critères objectifs.

Mais le savoir, nous l'avons dit, n'a jamais constitué dans la tradition française un de ces critères. Au moins directement et de façon explicite, car la référence au savoir n'était pas complètement absente des conditions prescrites : elle intervenait par le biais des dispositions fixant un minimum d'impositions acquittées, ce qu'on appelle le cens. Toutes les restrictions, que ce fût sous la Révolution ou, plus tard, au temps de la monarchie constitutionnelle, fixaient un seuil de contributions choisi comme un signe de richesse. Mais on se méprendrait sur les intentions véritables du législateur et sur les motivations de ces dispositions si l'on croyait qu'elles n'avaient d'autre visée que d'établir la domination politique des riches. Dans la vision du temps, qui empruntait aux postulats du libéralisme, la richesse était retenue comme une présomption de compétence : si l'on disposait d'une fortune suffisante pour être imposé, c'est qu'on avait su par son travail et par l'épargne constituer un patrimoine, gérer intelligemment ses propriétés, faire fructifier son bien. En d'autres termes la réussite sociale était la manifestation du mérite. De surcroît, la richesse était une présomption de la capacité de prendre des décisions raisonnables : qui avait su bien gérer sa fortune ne manquerait pas de faire preuve de la même compétence dans la gestion des affaires publiques. Cette conception peut nous paraître aujourd'hui naïve ; on peut aussi suspecter sa sincérité. Elle a cependant inspiré toutes les restrictions à la citoyenneté des hommes - la seule dont il est ici question puisqu'elle était déniée aux femmes. Or elle impliquait bien indirectement l'existence de certaines relations entre le savoir et la citoyenneté. C'est si vrai que la loi avait introduit une dérogation au bénéfice de ceux dont la fortune n'atteignait pas le seuil requis, pourvu que leurs titres attestent de façon incontestable leurs mérites et que, sous le rapport du savoir, ils satisfassent à toutes les exigences : ainsi, sous la monarchie de Juillet, les membres de l'Institut, même s'ils n'acquittaient pas les 200 francs d'impôt requis des citoyens ordinaires pour faire partie du pays légal, étaient électeurs à part entière. C'était bien. l'indice de l'existence d'une certaine relation entre savoir et citoyenneté.

Le droit et le devoir de savoir

A l'encontre de ce système de pensée et de la réglementation qui en a procédé, la démocratie abolit toute distinction de la sorte et proclame le droit égal de tous à la citoyenneté : la participation à la vie politique et en particulier à l'exercice du suffrage est depuis 1848 en France un droit absolu qui ne peut être soumis à quelque condition que ce soit. Pour réfuter l'objection de la compétence qui serait indispensable à des choix politiques raisonnables, et écarter la subordination de la société à la possession d'un savoir validé, la pensée démocratique se réfère à deux considérations, je dirais même deux postulats. Le premier découle de l'affirmation cartésienne que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : le bon sens qui n'est pas la compétence. Si la compétence n'est donnée qu'à certains et s'acquiert par le savoir, la capacité de juger, elle, est universelle. L'autre postulat est la conviction que la politique n'est pas seulement faite de choix d'ordre technique entre des modalités pratiques différentes et de réponses ponctuelles à des questions circonstancielles, mais qu'elle comporte aussi le choix des finalités qui, lui, intéresse la réflexion philosophique et morale. Or, si la compétence est souhaitable et peut-être même nécessaire pour toutes les questions d'ordre pratique, quand il faut se prononcer sur les fins ou les objectifs de la vie en commun, choisir entre la liberté et l'autorité, la guerre ou la paix, la prévention ou la répression, le choix relève alors essentiellement du bon sens et du jugement. Pour les démocrates, chaque homme est à même de se déterminer en conscience et de faire un choix raisonnable. Ce pari est constitutif de la philosophie de la démocratie. Un parti pris assurément optimiste mais qui se fonde sur une certaine conception de la politique pour laquelle celle-ci appelle des choix fondamentaux parce qu'elle est l'activité qui permet à une société d'hommes de prendre son destin en mains plutôt que de le subir.

Cela posé, - qui est capital -, et qui instaure une différence de nature entre la démocratie et les autres modes d'organisation politique, l'indépendance absolue de la citoyenneté, en particulier par rapport au savoir, ne signifie pas que les démocrates se désintéressent de la possibilité pour le plus grand nombre d'accéder au savoir. C'est même le contraire : ce pourquoi nous disions au début de notre propos que la relation entre savoir et citoyenneté était complexe. Les démocraties sont généralement plus soucieuses que les autres types de régimes politiques de favoriser l'accès au savoir et elles y ont toujours consacré plus d'attention et davantage de moyens, en raison même de l'idée qu'elles se font de la politique. En effet, si la politique est plus que l'addition de réponses circonstancielles à des questions pratiques, si elle est bien l'expression d'un dessein général appelant des choix essentiels, comment n'attacherait-on pas un grand prix aux conditions dans lesquelles ces choix sont effectués ? Impossible d'admettre qu'ils puissent être pris à la légère ou à l'aveuglette. Puisque la démocratie veut que tous soient appelés à prendre part aux décisions, comment ne pas souhaiter qu'ils se prononcent en connaissance de cause ? Ce qui comporte deux conditions distinctes : d'une part, une information abondante, précise, impartiale, accessible à tous sur les choix à effectuer et de l'autre, une instruction qui, généralisée, permet à chacun de se forger une opinion raisonnable à partir des informations fournies et de concourir ainsi de façon positive à la décision collective. De ce fait, si le savoir n'est pas, dans la conception démocratique, une condition pour être citoyen qui serait opposable aux individus jugés mineurs, et moins encore un moyen détourné d'introduire une discrimination à l'encontre de catégories entières du corps social, il n'y en a pas moins une certaine relation, et peut-être plus substantielle, entre savoir et citoyenneté : c'est en effet la démocratie elle-même qui a besoin que les citoyens ne soient pas des ignorants ou des illettrés pour fonctionner conformément à ces principes. La participation des citoyens étant comme l'oxygène indispensable pour qu'elle soit autre chose qu'un simulacre ou un cadre vide et la qualité de la participation dépendant étroitement de l'information des individus comme de leur capacité de jugement, il n'y a rien de plus important que la réalisation de ces deux conditions. Au reste, toute l'histoire des régimes démocratiques en est l'illustration : la libération des moyens d'information et l'ouverture de l'enseignement au plus grand nombre ont figuré parmi les toutes premières mesures prises par tous les gouvernements démocratiques. Dans cette perspective, où le lien est essentiel entre savoir et démocratie, l'accès de chacun a un savoir minimum n'est pas seulement un droit des personnes et une obligation pour la société : c'est aussi un devoir pour les individus. Il ne suffit pas que leur soit reconnue la qualité de citoyens : encore doivent-ils la mériter. A eux en conséquence de s'instruire, de s'informer en usant de tous les moyens mis à leur disposition, de tenter de comprendre les questions sur lesquelles ils sont consultés, d'entendre les différents points de vue, bref de se faire une opinion motivée et réfléchie. Telle est l'autre face de la relation entre savoir et citoyenneté.

Il n'y qu'une même citoyenneté pour tous

L'ensemble des propositions que nous venons d'énoncer forme la réponse de la démocratie à la question de la relation entre savoir et citoyenneté. Réponse classique, cohérente, elle a longtemps permis un fonctionnement relativement satisfaisant de la démocratie et de la participation des citoyens à la décision collective. Est-elle toujours pertinente ? En particulier, répond-elle encore à l'objection qui empruntait son argument au décalage entre la complexité des questions posées aux politiques et le niveau, inévitablement élémentaire, de l'électeur ordinaire ? La technicité croissante des problèmes, dont les pouvoirs publics ont aujourd'hui à connaître, confère à cette objection un caractère plus pressant. Si chacun pouvait naguère se faire à peu de frais une opinion valable sur le choix du meilleur régime ou sur les rapports entre l'Eglise et l'Etat, car c'était des questions de principe, il en va tout autrement quand il faut choisir, par exemple, entre deux types de filières pour la production d'énergie nucléaire ou adopter des textes concernant les greffes d'organes ou la procréation médicale assistée. Les politiques eux-mêmes se sentent désarmés devant ces questions et se voient obligés de consulter ; se multiplient les comités d'experts, le recours à des sages, les organismes de consultation essentiellement composés de personnalités réputées compétentes dans leur spécialité. Les parlements eux-mêmes se dotent d'offices d'évaluation pour nourrir leur information ou éclairer leurs décisions. Dans ces conditions, quel peut bien être le pouvoir d'appréciation de l'électeur de base ?

En face de cette objection, dont on ne reconnaîtra jamais trop la portée, il y a lieu de réaffirmer cette idée capitale que la politique, c'est à la fois des options sur les moyens à mettre en œuvre et des choix sur les objectifs. Ou, pour être plus exact, c'est l'articulation entre les fins et les moyens : une fois les objectifs généraux définis, il s'agit de déterminer les voies et moyens les plus efficaces, les plus rapides et les moins onéreux. Si le choix de ceux-ci est l'affaire des politiques professionnels, à charge pour eux de s'entourer de conseils, la définition des objectifs appartient aux citoyens. Pas seulement parce que c'est le principe de la démocratie mais aussi parce que l'expérience démontre que, pour les choix qui portent sur les valeurs, la référence au bon sens n'est pas un vain mot ou une pieuse invocation : c'est une réalité dont on a pu vérifier en plus d'une circonstance la pertinence. Il y a souvent plus de bon sens, même de sagesse, parfois aussi plus de courage, dans le corps électoral que dans la classe politique. A ce niveau, le savoir compte moins que le jugement droit et une volonté désintéressée.

Qu'on me permette une dernière observation, qui n'est pas sans importance dans un colloque organisé à l'initiative d'ATD Quart Monde ! Jusqu'à présent, chaque fois que nous parlions de savoir, c'était toujours d'un savoir académique, transmis par l'institution scolaire, diffusé par les médias. Mais nous savons qu'il y a un autre savoir, celui de l'expérience, en particulier de la pauvreté ou de la grande misère, que font journellement ceux qui précisément n'ont pas eu accès au premier savoir. C'était la grande idée du père Joseph Wresinski, que ce savoir aussi était légitime et constitue une richesse dont la société tout entière aurait intérêt à tirer parti. Ce fut le pari de ceux qui participèrent à l'expérience du « croisement des savoirs » d'en faire la démonstration expérimentale et l'achèvement du livre prouve que ce projet pouvait se transformer en une réalité viable et communicable. Quelles conséquences en tirer pour la citoyenneté ? Le groupe qui a pris en charge ce type de questions s'est interrogé à ce sujet : fallait-il préconiser une représentation spécifique de ceux qui détenaient ce savoir propre à côté de la représentation classique des détenteurs du savoir académique ? Telle fut l'idée de certains : ainsi le manifeste dit des Soixante, largement inspiré de la pensée de Proudhon, publié sous le Second empire, au début des années 1860, revendiquait une représentation distincte des ouvriers. Les participants du groupe ont écarté cette formule. A juste titre selon moi pour un motif qui a toute sa force en démocratie : les problèmes de chaque catégorie doivent être pris en charge par la totalité. Quels que soient le degré de savoir et les voies par lesquelles il a été acquis, il n'y a qu'une citoyenneté, la même pour tous. Voilà qui nous ramène aux affirmations initiales : la démocratie est synonyme d'égalité et d'universalité.

Pour citer cet article René Rémond, « Evolution du rapport entre savoir et citoyenneté dans nos démocraties », Revue Quart Monde, Année 1999, Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs, Dossier, mis à jour le : 02/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2605.
Auteur

René Rémond

Académicien, historien, René Rémond est président de la Fondation nationale des sciences politiques (Paris) depuis 1981 et a publié de nombreux ouvrages sur la vie politique. Il a fait partie du conseil scientifique du programme Quart Monde-Université.

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