Dossier

« Il est risqué de donner le feu aux hommes »

Jacques Fierens
  • publié en juin 1999
Résumé
  • Français

Un savoir non partagé n'est pas un savoir, certes. Le partager entre gens qui s'en savent capables est assez aisé. Mais comment réussir ce partage entre gens enfermés les uns dans les tours d'ivoire universitaires, les autres dans le ghetto de la misère ? Peut-être en commençant par devenir plus humains ensemble...

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Index chronologique

1999/2
Texte intégral

« La culture ne propose à chacun de nous qu'une seule tâche : préparer en nous et autour de nous la naissance du philosophe, de l'artiste et du saint. »1.

Il y a près de trois mille ans, un poète nous a raconté qu'au commencement du monde, il y avait des dieux et il y avait des hommes. Les dieux avaient leurs caprices, leurs violences, leurs passions et les hommes les subissaient. Les humains n'avaient pas de sagesse, pas de connaissances, pas de savoirs, pas de savoir-faire. Or, la sagesse et le savoir étaient dans le feu. Mais les hommes n'avaient pas de feu.

Un des dieux était l'ami des hommes. Il s'appelait Prométhée. Il prit le feu du ciel et le donna aux hommes. Eschyle - c'est le poète - fait dire à Prométhée : « Ecoutez les peines des humains et comme d'enfants qu'ils étaient, j'en ai fait des esprits doués de raison »2. Quand l'homme eut re? le feu, quand « l'homme a eu sa part du lot divin, il fut, en premier lieu, le seul des animaux à croire à des dieux ; il se mettait à ?ever des autels et des images de dieux. Ensuite, il eut vite fait d'articuler artistement les sons de la voix et les parties du discours. »

Mais les hommes, malgré la maîtrise du langage, les arts et les techniques, commettaient des injustices dans les cités où ils vivaient. « C'est alors que Zeus, craignant pour la disparition totale de l'espèce humaine, envoie aux hommes le sentiment de la dignité et celui de la justice, afin que ces sentiments fussent la parure des cités et le lien par lequel s'unissent les amitiés. » Hermès, un autre dieu, est chargé de distribuer le sentiment de la dignité et celui de la justice. Il demande à Zeus : « Faut-il que je distribue le sentiment de l'honneur et du droit à quelques spécialistes, comme je l'ai fait pour la médecine ? Ou faut-il que je les distribue indistinctement à tous ? » - « A tous indistinctement », répondit Zeus.3

L'expérience Quart Monde-Université est une œuvre prométhéenne. Elle ne vise pas seulement à partager des savoirs et des savoir-faire. Elle cherche à partager le langage. Au-delà, elle est un effort pour la dignité et la justice dans la cité, effort bâti sur la conviction qu'il y a là des aspirations partagées par tous les hommes. Tous ensemble, nous avons beaucoup appris. Nous sommes surtout devenus plus humains.

Il est risqué de donner le feu aux hommes. Prométhée l'a payé très cher. Nous avons tous eu le sentiment, parfois, d'être enchaînés à un rocher, et qu'un aigle nous rongeait le foie (ce fut la punition réservée à Prométhée pour avoir donné le feu aux hommes). C'est que le langage se conquiert, se bâtit, se cherche dans la difficulté, souvent dans l'affrontement. Ecouter est un travail, tout comme parler vraiment. Les mots sont des reconnaissances et il est plus facile de reconnaître ceux qui nous ressemblent. « Il ne faut jamais croire trop vite qu'on a compris l'autre » soulignait un jour un collègue participant au programme, qui, comme psychiatre, sait sans doute de quoi il parle. L'équipe pédagogique a été un excellent psychiatre : sans elle, nous ne nous serions pas vraiment écoutés.

Ecouter est un travail

D'une manière générale, des moyens considérables, y compris financiers, sont nécessaires pour réaliser une telle expérience. Beaucoup de temps, aussi. Pour certains universitaires, cela allait parfois très, très lentement. Pour beaucoup de militants, cela allait souvent trop vite. La règle était que rien ne serait écrit qui ne soit compris et approuvé par tous les membres de nos sous-groupes thématiques. Dans ces conditions, deux ans, c'est à la fois très court et très long pour produire l'ouvrage qui a été écrit. Mais nous nous sommes rappelé qu'un savoir qui ne se partage pas, qui ne s'exprime pas dans un livre, dans un exposé, un savoir qui ne serait que dans la tête d'un seul, n'est pas un savoir.

Nous avons redécouvert aussi qu'il n'y a pas de connaissance, ni de partage de connaissance sans émotions, sans relations, sans parler de soi. Après tout, connaître veut aussi dire naître ensemble. Les Grecs pensaient que ce qui doit unir dans la cité, que le lien politique fondamental est fait d'amitié. Les repas, les soirées, les détentes étaient aussi importants que les périodes de travail.

Ce qui a fait nos peurs et nos énervements, ce sont nos différences. Ce qui nous a permis d'avancer et d'aboutir à un résultat, ce sont nos ressemblances. Au début du programme, nous avons eu peur de ce qui nous séparait : les uns sont bardés de diplômes, de métiers gratifiants, de reconnaissances sociales en tous genres ; ils sont censés détenir le savoir des générations passées pour le transmettre aux générations futures ; ils sont plutôt bien payés. Les autres n'ont guère de formation scolaire, leurs métiers ne sont pas reconnus ou ils n'en ont pas ; ils sont toujours mal payés. La culture de nos peuples - ce langage commun des hommes - ne leur a pas été partagée. Ce n'est pas que la musique de Mozart soit élitiste. Mais ce qui est injuste, c'est que la musique de Mozart ne soit pas accessible à tous. Il ne s'agissait évidemment pas entre nous de mépris mais de distance. Nous, les universitaires, avons souri quand les personnes du Quart Monde nous disaient qu'elles pensaient que nous étions toujours d'accord entre nous. Nous, qui n'avons jamais vécu dans la pauvreté, nous étions parfois gênés face à ces expériences de vie que nous ne ferions jamais. Nous avons appris que le savoir des gens, ce n'est pas seulement le témoignage de leur vie, différente, en effet, de celle de beaucoup. Leur vraie connaissance, c'est ce qu'ils savent de ce qui nous est commun, de ce qui est universel, l'aspiration à la dignité, à la justice, à la beauté, à l'amour, à un minimum de sécurités matérielles... Or ce que vise l'université, comme son nom l'indique, c'est précisément l'universel.

La place des volontaires est peut-être restée problématique. Peut-être étaient-ils trop peu nombreux, ne « faisaient-ils pas le poids » au sein des groupes ? Leur rôle n'était pas de mettre ensemble personnes du Quart Monde et universitaires, ce qui revenait à l'équipe pédagogique. Ils nous ont apporté les éléments d'un savoir d'action, qui reste à méditer. Ils nous ont en tout cas montré qu'il n'y a pas de rencontres, ni de savoir commun, sans appel à l'engagement et à la transformation du monde. Et cet appel à l'action vise aussi les universités qui ont un devoir de service à la communauté.

Sans confusion des rôles...

Nous avons aussi appris à être nous-mêmes : le partage des savoirs n'est pas la confusion des rôles. Les professeurs d'université ne jouaient pas aux pauvres, ni les militants, aux professeurs. Nous n'avions pas la même chose à dire. Etre soi-même n'empêche pas de se demander qui on est. Nous avons vécu le passage à la limite de nos fonctions traditionnelles. Contrairement à ce qui se passe à l'abri des murs de nos universités, le scénario était inédit, les rôles n'avaient jamais été interprétés. Nous étions même tous égaux face à l'examen, qui n'était ni plus ni moins que la réussite de l'expérience. Etre chercheur, c'était chercher quoi ? Etre professeur, c'était professer quoi ? Qu'avait-elle d'universel, cette université que nous ne souhaitions pas renier mais qui révélait tout à coup, en plein jour, des parties d'elle-même bizarrement vides ?

La liberté de pensée était totale. Les intellectuels se méfient parfois du Mouvement ATD Quart Monde, qui pourrait avoir une certaine tendance à le leur rendre... Ce Mouvement se méfie des puissants et le savoir est toujours lié au pouvoir. Les universitaires sont jaloux de leur liberté. Ils veulent pouvoir tout dire et tout écrire. Ce qui leur fait peur dans ce Mouvement, c'est un éventuel côté idéologique au sens d'une « pensée préfabriquée », d'un langage codé qui oublierait parfois ce qu'il voulait dire et supporterait mal d'être contredit. Nous avons essayé : on peut. Aucune remise en question n'a jamais été entravée, et je me souviens parfaitement de Françoise Ferrand rappelant aux personnes du Quart Monde que le métier des universitaires est notamment de douter de tout.

C'est encore Eschyle, le poète, qui écrivait : « La justice veut que le savoir aille à ceux qui subissent l'épreuve »4 En grec on dit : « experts par la souffrance »5 Experts par l'épreuve. Nous avons tenté de construire un savoir libérateur avec les experts par l'épreuve.

Notes

1 F. Nietzsche, « Schopenhauer éducateur », dans « Considérations intempestives », traduction de G. Bianquis, Aubier, 1966, p. 93).

2 Eschyle, « Prométhée enchaîné », traduit par J. Grosjean, col. La Pléiade, 1961, pp. 207-208).

3 Platon, « Protagoras », traduit par L. Robin, col. La Pléiade, 1950, pp. 90, 322 a.

4 Ibidem, 332 d.

5 « Agamemnon », loc ;cit. p. 272.

Pour citer cet article Jacques Fierens, « « Il est risqué de donner le feu aux hommes » », Revue Quart Monde, Année 1999, Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs, Dossier, mis à jour le : 02/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2607.
Auteur

Jacques Fierens

Docteur en droit, licencié en philosophie, l'auteur est avocat au barreau de Bruxelles et professeur aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur (FUNDP) et à l'université de Liège. Il dirige le centre « Droits fondamentaux et lien social » de la faculté de droit des FUNDP. Marié, père de trois enfants, Jacques Fierens est engagé dans le Mouvement ATD Quart Monde depuis 1977. Il est l'un des coauteurs du mémoire sur la citoyenneté publié dans « Le croisement des savoirs.»

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