« Un savoir difficile à cerner »

Marie-Hélène Boureau

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Marie-Hélène Boureau, « « Un savoir difficile à cerner » », Revue Quart Monde [Online], 170 | 1999/2, Online since 05 December 1999, connection on 27 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2608

En s'interrogeant, même brièvement, sur les savoirs et savoir-faire qui naissent de l'engagement et de l'action, l'auteur invite aussi le lecteur à repérer les sources et les limites de son propre savoir puisqu'au fond, aucun savoir n'est désengagé...

Dans notre groupe de volontaires participant au programme Quart Monde-Université, nous étions cinq d'origines professionnelles diverses : plusieurs enseignants, un fromager, un ouvrier qualifié. Engagé‚ dans le volontariat, chacun a connu différents types d'actions : l'un a accompagné des jeunes de milieu très défavorisé, l'une fut nommée tutrice d'une fratrie d'orphelins après le décès de leurs parents usés par des conditions de vie très précaires ; plusieurs ont accompagné des adultes ou des jeunes dans la réflexion, l'expression, la prise de parole, en particulier au sein des universités populaires Quart Monde et des clubs du savoir et de la solidarité.

Pendant ce programme, nous représentions donc le savoir d'action et d'engagement. Un savoir difficile à cerner. Pour expliciter ce savoir, cette manière d'être et d'agir, nous avons eu besoin des autres participants. Ils nous ont aidés à prendre le recul nécessaire et à préciser ce qui nous était spécifique.

Nous sommes engagés aux côtés des plus pauvres et nous vivons de façon simple, ce qui rend possible une plus grande proximité avec eux. Notre action ne peut se dissocier de notre engagement. Il n'est pas quelque chose de plus, il est la base même de l'action.

C'est un engagement personnel, certes, mais qui ne se bâtit pas de manière solitaire, isolée. Notre engagement et notre action s'appuient sur une histoire, celle du Mouvement ATD Quart Monde, traversée par la personnalité, la pensée de son fondateur, le père Joseph Wresinski. Il nous a formés à une connaissance vivante des plus défavorisés par l'expérience, par l'écriture, par la réflexion.

Nous sommes en interaction avec les autres volontaires, en particulier, à travers des temps communs de formation à l'action mais aussi des moments de réflexion sur l'engagement.

Cette façon d'agir construit chez chacun mais aussi collectivement des compétences, des savoir-faire particuliers. En voici trois, évoqués brièvement.

A la recherche des forces de chacun

Premier point : un savoir-faire que nous qualifions « de relation et de rencontre ».

Une relation qui va au-devant, à la recherche de celui qui est le plus démuni, de celui qui est le plus éloigné des centres de vie, des centres de travail, des centres de décision, ce que nous appelons : aller à la recherche de l'absent.

Nous n'avons pas plus d'intuition que d'autres en ce domaine mais nous nous formons à entrer en relation avec les plus démunis, d'une part, auprès des plus pauvres eux-mêmes, d'autre part, auprès des autres volontaires.

Nous nous formons à rencontrer les personnes autrement que sur leurs problèmes ou leurs manques que nous n'évacuons pas. Mais au creux de leurs difficultés réelles et quotidiennes, nous les rencontrons sur leurs forces, leurs résistances, leurs aspirations.

Les mémoires sur l'histoire, la famille, les savoirs donnent des exemples de ce type de rencontre, de cette rencontre qui révèle qui nous sommes par le dialogue que nous avons.

Il s'agit d'une rencontre de personne à personne qui ouvre très vite à d'autres, car chacun a besoin d'être utile et donc se préoccupe d'autrui.

A partir et avec le plus défavorisé...

Deuxième savoir-faire : une forme de partenariat que nous développons.

Pour nous, partenariat signifie : « tenir par », tenir ensemble dans une sorte de compagnonnage qui nous situe avec les plus démunis dans une égale dignité. Nous sommes des êtres humains les uns avec les autres, avec chacun nos forces et nos faiblesses, mais nous voulons ensemble lutter contre la misère.

Cette volonté commune nous demande de construire ensemble une pensée, une vision, des projets, des moyens pour atteindre nos objectifs - et cela, à partir du plus pauvre et avec lui.

Chacun doit pouvoir jouer son rôle, apporter ses compétences.

Cette sorte de compagnonnage ne signifie pas que l'on avance avec un groupe bien délimité une fois pour toutes. Nous nous entraînons ensemble à évaluer ce que nous faisons en permanence par rapport au plus démuni.

Nous cherchons à bâtir des projets de lutte contre la misère dont personne ne soit exclu et ce, dès la conception et à toutes les étapes du projet.

Dans les mémoires sur le travail et sur la représentation, ce savoir-faire est très présent.

Créer des ponts vers un projet commun

Troisième point : un savoir-faire de médiation et de rassemblement.

Il ne s'agit pas d'une médiation neutre. Nous sommes aux côtés des plus pauvres, pour que ceux-ci soient reconnus et trouvent leur place dans la société. Isolés, ils ne possèdent souvent pas les clés nécessaires, indispensables pour se confronter aux courants qui traversent celle-ci. De même, les décideurs et responsables bâtissent les projets à partir d'une vision des plus pauvres souvent très extérieure.

Cette médiation révèle, en un premier temps, l'écart qui existe entre la société et les très pauvres. Ce fossé empêche la société de lutter efficacement contre la misère et ne permet pas aux très pauvres de trouver une place active dans cette lutte.

Pour nous, il est donc important de travailler à créer des ponts. Afin de permettre à la société de comprendre et d'agir en conséquence. Afin que les très pauvres trouvent leur place en se formant et en comprenant ce monde qui au départ leur est inconnu.

Loin d'agir comme un groupe de pression contre un autre, puisque notre objectif est la compréhension mutuelle et la rencontre, nous menons des actions de rassemblement. Par exemple, des temps de rencontre significatifs et formateurs, tels les clubs du savoir et de la solidarité avec les jeunes, les universités populaires Quart Monde avec les adultes, les Semaines de l'avenir partagé ou la Journée mondiale du refus de la misère avec tous, etc.

Les mémoires « histoire », « représentation », « savoirs » offrent de nombreux exemples de ce type d'actions.

Pour conclure, je voudrais revenir à propos du croisement des savoirs sur un point important pour nous, qui nous situons comme des personnes engagées. Le mot engagement évoque tout de suite des convictions et de fait, nous avons des convictions. En un premier temps, cela peut paraître suspect à des scientifiques. Peut-on bâtir un savoir sérieux, rigoureux sur des convictions ?

L'une des règles du jeu de ce programme stipulait que chaque acteur-auteur respecte l'autre et lui permette de clarifier son savoir. Les universitaires nous ont aidés à expliciter le nôtre. Nous avons pu mettre en lumière que notre action, engagée, était étayée par l'expérience et par la réflexion et qu'elle n'était ni irrationnelle, ni incontrôlable.

Les options de base du Mouvement ATD Quart Monde elles-mêmes qui affirment l'égale dignité de tous les hommes, ne proviennent pas d'un postulat mais d'une vie partagée avec les plus pauvres. Au fond, on pourrait dire que notre mot-clé est avec : s'engager avec, espérer avec, agir avec, réfléchir avec.

Pensant ces deux années, les universitaires nous ont appris à mettre ordre et compréhension dans ce que nous sommes, pour le partager. La science, lorsqu'elle nous respecte, peut nous aider à expliquer qui nous sommes, ce que nous faisons, pourquoi nous le faisons et acquérir une certaine objectivité. Notre expérience et notre questionnement ont peut-être fait prendre conscience aux scientifiques, si besoin était, que leurs propres convictions enrichissaient aussi leur savoir universitaire.

Marie-Hélène Boureau

Marie-Hélène Boureau, enseignante de formation, est volontaire du Mouvement international ATD Quart Monde depuis 1972. Elle a animé, ces dernières années, diverses actions culturelles à Marseille avant de participer avec quatre autres volontaires au programme Quart Monde-Université. Elle est l'un des coauteurs du mémoire sur les savoirs publié dans « Le croisement des savoirs »

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