Dossier

Du travail, pour pouvoir vivre dignement

Guislaine Gilles et Abdel Hamdaoui
  • publié en décembre 1999
Résumé
  • Français

Ce travail de réflexion a été mené par plusieurs habitants de la cité de promotion familiale, animée par ATD Quart Monde, à Noisy-le-Grand en région parisienne. Guislaine Gilles et Abdel Hamdaoui ont accepté de lire, au nom de tous, ces textes qui ont été rédigés en commun.

Des familles privées de revenus et d’emploi réguliers et décents, ont réfléchi pendant plusieurs réunions en petits groupes, sur le budget, le travail et le revenu d’existence. Elles donnent ici leur avis.

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Index chronologique

1999/4
Texte intégral

Guislaine Gilles : « On ne veut pas être abandonné dans notre recherche de travail »

Nos revenus ? C’est un bien grand mot quand il n’y a pas beaucoup d’argent. Quand vous êtes au RMI1 en couple, il faut ajouter de quoi nourrir les enfants et payer le loyer. Ensuite, il faut faire un choix entre payer le téléphone, pour rester, le cas échéant, en relation avec des enfants placés ou parer aux urgences et payer l’EDF pour faire la cuisine et avoir de l’eau chaude, car les mois sont très longs.

Quand on touche un simple RMI, les anniversaires des enfants sont souvent repoussés jusqu’au jour où il y a de l’argent. Obligation aussi de repousser un mariage, faute d’argent. Sans ressources, la vie est beaucoup plus dure pour un couple. Disputes, sorties chez les voisins pour boire, ou s’enfermer chez soi et n’ouvrir à personne.

Sans ressources, nous sommes obligés, presque tous les mois, d’aller chez les voisins pour emprunter du lait, des médicaments, des pâtes, etc. Cela est une chaîne sans fin. Mais que faire pour pouvoir s’en sortir ? Demander des aides ?

Parfois, l’argent rentre de façon très irrégulière. Par exemple, un salaire de contrat à durée déterminée vient se rajouter au RMI pendant quelques mois. Mais après la fin du contrat, le RMI est diminué, ou coupé, parce que calculé sur les revenus des trois mois précédents. Parfois aussi, les allocations familiales sont coupées, en attendant des papiers qui manquent ou le temps, pour le bénéficiaire, de régulariser suite à un déménagement ou un changement de situation de la famille.

Plusieurs d’entre nous ont donné l’exemple de leur budget sur plusieurs mois. Il peut y avoir une variation de 4 000 FF d’un mois sur l’autre. Dans ces cas-là, c’est très difficile de prévoir ses dépenses. Alors, certains remplissent des enveloppes pour chaque dépense et quand une enveloppe reste vide, ils vont demander du secours aux services sociaux. Mais en s’adressant aux services sociaux, on a l’impression de mendier.

Ce que nous attendons de mieux en allocation ? Que les ressources soient réévaluées pour les familles les plus démunies, pour qu’elles puissent vivre une vie plus convenable.

Ce que nous voulons, c’est de pouvoir vivre dignement.

Le revenu d’existence pourrait être bénéfique pour un certain nombre, et en particulier pour les jeunes de 18 à 25 ans, qui n’ont pas accès au RMI actuellement. En même temps, les parents seraient dégagés des petits frais occasionnés par ces jeunes adultes qui, souvent, restent à leur charge. Certains se demandent si cette allocation universelle ne risque pas d’inciter les jeunes à ne pas travailler : « Les gosses ne vont pas se lever s’ils gagnent 1 500 FF sans rien faire », dit l’un d’entre nous. Et en particulier, s’ils sont hébergés chez des parents.

Malgré tout, ce revenu d’existence pourrait avoir de bons côtés pour les jeunes. Au début, sans doute, ils auront envie de tout dépenser. Mais dans un deuxième temps, cela peut leur donner envie de s’organiser et de faire des projets, d’établir un budget : acheter une carte orange2 pour aller chercher du boulot, acheter le matériel pour la formation professionnelle ou se loger - ou bien cela peut aider un jeune couple qui s’installe.

Certaines questions restent en suspens. Que deviendront les aides qu’on obtient actuellement quand on a le RMI, comme l’aide médicale gratuite, la cantine gratuite pour les enfants, les aides aux loisirs des enfants, l’aide à l’insertion, la détaxe sur la télévision ou l’habitation, les bourses d’éducation ?

L’allocation universelle serait imposable. Qu’est-ce qui va se passer pour les ménages qui deviendront imposables à cause d’elle ? Est-ce que les agences de crédit ou la justice ne vont pas en profiter, sachant qu’il y a toujours de l’argent qui rentre ? Si ce revenu d’existence devait être créé, il devrait être insaisissable.

On ne veut pas être abandonné par la société dans notre recherche de travail. Les jeunes en particulier, doivent être accompagnés, aidés. Et là encore, l’allocation universelle ne sera d’aucune utilité.

Abdel Hamdaoui : « Travailler, c’est une ouverture vers la société »

Lorsqu’on ne travaille pas, cela a des répercussions dans différents domaines.

En effet, sans travail, on ne peut pas faire de projets. Quand les recherches n’aboutissent pas, on baisse les bras, on n’est plus motivé. C’est dur de voir les autres partir travailler, alors que nous, on reste là. L’homme se sent dévalorisé.

Celui qui ne travaille pas, ne sert à rien. Il est rejeté. Lorsqu’un homme ne travaille pas, certains disent de lui qu’il est fainéant, pas courageux. « Il y a des soirs où j’ai pleuré. Tu vois ta vie comme un échec » dit une personne.

Cela a aussi une influence sur la vie de famille. Si on n’a pas de boulot, on n’a plus le respect de sa famille. Il y a toujours des engueulades à la maison. Quand les deux ne travaillent pas, on se prend la tête. Si c’est la femme qui travaille et l’homme, non, les rôles sont inversés, et ça pose problème.

Les enfants dont le père ne travaille pas auront tendance à ne pas chercher de travail.

Lorsqu’on perd son travail, on perd aussi ses amis. La société estime que l’homme qui ne travaille pas, n’est pas un homme. C’est pourquoi on peut dire que le travail n’apporte pas seulement un bien-être matériel, mais surtout un bien-être moral, une sérénité. Le fait de retravailler change tout. Dans la tête ça va bien, ça donne du dynamisme, on sert à quelque chose, on se sent utile, respecté, responsable. C’est vrai que quand on travaille, c’est déjà une fierté pour soi-même. Au vu des voisins, vous n’êtes plus l’homme que l’on voyait tous les soirs traîner dans les escaliers. L’entourage vous envie même en vous voyant rentrer du boulot. Une respectabilité rejaillit sur toute la famille.

On n’a plus à galérer, à demander une aide à droite, à gauche. On redécouvre le plaisir de travailler, le sens des outils, d’avoir les mains occupées. On ne pense plus à nos soucis, au loyer. Cela fait un équilibre, une hygiène de vie.

Le soir, après le travail, on est fatigué, mais ce n’est pas la même fatigue. On reprend la vie comme quelqu’un de normal. Les enfants sont contents et fiers de voir leur père qui travaille. On se sent plus fort et sûr de soi. L’ambiance est meilleure à la maison. Tout le monde est content. On doit transmettre notre savoir à nos enfants, c’est-à-dire transmettre nos connaissances mais aussi montrer que c’est nécessaire de se lever tôt, d’être à l’heure au travail, etc.

Travailler, cela permet de persévérer, d’apprendre à faire autre chose, d’avoir des horizons plus larges. C’est une ouverture vers la société. On n’est plus un numéro comme quand on prend un ticket pour faire la queue. On devient une personne à part entière. Dans les administrations et les banques, on peut y aller la tête haute.

La vie devient un enfer quand on est sans travail : on n’a plus d’amis, ni le respect de la famille et des enfants.

En fait, mis à part pour les jeunes de 18 à 25 ans, et pour les bas salaires, nous ne trouvons aucun avantage à l’allocation universelle, par contre les inconvénients sont nombreux.

L’allocation universelle ne change rien pour les personnes qui ne travaillent pas à cause d’autres difficultés comme un handicap ou l’âge. « Aucune aide ne changera le fait qu’on ne veut pas de moi, parce que je suis trop vieux » dit l’un d’entre nous.

« Est-ce que ce revenu permanent n’entraînera pas une situation de mendicité permanente ? - se demande un autre - déjà avec le RMI, au bout d’un certain temps, les gens se découragent, arrêtent de chercher du travail et laissent venir. »

« Ils te donnent de l’argent pour avoir la paix, mais cela ne résout rien. C’est du travail qu’on veut » dit encore une autre personne.

Le fait de donner de l’argent comme ça à tout le monde et pour toute la vie, ça donne l’impression qu’on ne va pas s’en sortir. L’intérêt du RMI, c’est qu’on peut se dire qu’un jour, on ne le touchera plus, parce qu’enfin on aura un vrai revenu grâce à un vrai travail.

Les jeunes et les adultes veulent travailler, mais ce qui les dégoûte, c’est qu’il n’y a pas de travail. Et l’allocation universelle ne changerait rien à ça.

En conclusion, ce qu’on veut d’abord, c’est travailler pour pouvoir vivre et élever sa famille grâce à l’argent qu’on gagne. Ce qu’on veut, c’est du travail permanent, et l’allocation universelle ne changera rien au fait que le travail durable est dur à trouver.

Notes

1 Revenu minimum d’insertion en France, plus ou moins l’équivalent du minimex en Belgique.

2 Titre de transport parisien.

Pour citer cet article Guislaine Gilles et Abdel Hamdaoui, « Du travail, pour pouvoir vivre dignement », Revue Quart Monde, Année 1999, Droit au travail et sécurité d'existence, Dossier, mis à jour le : 03/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2662.