Pour un nouveau regard - Un Cercle de Pensée Joseph Wresinski

Paul Grosjean

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Paul Grosjean, « Pour un nouveau regard - Un Cercle de Pensée Joseph Wresinski », Revue Quart Monde [Online], 166 | 1998/2, Online since 05 October 1998, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2740

Dans la suite du numéro Joseph Wresinski : le plus pauvre au cœur d’une intelligence, (Revue Quart Monde, n°165), l’auteur, expert du développement, réfléchit à la démarche spéciale du Cercle de Pensée Joseph Wresinski de Bruxelles.

Études, orientation et profession

Depuis le choix de mes études universitaires, commencées en 1956, le développement du Tiers Monde et la lutte contre la pauvreté dans ces pays ont orienté ma vie professionnelle. C’est en effet le problème de la faim dans le monde qui m’a poussé aux études d’ingénieur agronome des régions tropicales d’abord, et de sciences économiques ensuite. En 1963, je suis parti travailler dans des sociétés privées de plantations au Congo (ex-Zaïre). De là, je suis passé à la Banque mondiale à Washington, puis dans un grand bureau d’ingénierie belge travaillant surtout, à l’époque, en Afrique et en Amérique latine. Ensuite, je suis retourné au Congo comme responsable général du groupe de sociétés de plantations dans lequel j’avais commencé ma carrière vingt ans plus tôt. Enfin, depuis 1990, je travaille comme expert en développement rural dans un bureau d’études belge que nous avons créé avec quelques amis, et qui prend en charge des études socio-économiques diverses dans les pays du Sud ou de l’Est. En parallèle à ce travail principal, je donne aussi un cours sur la rationalité de l’approche « projet », en licence en économie du développement à la Faculté ouverte de Politique économique et sociale (FOPES) de l’Université de Louvain.

Cette énumération de fonctions montre que, tout en étant concerné par la problématique du développement, je ne me suis pas engagé dans ce domaine sous un angle philanthropique, comme certains « volontaires » œuvrant dans des ONG à des conditions de rémunérations que je considère comme précaires. J’en ai fait un métier, j’y ai développé une certaine compétence et j’ai voulu « y gagner ma vie », de la même façon que d’autres universitaires de même formation dans le monde occidental. En effet, je ne voyais pas pourquoi - et je ne vois toujours pas pourquoi - ceux qui prennent déjà le risque de la vie familiale et sociale difficile que mon métier implique, devraient en plus accepter des rémunérations plus faibles sous prétexte qu’ils travaillent directement en contact avec des populations pauvres.

Pendant mes études et au début de mon engagement outre-mer, j’étais membre du mouvement « Ad Lucem ». Ce mouvement d’inspiration catholique, fondé dans les années trente par le docteur Aujoulat, un médecin de l’administration coloniale française en Afrique, visait à donner une formation spirituelle et culturelle aux laïcs qui se destinaient à travailler dans les pays en développement. Deux axes principaux orientaient cette formation : d’une part, une réflexion approfondie sur les fondements de la foi chrétienne, notamment au travers d’une pratique personnelle de la lecture de la Bible et, d’autre part, une ouverture culturelle à la réalité des « autres » pour lesquels on avait des visées de développement. A « Ad Lucem », le concept de développement englobait tout l’homme et ne se limitait certainement pas aux seuls aspects matériels de son existence. Emmanuel Mounier, la revue Esprit et le Personnalisme nous guidaient philosophiquement tandis que des socio-économistes orientés vers le développement humain comme François Perroux, le père Lebret, Tibor Mende, A. Hirschman et Rostov nourrissaient notre conviction de bientôt gagner la bataille du développement.

Sur un point central, la façon de voir à « Ad Lucem » était assez proche de celle du Mouvement ATD Quart Monde. Tout comme le père Joseph Wresinski est parti du postulat de la dignité humaine et a cru que les pauvres pouvaient et devaient devenir les premiers agents de leur propre développement, la vision du développement à « Ad Lucem » se basait sur la conviction que les populations du Tiers Monde pouvaient et devaient devenir les premiers opérateurs de leur propre développement. Il fallait donc trouver, dans leurs propres cultures, les éléments qui pouvaient les conduire à une vie plus humaine tout en préservant les valeurs de ces cultures, peut-être capables d’engendrer une harmonie sociale plus satisfaisante que celle de l’Occident. A la longue, j’ai perdu le contact avec « Ad Lucem » pour des raisons pratiques mais aussi parce que ma propre évolution spirituelle et psychologique m’a éloigné de la foi chrétienne. J’en ai cependant gardé cette conviction, maintenant confirmée par l’expérience, que le développement est d’abord et avant tout l’affaire de ceux qui doivent se développer. Et je pense donc tout naturellement que cela est aussi vrai pour « les pauvres » dans nos sociétés occidentales.

Après plusieurs années de séjour à l’étranger, notre petite famille est rentrée en Belgique et mon épouse a pris contact avec le Mouvement ATD Quart Monde où elle travaille comme bénévole depuis une dizaine d’années maintenant. C’est par elle que j’ai connu le Mouvement ATD Quart Monde et que nous avons été invités à participer au Cercle de Pensée Wresinski de Bruxelles (CPWB), en plus des activités qu’elle y mène.

Le Cercle de Pensée Wresinski de Bruxelles

Au début, j’ai été fort désemparé par le mode de fonctionnement de ce Cercle. Je m’attendais à un travail intellectuel de réflexion qui devait aboutir à des conclusions et si possible à des documents, rapports ou contributions à une œuvre plus globale. Au lieu de cela, j’y ai été amené à un travail beaucoup plus en profondeur sur moi-même, que j’appellerais de « méditation laïque » sur la pauvreté.

Mais d’abord, et si possible en deux mots, comment fonctionne le CPWB ? Au début de l’année, les sept ou huit responsables du CPWB, dont je fais maintenant partie, parfois d’eux-mêmes, parfois sur base de propositions d’ATD Quart Monde Paris, choisissent un thème de réflexion autour duquel on sélectionne quelques textes du père Joseph Wresinski. Au cours des quatre réunions de l’année, chacun de ces textes, qui a été envoyé précédemment aux membres, est relu à haute voix par l’un d’entre nous. Cette lecture est souvent, mais pas systématiquement, suivie d’une présentation du thème soit par l’un d’entre nous, soit par quelqu’un que l’on a spécialement invité pour en traiter. Et puis s’ouvre, non pas une discussion structurée, mais un faisceau de réflexions qu’inspirent le texte et sa présentation aux participants. Ceux-ci, entre vingt et trente, sont pour partie des volontaires permanents1 du Mouvement et pour partie d’autres personnes qui viennent de tous horizons, le dénominateur commun étant une sensibilité certaine à la problématique de la pauvreté.

Chacun intervient tout à fait librement et spontanément : certains parlent beaucoup, d’autres moins, de longs silences méditatifs prévalent parfois, suivis de contributions que je trouve toujours intéressantes et enrichissantes. L’apport des volontaires me paraît essentiel dans le « travail » qui se fait. Ils apportent des faits vécus de pauvreté, des situations concrètes, des réactions réelles du Quart Monde et, surtout, une perception neuve de ces réactions, un angle d’attaque différent. Jusqu’à présent, nos réunions n’ont pas compris de personnes du Quart Monde en tant que telles, ce que je regrette mais que je comprends aussi, car il nous serait sans doute difficile de prendre le temps d’écoute nécessaire pour accueillir et vraiment comprendre ce qu’elles pourraient nous dire.

Je crois aussi percevoir dans nos réunions des réactions différentes de la part des volontaires par rapports aux autres participants. Ceux-ci, parmi lesquels je me compte, auraient peut-être plus tendance à « intellectualiser » les problèmes, à en faire la conceptualisation, la « théorisation » et à y rechercher des solutions d’ensemble. Mais presque toujours les contributions des volontaires nous ramènent au vécu et forcent, dans la mesure du possible, à sentir tout d’abord les choses, à les toucher par le cœur plus que par le cerveau, à faire toucher du doigt le vécu de ces situations par les personnes qui les vivent dans le Quart Monde. Nos propos - et nos silences ! - sont enregistrés et l’une d’entre nous, avec un dévouement inlassable, se charge de faire un compte-rendu écrit de nos réunions.

Ce que m’apporte et ce que ne m’apporte pas le CPWB

J’ai dit avoir été désemparé par le fonctionnement du Cercle. En effet, mon métier de consultant du développement m’oblige la plupart du temps à mener des analyses, à rechercher des causes et des processus, à formuler des recommandations qui portent sur des politiques de développement, sur des approches globales de la pauvreté et de l’accroissement du revenu. Au départ, je pensais que le travail du Cercle devait être du même type et, intérieurement tout au moins, j’étais un peu irrité de l’absence de produits « tangibles » (rapports, recommandations, prises de position, etc.) qui auraient résulté de nos réunions et travaux.

Mais j’ai progressivement compris qu’autre chose se passait, en moi tout au moins. Cette autre chose est moins facilement définissable mais puisque l’on me demande de le dire, je la décrirais comme une prise de conscience à mon propre compte de la réalité humaine de la pauvreté, même dans nos pays, et de sa dimension bien plus importante en termes d’absence d’épanouissement humain, de moyens d’expression, de culture que d’absence de moyens financiers. L’apport principal du Cercle a donc été pour moi une certaine transformation interne qui a ravivé et approfondi ce que j’avais déjà commencé à comprendre à « Ad Lucem » il y a de nombreuses années.

En second lieu, j’y ai mieux vu et compris un dénominateur commun des situations de pauvreté, par ailleurs diverses, dans tous les pays du monde : le déni de dignité humaine, de reconnaissance du pauvre d’abord et avant tout comme être humain. En conséquence, l’ingrédient principal, avant même toute amélioration matérielle, doit être la prise en charge des pauvres par eux-mêmes et leur « capacitation »2 personnelle dans cette prise en charge.

Pour être moi-même un catalyseur de cette évolution, il me faut être beaucoup plus à l’écoute de ceux que je prétends aider de telle sorte qu’ils puissent employer eux-mêmes ce que je peux apporter pour construire ce qu’ils souhaitent. Sans renier mon obligation de leur être utile par l’apport de ce que je suis, de ce que je sais et de ce que je peux, je ne puis leur être utile qu’en intégrant tout cela dans ce qu’ils sont et veulent devenir. Écoute, attention vraie, dépouillement des idées préconçues et des solutions préfabriquées, cheminement participatif dans la progression de la formulation de projets et interventions, quels que soient les raccourcis que je pense techniquement praticables, tout cela m’est revenu, sinon venu, au travers de ma participation au Cercle.

Dans ma pratique professionnelle, faite de nombreuses missions brèves dans les pays dits « en développement », j’essaye d’appliquer cela au sein même de mon travail, même si celui-ci est surtout fait de contacts formels avec des administrations et des institutions de financement international. De plus en plus d’ailleurs, celles-ci évoluent vers une prise en compte systématique, sinon complète, des besoins et souhaits des populations. En marge de ces contacts officiels, j’essaye aussi, beaucoup plus qu’auparavant, de profiter de mes missions pour prendre contact avec des structures et projets de développement plus proches des réalités humaines et du terrain que les entités officielles notamment, là où ils existent, avec les groupes du Mouvement ATD Quart Monde, mais aussi avec différents projets soutenus par une ONG de développement, proche de l’Université de Louvain.

Ces contacts directs sont toujours délicats car il faut du temps pour voir vraiment, et sans trop les déranger, ceux qui œuvrent à ces niveaux ; les calendriers serrés de ces voyages ne le permettent pas souvent. Mais pour moi, chacun de ces contacts est à la fois une épreuve, un enrichissement et une interpellation profonde à laquelle je ne peux que très imparfaitement répondre. C’est tout d’abord une épreuve car, aussi bien intentionné que je sois, je ne suis jamais préparé aux coups de rabots que la réalité donne à l’idée que je me suis faite de ce qui est à faire, et donc à l’idée que je me fais de moi. Ils viennent toujours râper des endroits que je croyais pourtant déjà suffisamment « polis ». C’est ensuite un enrichissement parce que la plupart du temps, la patiente gentillesse de ceux qui m’accueillent et une bonne combinaison de simplicité et d’humour permettent d’intégrer positivement les « frottements de l’ego » et de les transformer en amélioration de soi. C’est enfin une interpellation inassouvissable parce que ces contacts demanderaient chaque fois un engagement personnel plus complet dans la réalité humaine que je commence à toucher alors qu’il me faut déjà repartir.

Ce que ne m’apporte pas le Cercle, c’est ce que j’y cherchais au départ, et que je crois toujours justifié de rechercher et de promouvoir, mais dont je crois comprendre maintenant que le CPWB, et peut-être même le Mouvement ATD Quart Monde, ne sont pas le lieu.

Pour moi en effet, une bonne partie de la pauvreté et de la misère peut être éliminée par des politiques qui relèvent de l’État et des institutions, nationales et internationales, mais qui vont très souvent à l’encontre des intérêts d’une partie de la population, laquelle voit plutôt les bénéfices à retirer de la permanence de la situation actuelle que de son changement. Je pense que ces intérêts particuliers ne vont pas accepter les réformes sans une certaine résistance et donc des luttes politiques et sociales sont inévitables. Dans les pays démocratiques on peut encore espérer que ces conflits d’intérêts se résoudront par des processus démocratiques progressifs non-violents, mais c’est loin d’être le cas toujours et partout.

Par rapport à cette situation d’intérêts sociaux conflictuels, l’angle d’attaque du père Joseph Wresinski, et du Mouvement ATD Quart monde derrière lui, est la lente persuasion de l’ensemble des hommes, quelle que soit leur position sociale privilégiée ou non, considérée plus efficace à long terme que les affrontements et les combats de type politique, plus ou moins violents. Le message du père Joseph Wresinski est une exhortation de type moral, au nom des valeurs humaines latentes dans tout être humain. C’est un appel à tous les hommes et toutes les femmes « de bonne volonté », qui postule leur existence potentielle en nombre suffisant partout.

Mais c’est aussi une approche qui, apparemment en tout cas, donne l’impression que l’on peut faire l’économie des analyses économiques, sociales et politiques de nos sociétés qui engendrent pourtant la pauvreté et l’exclusion à ces niveaux d’explication. C’est une approche qui semble aussi faire l’économie de la prise en compte des mécanismes psychologiques sous-jacents au comportement des êtres humains en société, y compris celui de ceux qui s’adressent directement aux situations de pauvreté.

Fondamentalement, je pense que les défenseurs d’intérêts particuliers par rapport au bien commun sont plus motivés par la peur que par la rapacité ou l’égoïsme, et qu’en conséquence, la persuasion lente peut désamorcer cette peur. A long terme d’un côté, et en appui d’autres actions à plus court terme, l’approche du père Joseph Wresinski est donc justifiée.

Mais je pense aussi que la justice sociale requiert que l’on force un peu la vitesse de l’évolution par persuasion lente et cela débouche forcément sur des luttes et des conflits. Il faut des lieux où la réflexion qui permet cette évolution se formule et débouche sur des documents, publications, manifestes, etc., traitant d’aspects précis. J’ai fini par comprendre que le CPWB n’était pas, et ne voulait pas être, un de ces lieux et qu’il m’appartenait de trouver d’autres points d’insertion pour y développer cette réflexion et l’action sociale qui en découle.

Par rapport à cette forme d’engagement social plus directement actif, ce que m’apporte le CPWB est une certaine façon de voir les hommes et les femmes qui sont le cœur même des sociétés en développement, et de les intégrer dans ma réflexion qui, elle, doit devenir opérationnelle. C’est très important si l’on veut que les évolutions des politiques ne se fassent ni par dessus la tête de ceux que l’on veut aider, ni surtout à l’encontre de ce à quoi ils aspirent vraiment.

1 Célibataires ou mariés, ils rejoignent dans la durée les populations les plus exclues. Ils vivent, se forment et travaillent en équipe.
2 Terme de plus en plus utilisé en anglais pour dire « rendre capable »
1 Célibataires ou mariés, ils rejoignent dans la durée les populations les plus exclues. Ils vivent, se forment et travaillent en équipe.
2 Terme de plus en plus utilisé en anglais pour dire « rendre capable »

Paul Grosjean

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