Et les micro-crédits ?

Daniel Fayard

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Daniel Fayard, « Et les micro-crédits ? », Revue Quart Monde [Online], 166 | 1998/2, Online since 05 October 1998, connection on 30 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2760

La publication récente en français du livre de Muhammad Yunus et l’audience nouvelle de ses idées et de son expérience dans la communauté internationale invitent à réexaminer la pertinence du recours aux micro-crédits comme un des moyens de lutte contre la grande pauvreté, dans des pays comme les nôtres où ce genre de pratiques est peu développé.

Index de mots-clés

Micro-crédit, Economie

Index géographique

Bangladesh

L’aventure de la Banque Grameen racontée par son promoteur1.

Muhammad Yunus est citoyen du Bangladesh, un pays parmi les plus pauvres du monde : une densité de huit cent trente habitants au km², 90 % sont analphabètes, 40 % sont malnutris, des centaines de milliers sont victimes de catastrophes à répétition (famine de 1974, inondations de 1988, cyclone de 1992...).

Depuis plus de vingt ans, ce professeur d’économie se bat pour lutter contre la pauvreté, plus précisément pour doter les plus pauvres d’un moyen approprié leur permettant d’exercer une activité indépendante dont ils puissent tirer un bénéfice économique : l’accès à des micro-crédits.

Une révolution dans le monde des banques : prêter sans garantie ni caution à des gens réputés insolvables. Une autre façon de concevoir le développement. Une mise en cause de l’assistance, fut-elle celle de la Banque mondiale. Une provocation à l’engagement humain, prioritairement aux côtés des femmes et de ceux qui n’ont ni terre ni instruction. Leur permettre d’emprunter pour se procurer un bien susceptible de les aider à démarrer ou à développer une activité, c’est les affranchir de la fatalité de la misère, de la dépendance de l’usure comme de l’aide sociale, du poids de traditions culturelles ou religieuses qui les confinent en dehors du commerce avec leurs semblables.

Aujourd’hui plus de 10 % de la population du Bangladesh a recours à ce type de prêt et divers organismes le pratiquent dans cinquante-sept autres pays. Cette extension s’explique en grande partie par le constat que les plus démunis sont capables d’offrir un taux de remboursement égal, voire supérieur, à ceux qui sont pratiqués habituellement. Bien sûr il y a des facteurs à ne pas négliger : proportionner le montant du prêt et l’échéancier de son remboursement à la nature de l’objectif poursuivi, à sa plausibilité aussi. Mais les exemples abondent qui montrent que de tout petits projets individuels sont viables et rentables tant pour l’emprunteur que pour le prêteur. A noter l’importance attachée au soutien mutuel que peuvent s’apporter les emprunteurs regroupés dans un réseau solidaire de cinq personnes.

L’intéret de l’ouvrage de Muhammad Yunus, outre la compréhension des mécanismes mis en œuvre, réside pour une part dans l’illustration de la démarche opérée par les agents de la Banque Grameen (souvent au départ des étudiants ou des anciens emprunteurs). Ceux-ci n’attendent pas leurs clients derrière un guichet mais vont à leur rencontre, persuadés qu’ils peuvent aider ainsi des gens qui n’auraient jamais songé par eux-mêmes avoir recours à un prêt.

Mais c’est peut-être l’élaboration de la pensée de Muhammad Yunus lui-même qui est la plus captivante. On le suit dans ses prises de conscience progressives, dans ses réajustements continuels pour atteindre les plus démunis, dans ses convictions confrontées aux résistances ou aux complicités rencontrées chez les banquiers, les économistes, les responsables politiques. Il témoigne de ce que devraient être tant le savoir de l’Université que l’intelligence du développement. On le voit enfin parcourir le monde pour convaincre.

Sous réserve que l’emprunteur soit en bonne santé et capable de travailler, même s’il n’a ni instruction ni formation, il peut tirer parti d’un micro-crédit qui va lui permettre d’exercer davantage ses potentialités à travers une activité librement choisie.

« La dignité personnelle, le bonheur, l’accomplissement de soi, le sens de sa vie s’obtiennent par le travail, les rêves, le désir et la volonté des individus eux-mêmes », telle est la philosophie de Muhammad Yunus.

Il convient d’accorder des prêts pour aider les plus pauvres à mettre en valeur leur capital humain, en leur permettant pour commencer de démultiplier leurs compétences de survie, leurs capacités inventives de débrouillardise. Forts d’un dynamisme plus efficient qui leur aura permis de progresser dans la maîtrise de leur savoir-faire, ils oseront prendre de nouvelles initiatives, poursuivre de nouveaux projets, acquérir de nouveaux outils, encourager leurs enfants à se former mieux qu’ils ne l’ont été. A condition de pouvoir compter sur de nouveaux prêts leur ouvrant à chaque fois une nouvelle porte sur le chemin d’un avenir amélioré. En définitive, ce seront eux qui vaincront leur pauvreté.

Même s’il faut bien entendu d’autres moyens à une autre échelle pour relever des défis d’une grande importance comme la nutrition, le planning familial et la santé publique, l’environnement et l’éducation.

Pour sa part, la banque Grameen entend mettre fin à l’apartheid financier selon lequel on ne prête qu’aux riches : le crédit est un droit de l’homme ! Qui plus est, plus on est pauvre, plus on a besoin de crédit dans tous les sens du terme.

Le message est optimiste : « Oui, nous réussirons » sont les derniers mots de ce livre. Il nous vient de Dhaka. Il a été forgé en terre de misère. « Nous avons regardé comment fonctionnaient les autres banques, et nous avons fait le contraire. » Que valent en effet le savoir universitaire et la notion même de développement si rien ne change concrètement et dès maintenant dans la vie des plus pauvres ? Le message se veut universel.

Anatomie d’une démarche

Ce qui est proposé relève en réalité d’une approche très pragmatique. Ne s’agit-il pas d’étudier, avec quelqu’un qui soit en âge en capacité et en disponibilité de travailler, comment améliorer son activité ou comment envisager une activité qu’il ne pratique pas mais aurait envie de faire ?

Quel genre d’activité ? Une activité qui n’est pas forcément la mise en œuvre d’une qualification formelle reconnue comme telle, mais qui est liée d’abord à un savoir-faire acquis par expérience ou aisément accessible sans formation particulière. Comment va-t-il pouvoir mettre en œuvre ce savoir-faire ou mieux le mettre en œuvre avec une plus grande productivité ?

Une activité individuelle dont il puisse tirer une rémunération immédiate, qu’il s’agisse d’une production de biens, avec ou sans transformation, ou d’un service rendu. Comment va-t-il pouvoir accroître cette rémunération ?

Cette approche se veut promotionnelle : elle doit contribuer à améliorer ses conditions de vie. Elle suppose un soutien technique pour prospecter le champ possible de cette activité, son marché, et pour avancer une mise de fonds nécessaire au départ. Elle se veut aussi communautaire, en ce sens qu’elle suppose pour réussir la garantie d’un soutien de type associatif pour l’entraide mutuelle, l’évaluation et le conseil.

Questionnement et prospective

Dans notre société française, voire européenne, la plupart des aides offertes aux personnes démunies, pour leur permettre de déployer leur activité ou d’en retrouver une, induisent pour elles un parcours à forte aptitude socialisatrice, que ce soit dans des processus de formation, d’accès à l’emploi classique, d’insertion par l’économique ou de création d’entreprise. C’est-à-dire qu’elles orientent vers des activités qui supposent, pour être menées à bien, une base minimale de connaissances (savoir lire et écrire notamment) et une capacité d’adaptation à des règles administratives, à des pratiques professionnelles, à des modes de comportement souvent peu familiers aux personnes les plus pauvres. On le voit bien quand celles-ci finissent par se déprendre des canaux d’insertion qui leur avaient été proposés, parce qu’elles ne peuvent assumer le jeu de contraintes que ceux-ci impliquent.

Certaines personnes ne sont à l’aise que dans une activité où elles puissent jouir d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, compte-tenu du temps qu’elles doivent par ailleurs investir pour faire face à des insécurités dans leur vie quotidienne, compte-tenu aussi d’une culture acquise dans la pratique de travaux à rentabilité immédiate. Si bien que les statuts d’artisans ou de travailleurs indépendants leur seraient a priori mieux adaptés que ceux de salariés ou de stagiaires de la formation professionnelle. Mais les règlements qui les régentent sont complexes et pas à la portée de celui qui ne dispose pas d’un capital de base.

Pour ces personnes-là, ne conviendrait-il donc pas de rechercher plutôt les voies et les moyens qui leur permettraient de mettre en œuvre une activité individuelle dont elles puissent effectivement tirer parti dans les meilleures conditions possibles en termes de rentabilité ? C’est là que le recours au modèle institué par Muhammad Yunus pourrait s’avérer utile.

L’expérience tentée en France par l’Association pour le droit à l’initiative économique (ADIE), fondée par Maria Nowak qui s’en inspire, est riche d’enseignement. S’étant adressé d’abord à des individus très désocialisés, certains vivant à la rue, et constatant qu’ils étaient enclins à affecter un prêt d’argent à une consommation immédiate plutôt qu’à un investissement, par exemple dans un outil de travail, elle s’orienta vers un public plus apte à créer une petite entreprise individuelle susceptible de surcroît de générer un ou plusieurs emplois.

Cette dérive, Muhammad Yunus la constate tout en soutenant l’action de l’ADIE. Sa détermination demeure intacte : c’est bien aux plus démunis qu’il importe d’apporter un micro-crédit.

Une des raisons de l’échec relatif en France des premières tentatives les concernant tiendrait au fait que cette offre a été proposée à des individus pris au hasard, non insérés dans un réseau, qu’il soit familial (donc sans motivation forte et sans responsabilité propre vis-à-vis d’autrui) ou associatif (donc sans soutien suffisant). Mais les expériences tentées avec des adultes ayant charge de famille et soutenus par une association, comme par exemple à certains endroits avec des groupes familiaux itinérants ou sédentarisés appartenant au monde des gens du voyage, se heurtent encore à des insuffisances de compétences car les champs d’activité accessibles à des personnes sans qualification préalable se raréfient dans nos sociétés. Une possibilité d’accompagnement et de formation doit donc être liée à l’activité pour laquelle un prêt d’argent aurait été consenti.

L’initiative en la matière requiert sans nul doute innovation et ambition : vouloir permettre une activité socialement reconnue à des hommes et des femmes certes éloignés du marché compétitif de l’emploi mais capables de faire œuvre utile soit au bénéfice de la communauté soit dans des services rendus à des particuliers ou à des entreprises. Leur avenir dépend donc en grande partie du degré d’imagination prospective et de la détermination tant des édiles locaux et des acteurs sociaux que du législateur.

Nul doute que les réflexions n’ont ici d’intérêt que si elles s’adossent solidement aux expériences. C’est pourquoi, au-delà du passionnant livre publié par Yunus, nous éprouvons le besoin de prolonger l’enquête concernant les populations les plus défavorisées, spécialement dans les pays dits développés. Les expériences les plus humbles pouvant avoir un grand intérêt dans la mesure où elles enseignent à quelles conditions l’initiative économique des plus démunis peut être soutenue, il faut faire une exploration très ouverte à laquelle certains lecteurs de cet article peuvent certainement contribuer.

De ce point de vue il nous semble que certains chantiers méritent une attention à priori :

- Ceux qui informent sur des niches d’activité ou d’emplois accessibles aux plus pauvres.

- Ceux qui ouvrent de nouvelles voies dans le droit social. En dotant la pluri-activité de statuts légaux. En proportionnant les charges sociales de l’activité individuelle à la réalité des revenus qu’elle permet. En combinant, dans certaines conditions, les éléments de sécurité venant du RMI ou d’allocation de chômage avec les éléments d’insertion du travail à temps partiel.

- Ceux qui par différentes voies peu coûteuses ou même gratuites, mobilisent des compétences juridiques, comptables, commerciales, techniques, administratives au service de ceux qui en ont le plus besoin pour réussir à gagner leur vie par le travail.

1 Muhammad Yunus, avec la collaboration d’Alan Jolis, Vers un monde sans pauvreté, L’autobiographie du « banquier des pauvres ». Traduit de l’anglais
1 Muhammad Yunus, avec la collaboration d’Alan Jolis, Vers un monde sans pauvreté, L’autobiographie du « banquier des pauvres ». Traduit de l’anglais par Olivier Ragasol Barbey et Ruth Alimi. Editions Jean-Claude Lattès, 1997.

Daniel Fayard

Volontaire-permanent du Mouvement ATD Quart Monde depuis vingt-cinq ans, Daniel Fayard est rattaché à son Institut de Recherches et de Formation aux Relations humaines.

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