N° 209, 2009/1   •  Les droits de l'enfant en action
Fondamentales

Eradiquer la misère, par la «démarche Wresinski»

Xavier Godinot
  • publié en février 2009
Résumé
  • Français

« La misère n’est pas fatale. Elle est l’œuvre des hommes et seuls les hommes peuvent la détruire » disait Joseph Wresinski. Dans les pays riches comme dans les pays en développement, tel est le projet civilisateur qu’il a proposé à ses contemporains : « Eradiquer la misère, disait-il dans une allocution donnée à New York en décembre 1983, ce n’est pas simplement distribuer des dollars ou planifier des programmes de développement dans des bureaux. Eliminer la misère requiert une rencontre avec des hommes et des femmes. Cela requiert d’aller à leur recherche où qu’ils soient, non pas pour les éduquer, mais pour apprendre d’eux dans quelle mesure nos convictions sont valables, pour apprendre d’eux qui ils sont et ce qu’ils attendent de nous2 »

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Index chronologique

2009/1
Texte intégral

Qu’avons nous appris sur les efforts des familles les plus délaissées à travers le monde pour résister à la misère, et comment rendre ces efforts plus efficaces ?3.

Découvrir les dynamiques familiales de résistance à la misère

C’est à travers l’écriture de quatre récits de vie que nous avons cherché à mettre en évidence les dynamiques familiales de résistance à la misère. Issues de quatre pays et de quatre continents différents, ces familles sont représentatives en ce sens qu’elles ont enduré les différentes épreuves caractéristiques de la grande pauvreté et de l’exclusion dans leur pays.

A Manille, aux Philippines, Mercedita et sa famille ont vécu pendant des années sous un pont. Après le décès de son conjoint, Mercedita dut placer ses enfants en orphelinat, parce qu’elle n’arrivait plus à les nourrir, ni à leur payer l’école. Puis ils revinrent chez elle. Elle expliqua alors à Marilyn, qui tenait la plume : « J’ai été heureuse une fois dans ma vie, c’est maintenant que je suis avec mes enfants. C’est en eux que je vois la valeur de mes efforts. J’ai été forte malgré tous mes problèmes ». Elle est morte à quarante et un ans de tuberculose, maladie des pauvres, quelques jours après que le récit de sa vie ait été présenté à l’université des Philippines.

Le récit de la famille Rojas Paucar, au Pérou, témoigne de la même volonté de rester unis en famille, malgré la misère qui pousse à la dislocation. Les parents se sont saignés pour que leurs enfants soient scolarisés le plus longtemps possible.

Au Burkina Faso, Paul a quitté son village à quatorze ans pour trouver du travail, et s’est retrouvé à vivre pendant cinq ans dans les rues de la capitale. Le soutien, pendant plusieurs années, de Claude et de Bruno lui a permis de renouer avec sa famille, de trouver emploi et logement, de sortir de la misère. « A cause de vous, leur a dit sa grand-mère, Paul n’a pas trouvé la mort quand il vivait dans la rue. ».

En France, Farid, qui a vécu cinq ans dans la rue, expliqua à Floriane, qui l’enregistrait : « Vivre dans la rue, dormir dehors, c’est la catastrophe. On se déchire. Ca vous rend nerveux, ça vous rend sauvage, ça vous rend fou ». Grâce aux efforts que lui et sa compagne ont déployé et aux soutiens reçus, notamment à la cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand, ils ont pu en trois ans accéder à leurs droits fondamentaux au logement, à l’emploi décent, à la santé, à la culture, et reprendre chez eux leur petit Karim, qui avait été placé à sa naissance.

Ces quatre récits montrent que pour sortir de la misère, l’individu ou le groupe doivent pouvoir mobiliser des liens fondamentaux qui leur permettront d’accéder aux droits fondamentaux. Sans le renouement et le renforcement des liens familiaux et des liens de voisinage, l’accès aux droits est impossible, qu’il s’agisse de l’accès aux soins, à un logement, à la scolarité ou à un emploi décent.

Tels sont quelques ingrédients indispensables d’une politique visant à éradiquer la misère, et non à la gérer. Mais ils ne suffisent pas.

Refonder la mondialisation sur les droits de l’homme

Les économistes anglo-saxons, plus que les autres, ont étudié les liens entre mondialisation et extrême pauvreté au cours des décennies passées. Leur constat reprend souvent, en tout ou en partie, celui fait par les ONG.

Les politiques d’aide publique au développement, mises en œuvre par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale pendant vingt ans, sous la forme des programmes d’ajustement structurel, ont été un désastre. Elles ont conduit à la paupérisation de nombreux pays, tout particulièrement en Afrique sub-saharienne. Pourquoi cet échec, que l’assemblée générale de l’ONU a voulu dépasser, en adoptant en 2000 les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), dont le but est « que la mondialisation devienne une force positive pour l’humanité toute entière4 » ?

Amartya Sen, prix Nobel d’économie, considère qu’une conception beaucoup trop matérialiste du développement a prévalu.  Dans un livre publié en 1999, « Development as Freedom »5, il souligne que le développement doit être conçu d’abord comme un accroissement des libertés individuelles, un accroissement des possibilités de choisir la vie que chacun souhaite, ce qui est fort différent du seul enrichissement matériel.

Jeffrey Sachs, qui fut conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU pour la mise en œuvre des OMD, estime que les recettes préconisées par le FMI et la Banque Mondiale étaient idéologiques, et non pas fondées sur un diagnostic de la situation spécifique de chaque pays. Pourtant, affirme-t-il, dans un livre intitulé « The End of Poverty », publié en 20056, il est possible de mettre fin à l’extrême pauvreté dans le monde en une génération, à condition de faire des investissements massifs dans plusieurs domaines et de promouvoir des changements structurels. Ce programme, affirme-t-il, peut être entièrement financé par l’Aide publique au développement déjà promise par les pays donateurs.

Comme les précédents, ce programme échouera, rétorque William Easterly, professeur d’économie à l’université de New York, après avoir été économiste à la Banque Mondiale, dans un livre publié en 2006. Si l’aide publique de l’Occident a fait beaucoup plus de mal que de bien aux pays en développement, dit-il, c’est parce que l’homme blanc se croit détenteur du savoir, qu’il pense et planifie à la place des populations concernées, en ignorant tous les obstacles qui empêchent d’atteindre les plus pauvres7. La lutte contre la pauvreté doit être pilotée par les organisations de base, et non par les planificateurs occidentaux.

Paul Collier, professeur d’économie à l’université d’Oxford après avoir été directeur du département de la recherche à la Banque Mondiale, tente une synthèse des deux approches dans un livre publié l’an dernier8. Il admet qu’il faut soutenir en priorité le combat des personnes qui, à l’intérieur des sociétés les plus appauvries, se battent pour le changement et se heurtent à des groupes puissants. Pour cela, il préconise de maintenir l’Aide publique au développement, en la rénovant profondément, mais aussi d’utiliser tout un arsenal juridique, constitué de lois et de chartes, pour faire advenir de nouvelles normes dans les attitudes et les comportements, aussi bien au Nord qu’au Sud.

Aujourd’hui, le système économique mondial est en crise grave : crise financière, crise alimentaire, réchauffement climatique particulièrement dangereux pour les populations des pays les plus pauvres. La mondialisation a été marquée par un conflit durable entre la logique du libéralisme économique et celle des droits de l’homme, dans laquelle la première a largement dominé. Eradiquer la misère, violation des droits de l’homme, implique de faire prévaloir le respect des droits de l’homme pour tous, sans pour autant casser les ressorts du développement économique et social, indispensable pour fournir les moyens de la mise en œuvre des droits.

La nécessité d’améliorer l’encadrement juridique de l’économie apparaît maintenant comme une évidence, après des décennies de laxisme, au cours desquelles syndicats de travailleurs et ONG ont reproché aux gouvernements d’organiser l’impuissance publique par la dérégulation.

Ces combats pour des changements structurels sont essentiels. Mais Joseph Wresinski rappelait : « Nous ne pouvons nous approcher du plus pauvre qu’en nous dépouillant, nous ne pouvons le défendre qu’en nous compromettant9 », soulignant ainsi combien des transformations personnelles profondes sont indispensables pour constituer un mouvement social capable de susciter les changements requis.

La démarche politique à laquelle Joseph Wresinski invite chaque personne et chaque institution, reste pertinente. Cette démarche est éminemment civique et politique, puisqu’elle a pour finalité l’éradication de la misère. Mais elle est aussi, indissociablement, scientifique, culturelle et même spirituelle. N’oublions pas que les combats de libération menés par le Mahatma Gandhi en Inde, le pasteur Martin Luther King aux Etats Unis, ou Nelson Mandela en Afrique du Sud, ont eu une composante éthique et spirituelle forte.

Cette démarche comporte plusieurs étapes :

- La première est  d’aller à la recherche et à la rencontre des plus défavorisés, pour apprendre d’eux, en utilisant les méthodes les plus participatives mises au point par les sciences humaines. Elle revient à affirmer que parler de pauvreté sans rencontrer ceux qui la vivent, c’est s’exposer à toutes les erreurs et manipulations. Elle est exigeante, car nous vivons dans des mondes très cloisonnés qui ont peur les uns des autres. Si Jeffrey Sachs, brillant économiste américain, ose affirmer que l’extrême pauvreté n’existe plus dans les pays riches, c’est parce qu’il n’a jamais rencontré les plus pauvres dans son propre pays. Si Paul Collier, brillant économiste anglais, ose affirmer que dans la lutte contre l’extrême pauvreté, la priorité doit être donnée aux populations des pays sans croissance économique, c’est qu’il n’a jamais touché du doigt la souffrance des familles abandonnées dans les pays émergents et les pays riches.

- La deuxième étape consiste à cheminer avec les plus défavorisés dans la durée pour gagner avec eux des changements personnels et institutionnels. C’est dans ce dialogue et ce cheminement ensemble qu’apparaît dans toute son ampleur la violence structurelle du désordre établi, liée à l’ignorance, l’indifférence ou le mépris de personnes de toutes origines. Nous avons besoin des yeux des plus défavorisés pour voir toutes les facettes et toute la profondeur de cette violence. Wresinski disait : « Il n’y a pas d’adversaires à abattre, il n’y a que des amis à gagner » afin de susciter de nouveaux consensus dans les arènes politiques. Dans ce cheminement, nous sommes invités à « réinventer nos métiers », de chercheur, d’enseignant, d’élu, de praticien professionnel ou de militant. Nous sommes invités à les déconstruire pour les reconstruire avec les plus défavorisés, en apprenant à croiser nos savoirs, nos pratiques et nos pouvoirs avec eux.

- Wresinski invitait les défenseurs des droits de l’homme à s’unir dans un « mouvement social de rassemblement », dont les plus défavorisés sont le centre, puisque ce sont eux qui souffrent des violations des droits de l’homme à combattre. Il suggère donc une révolution copernicienne dans notre perception du monde, puisqu’il demande de mettre au centre ceux qui sont considérés comme les plus marginaux. Il demande de considérer comme essentiel ce qui était tenu pour accessoire.

Notes

1 Coordonné par Xavier Godinot, avec Floriane Caravatta, Marilyn Ortega Gutierrez, Patricia et Claude Heyberger, Rosario Macedo de Ugarte et Marco Aurelio Ugarte, Alasdair Wallace, Presses Universitaires de France, novembre 2008.

2 Cité par Fanchette Clément-Fanelli, «Taking a Country at its Word, Joseph Wresinski Confronts the Reality and Ideals of the United States», Fourth World Publications, Landover, USA, 2006, p. 255.

3 Ce texte reprend l’intervention de l’auteur  lors du Colloque international « La démocratie à l’épreuve de l’exclusion. Quelle est l’actualité de la pensée politique de Joseph Wresinski ? », à Paris, Sciences Po, du 17 au 19 décembre 2008.

4 Déclaration du Millénaire, téléchargeable sur www.un.org/french/milleniumgoals

5 Sen Amartya, « Development as Freedom », Oxford University Press, 1999.

6 Sachs, Jeffrey, « The End of Poverty : Economic Possibilities For Our Time », New York, The Penguin Press, 2005.

7 Easterly, William, « The White Man’s Burden. Why the West’s Efforts to Aid the Rest of the World Have Done So Much Ill and so Little Good », New York, the Penguin Press, 2006.

8 Collier, Paul, « The Bottom Billion, Why the Poorest Countries Are Failing and What Can be Done About It », Oxford University Press, 2007.

9 Entretiens du père Joseph Wresinski avec Gilles Anouil, « Les pauvres sont l’Eglise », Paris, Ed. Le Centurion, 1983, p. 64.

Pour citer cet article Xavier Godinot, « Eradiquer la misère, par la «démarche Wresinski» », Revue Quart Monde, Année 2009, Les droits de l'enfant en action, Fondamentales, mis à jour le : 04/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3096.