On a eu des hauts ensemble

Vicky W. and Patricia Heyberger

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Vicky W. and Patricia Heyberger, « On a eu des hauts ensemble », Revue Quart Monde [Online], 150 | 1994/1 et 2, Online since 01 October 1994, connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3139

Préface

Je n’ai pas eu de sœur. Elle non plus. Elle s’appelle Vicky, et pourrait être ma sœur, puisqu’elle a deux ans de plus que moi, c’est-à-dire 35 ans. J’aurais aimé cela, parce qu’elle est combative, et j’apprécie ces femmes-là.

J’ai toujours éprouvé un certain émerveillement à être née en ce siècle de l’heureux mariage du Savoir et de la Liberté. Ainsi s’est-il présenté à moi à chaque étape de mon existence : famille, études, engagement, mariage, famille. En tout, bonheur.

Elle a été plongée au sein d’événements contraires à mon ordinaire tranquille. Pas seulement par le hasard. Ce serait oublier que les plus beaux chemins ont été dessinés par les milliers de pas des hommes qui marchent de l’avant. Mais les lourdes empreintes de ces pas des gens heureux - nos empreintes - ont écrasé sur leur passage la terre, l’herbe, la vie, là où d’autres vies cherchaient aussi à exister. Ce n’est pas de l’inconscience : qui pourrait reprocher à l’homme de marcher, lui que portent deux jambes ?

Seulement voilà : les uns marchent dans leur vie, et pour les autres, c’est la vie qui leur marche dessus. Ceux-là se décomposent, comme les feuilles écrasées, puis à grand frais d’humanité, ils se recomposent un visage de sentier, dont la beauté ne nous atteint qu’en certaines circonstances : au lever du soleil ou à son coucher, selon l’orientation, dans la brume de novembre ou la chaleur torride de juillet, selon leur caractère. Parfois, on découvre cette beauté par hasard ou par erreur. La beauté de Vicky m’est apparue par un long travail. Non pas seulement le mien. Un travail venu de plus loin que celui d’écrire la vie de Vicky avec elle.

C’est le travail de tous ceux qui, à travers les temps, nous ont appris à regarder l’être, à ne jamais confondre la personne intérieure avec sa situation. C’est à cela que nous engageait le père Joseph Wresinski, en nous apprenant à écrire des monographies de familles. C’est en héritière de cette recherche que j’ai pu regarder en Vicky, non pas seulement la femme énergique et volontaire qu’elle est (et c’est déjà formidable : tant de gens la considèrent avec accablement !) mais ce qui est immense en elle, extrême : l’émanation d’un commun destin, le lieu de confluence d’innombrables vies de peines, le lieu de confluence des éternels recommencements.

Elle est plurielle, Vicky. Elle est Dona Mathilda du Guatemala, enfant hantée de n’avoir jamais été consolée par sa mère, dont l’expérience de la liberté commence à l’adolescence par des travaux harassants chez une cousine et l’embauche, à l’essai, dans un restaurant... Elle est Frau Hirt d’Allemagne, tellement furieuse quand on lui apprend que ses enfants ont été placés, que l’Office de la Jeunesse doit faire appel à la police pour la faire sortir... Elle est Jenny Robinson, habitant le treizième étage d’une tour du Lower East Side de New York qui, après avoir élevé ses filles et ses garçons, accueille chez elle sa petite-nièce en fugue d’un foyer, et une autre ensuite, et aussi des bébés jumeaux suite à l’appel télévisé d’accueillir « un bébé pour Noël » ... Et par la manière dont toutes ces vies1 convergent en elle, elle est, elle, unique.

Et qu’en aurait-il été si... si... ou encore si... ? Vicky se le demande souvent. Elle ne remercie le hasard ni ne le maudit. Par certains côtés d’elle-même, elle vit hors de sa vie. Elle sent qu’elle a déjà dû vivre une autre vie, par exemple sans problèmes d’argent.

Et maintenant, elle revit une vie où elle n’est pas à sa place. Sa place est sûrement ailleurs.

Elle se sent tellement bien dans une robe longue !

Patricia Heyberger

I. L’enfance : c’est ça qui apprend la vie

Histoire des parents :

Peu de temps après leur mariage qui eut lieu en 1956, les parents de Vicky se rendent à un mariage dans la région de la Moselle. Son papa n’a pas l’habitude de boire, et ne tarde pas à se sentir malade. Il va prendre l’air, avance au bord de la Moselle. C’est une froide journée d’hiver, de mars 1957. Malheureusement, il perd l’équilibre, tombe dans le fleuve, et périt dans les flots. Il avait 22 ans. Sa femme, désormais veuve, est enceinte de trois mois. Elle aussi n’a que 22 ans. Ils ont vécu six mois de mariage.

Vicky n’a jamais pu vérifier l’exactitude de ces circonstances. Ce qu’elle sait, elle a dû le glaner ici et là, au hasard des rencontres. D’autres choses, elle les a découvertes sur les actes de naissance de ses parents. Personne ne peut lui garantir la cohérence des événements.

Son papa était originaire d’un des quartiers pauvres de la ville de Luxembourg, situé en fond de vallée. Ce quartier peuplé de familles d’ouvriers, considéré comme un lit de misère, souffre de cette réputation.

La maman de Vicky est la sixième de la famille, après 5 garçons ! Elle est née en 1934, et à cette date, son père a déjà 57 ans et sa maman 49 ans. La famille habite une petite ville dans l’Est viticole du Luxembourg, au bord de la Moselle. Son papa est pêcheur.

« Mon grand-père pêcheur était-il riche ? », se demande Vicky qui a entendu dire que l’endroit était plein de poissons avant la canalisation. Mais Vicky ne sait pas comment vécurent ses grands-parents. Elle en sait si peu ! Juste quelques détails : sa maman, jeune fille, avait été ouvrière à 1’usine de carrelages et céramiques de la région ; un des frères était devenu aussi pêcheur, avant de se reconvertir comme soudeur-zingueur au moment de la canalisation de la Moselle.

Le 7 juillet 1957, Vicky voit le jour. Après le décès de son mari, sa maman est revenue dans la maison parentale. Tous ses frères sont aussi restés dans le village parental, et même, ils habitent la même rue. « La rue de la famille ! » s’exclame en riant Vicky.

Mais sa maman est atteinte de tuberculose, et une radio des poumons révèle vite que Vicky l’est aussi.

Elles partent toutes deux en sanatorium, au nord du pays. Quelques dix kilomètres seulement séparent le sanatorium des adultes de celui des enfants, mais pour Vicky et sa maman, cette distance ne se rattrapera jamais.

Ce placement en sanatorium est le premier d’une longue série. Mais c’est celui qui laisse à Vicky les meilleurs souvenirs. Elle se souvient qu’un moine venait souvent rendre visite aux enfants de l’institution. Il la berce lorsqu’elle pleure : « Ne pleure pas, ma petite Vicky. » Elle se souvient aussi que les religieuses qui dirigent la maison étaient compréhensives, et surtout justes : tout était partagé entre les enfants, même avec ceux qui avaient rarement des cadeaux ou friandises à partager, comme elle.

« C’est incroyable, comme on peut se souvenir de tout cela. La nuit, je rêve encore de la Saint-Nicolas là-bas... Je suis toute petite, et quand le Saint-Nicolas arrive, avec le "Housecker "2 il a un grand sac, et il y a deux jambes qui dépassent. Je suis sûre qu’il a déjà emporté un enfant, et peut-être maintenant, c’est moi qu’il va emporter ! Je le crois vraiment. Alors je me sauve, je cours partout dans la maison, je suis vraiment terrifiée, je ne sais pas je vais, je cours, et je me retrouve à la cave. Alors là, dans le noir... Mon Dieu ! »

Un jour, sa maman vient lui rendre visite, avec un monsieur : c’est son nouveau père... Vicky se souvient qu’ils lui ont offert un ours en peluche qui chantait l’air de « Vor der Kaserne, vor dem grossen Tor. »

En effet, sa maman est maintenant remariée, depuis septembre 1959. Le mariage religieux eut lieu, paraît-il à sept heures du matin ! Comme c’est la tradition, ils reçoivent des télégrammes de félicitations décorés. Sans doute, malgré sa maladie, sa maman a-t-elle voulu revivre. C’est du moins ce que suppose Vicky. Ce nouveau mari un peu plus jeune qu’elle est cheminot, c’est un emploi sûr.

Mais la tuberculose est tenace, et trois ans après son mariage, la maman de Vicky succombe à sa maladie. Elle s’éteint en octobre 1962 dans une clinique du sud du pays. Plus tard, Vicky travaillera justement dans cette clinique, sans savoir que sa mère y est morte. « Comme la vie tourne et revient aux mêmes lieux ! » s’exclame-t-elle en découvrant cette coïncidence.

Vicky se demande toujours ce qu’a vécu réellement sa maman pendant ces trois dernières années. Certaines réflexions suspectes lui font entrevoir que ce fut difficile. « Si ta mère avait moins bu…Si ta mère n’avait pas mis ses cachets aux toilettes, sans doute serait-elle encore en vie ! Si elle ne s’était pas laissé aller comme ça... » entend-elle plusieurs fois de la part des oncles et tantes. « Ma mère était au plus bas, très découragée par sa maladie », pense Vicky.

Vicky est allée revoir le second mari de sa maman. Elle avait gardé des contacts avec lui, très épisodiques : enfant, lors de séjours chez sa tante, elle a l’habitude d’aller le voir, il habite toujours la maison où il vécut avec sa maman, de l’autre côté de la rue. Elle entre dans la grande cuisine, elle lui roule des cigarettes...

Mais la maison est un jour vendue aux enchères, et chacun reçoit sa part : les oncles, et Vicky, mais c’est une toute petite somme d’argent, qui est placée sur son livret d’épargne.

Elle ne retrouvera son beau-père que beaucoup plus tard, au hasard d’un travail que son mari partage avec lui. Il évoque encore très douloureusement le décès de sa femme. « Les gens de la famille l’ont forcée à boire » dit-il sans vouloir expliquer.

Après être resté veuf pendant dix ans, il s’est remarié avec une amie d’enfance de la maman de Vicky. Cette amie raconte à Vicky quelques souvenirs de leurs espiègleries enfantines et les colères de la grand-mère, « une grosse femme sévère, énergique... »

Après le décès de la maman, tout le monde avait été convoqué chez le juge, les frères et le beau-père. Mais le juge a refusé la parole à ce dernier : « Vous, restez tranquille, vous n’avez rien à dire. » C’est un oncle de Vicky, un des frères aînés de sa maman qui devient son tuteur. Ainsi, à 5 ans, Vicky n’a plus de famille. Il ne lui reste que cet oncle et sa femme qui, seuls, resteront attentifs à elle : elle passe à l’occasion des vacances chez eux. Parfois, cette tante vient aussi la voir au sanatorium. Vicky ne fut pratiquement pas en contact avec la famille de son véritable papa. Elle se souvient seulement que sa tante l’a emmenée une fois les visiter.

« Chez eux, la cour est pavée, il y avait des chats, et une odeur très spéciale, une odeur d’œufs cuits avec du lard, une odeur de fourneau ouvert, cela vient du sol et des murs. Dans la pièce centrale, on se croit chez des paysans, à cause des bancs en bois. Je garde l’impression qu’ils étaient pauvres »

Alors que d’autres écrivent des livres sur les souvenirs racontés par leurs parents, Vicky n’a vécu que des détails fugitifs : un ours en peluche, une maman malade, des odeurs banales...

Comme pour tant d’enfants orphelins, la famille n’est pas une racine, mais une rive inaccessible, brouillée par la fragilité des suppositions, des espoirs insensés, des regrets : « Si j’avais connu... »

L’odeur des collectivités..

A l’âge de 7 ans, Vicky doit commencer une scolarité sérieuse, ce qui n’est pas possible au sanatorium, où les enfants n’ont qu’une heure de cours par jour. Vicky est donc orientée dans un orphelinat du pays. Nous sommes en 1964 : pour cette enfant, c’est une expérience dure et grave qui commence.

« Dans ce home, dira-t-elle plus tard, j’allais vraiment mal ! »

Elle se souvient du décor vétuste des premiers temps, avant la rénovation du foyer. Il y avait des chauves-souris dans ce vieux bâtiment : Vicky n’a pas oublié que les enfants devaient enfiler un bonnet de plastique avant de s’engager dans les escaliers, afin que les chauves-souris ne s’accrochent pas dans les cheveux. Les cafards dans les salles de bains collectives, les lits de fer superposés sont le paysage quotidien des enfants de cette institution.

Pourtant, pendant cette période, l’orphelinat vivra une mutation profonde. Le foyer sera entièrement rénové. Le métier d’éducateur est apparu, et des éducateurs sont embauchés. Les religieuses ne seront plus seules à exercer la responsabilité éducative. Des sous-groupes, plus humains, sont constitués. Après la rénovation, il y a une nouvelle monitrice à chaque étage.

Mais les nouveaux bâtiments ne font pas disparaître tous ces petits événements de la vie collective que Vicky supporte mal, tant ils sont chargés d’humiliations, de vexations et d’injustices. Pour Vicky, les murs avaient changé, mais les règles étaient les mêmes !

Et puis, quand on est un "enfant du home", on apprend vite que l’on est différent : les enfants du village, et les « enfants du home » appartiennent à deux mondes qui ont du mal à se rejoindre, et les insultes fusent dans la cour de récréation de l’école.

Rien ne semble colorer ce quotidien.

Pour un Noël, Vicky est invitée dans une famille.

« Sans doute envisageaient-ils de me garder après, mais ils m’ont rendue. Tu sais, on était comme des enfants brûlés, on avait mauvaise réputation. »

Vicky garde un goût amer de cette tentative. « On se sent être une bête que l’on essaye et que l’on rend... Les gens viennent dans un foyer, ils choisissent un enfant, et si ça ne va pas, ils le rapportent. Ils ont essayé de faire quelque chose de bien, mais ont-ils fait l’effort de me comprendre, moi ? »

Le jour de la première communion non plus n’est pas une belle journée pour Vicky, alors même que sa tante et son oncle tuteur, ainsi que son parrain et sa marraine sont venus lui rendre visite, alors même que pour l’occasion, le repas leur sera servi spécialement par les religieuses du foyer : non pas un repas avec les autres, mais un repas pour eux seuls. Mais Vicky se sent écorchée : cela ne suffit pas à lui faire oublier que le matin même elle s’est fait réprimander pour une futilité.

Vicky n’a eu par la suite aucune relation affective avec son parrain et sa marraine, qui sont un frère de sa maman et sa femme. « Ils étaient distants, pense Vicky avec regrets. Mon "magnificat de communion", celui qu’ils m’ont offert, je l’ai encore. J’avais écrit mon nom avec une plume d’oie sur la première page. La communion, c’est vraiment une autre phase de la vie qui doit commencer, non ? »

En 1967, Vicky est recueillie, pendant plusieurs mois chez son oncle tuteur. C’est une période familiale, mais du haut de ses dix ans, elle perçoit bien les problèmes que cela pose. Son oncle et sa tante ont déjà des petits-enfants qui ont l’âge de Vicky. A qui faut-il donner la préférence ? Elle sent qu’elle est l’occasion de disputes fréquentes entre son oncle et sa tante : leurs positions ne sont pas les mêmes, parce que l’oncle est le frère de sa mère, et la tante est plus distante... Vicky s’interroge.

« Qu’est-ce que c’est, une vie d’enfant ? Je rentrais de l’école, il fallait aider, beaucoup aider, laver les escaliers, éplucher les légumes, il y avait aussi la lessive. Quand les devoirs étaient finis, je tricotais des culottes de laine et de coton. Je devais rester assise sur le banc, avec les vieilles dames qui se racontaient leurs histoires. "Oh, elle est quand même déjà bien sage pour une enfant de cet âge !", disaient les vieilles. Ma tante était toute fière !

C’était moi, en 1968, dans cette scène d’un autre âge. On ne m’a pas laissé l’enfance. Qu’est ce que je pensais dans ma tête ? Je voyais les autres enfants qui jouaient : pourquoi pas moi aussi ? »

Un jour, sa valise est prête, l’assistante sociale vient la chercher et l’emmène... La tante a demandé que Vicky reparte.

L’assistante sociale connaît bien Vicky, elle la « suivra » assez longtemps. Mais maintenant, elle est morte. Vicky aimerait savoir ce qu’elle pensait de tout cela !

C’est dans un autre foyer qu’elle conduit Vicky qui y restera pendant deux ans. Elle s’y sent bien.

« C’était plus grand, il y avait plus d’enfants, on n’était pas toujours après moi, je me sentais plus libre. Mais j’étais déjà lasse des foyers. Toujours les mêmes odeurs qui nous poursuivent... Au sanatorium, c’était l’odeur du pudding avec du lait chaud sur les tables en formica. Ici, c’était l’odeur du repas sur les tables en linoléum, et l’odeur des vestiaires : ce mélange de laine et de transpiration des manteaux, odeur indéfinissable dont nous sommes revêtues comme un manteau de honte : l’odeur des collectivités !

C’est là que j’ai commencé à penser : on ne peut pas te tuer pour quelque chose que tu ne veux pas faire. On peut te dire non, te frapper une fois, mais après, ils seront obligés de te laisser un peu de liberté »

Mais la limite d’âge de ce foyer est 12 ans.

A cet âge, Vicky va donc aller vivre pendant quelques mois à l’internat d’un pensionnat du nord du pays. C’est une école ménagère, Vicky y apprend à broder les draps et les taies d’oreillers de son « trousseau de jeune fille. » C est 1’époque de sa puberté, ce n’est pas facile... Mais elle se lie d’amitié avec 1’une des religieuses, plus compréhensive, plus attentive : « Une fois, j’étais malade, on ne m’a pas prise au sérieux, sauf elle. C’est aussi elle qui m’a fait obtenir des lunettes, parce que je ne voyais rien au tableau, et on ne me croyait pas ! »

Enfin, en 1970, elle a alors 13 ans, elle se retrouve, placée, à vivre chez une demoiselle d’une soixantaine d’années, une amie de l’assistante sociale, qui habite un tout petit appartement dans un faubourg de Luxembourg. La journée, Vicky va à l’école, et le soir, elle dort dans le salon. Elle ne sait pas pourquoi on l’a mise chez cette dame. Cette demoiselle venait de Paris, elle était toujours très maquillée, se souvient Vicky. Elle travaillait aux cuisines de l’orphelinat des garçons.

« Que veut-elle de moi ? Je suis sans doute un complément d’argent, une servante à bon compte fournie par la copine... Même mon lit a été acheté avec l’argent qui est sur mon livret d’épargne...

Elle a des idées bizarres, elle me brûle la pointe des cheveux, il paraît que cela fait du bien, elle me les lave avec de la bière...

Mais elle me laisse seule à midi.

Et que cache-t-elle dans cette chambre qui m’est interdite ? Quelle est cette odeur qui s’insinue sous la porte ? »

L’entente n’est pas formidable entre elles, alors Vicky a la permission de rester à la cantine de l’école à midi.

Mais cela ne va pas mieux. Vicky ira donc vivre à plein temps à l’internat de l’école.

Quelques temps plus tard, Vicky retourne chez la demoiselle. Elle veut récupérer sa couverture. Une voisine lui apprend que la demoiselle a été placée dans un foyer pour personnes seules : elle ne pouvait plus vivre seule à cause de l’alcool. Son appartement était encombré de saletés dont, dit la voisine, « on a rempli une demi-camionnette pleine. »

A l’internat, Vicky espérait que ce serait mieux, parce que c’était un tout petit foyer de 5, 6 filles. Mais elle se sent étiquetée, elle a déjà fait « tant de stations » ... En effet, très vite, on la trouve nerveuse, on l’emmène chez le médecin pour cela, et il lui prescrit des gouttes. Mais les éclats de Vicky continuent et ses révoltes effrayent : à peine deux mois après son arrivée, suite à une rébellion - « Je mettrai le feu ici ! » - elle est envoyée en maison d’éducation, le seul foyer qui existe alors pour les filles de son âge. Un foyer d’adolescentes dont le nom seul sonne comme un verdict pour les enfants placés !

Nous sommes en 1970 : en moins de trois ans, Vicky vient de connaître cinq lieux de vie différents et dispersés géographiquement. Sur la carte du pays, Vicky a tenté de retracer le chemin, de relier entre elles les étapes de son enfance. Elle n’obtient qu’une étoile déséquilibrée dont le cœur est indéfini. A chaque lieu, Vicky a ressenti de plus en plus nettement son isolement : à l’école ménagère, les internes rentraient pour le week-end, elle et trois filles restaient. Chez la demoiselle qui travaillait toute la journée, elle était seule à midi, et ne savait pas se faire à manger. De surcroît, la relation avec la demoiselle s’est soldée par un échec. A l’internat de la dernière école, elle s’est sentie le bouc émissaire.

On peut comprendre son anxiété, en arrivant à la maison d’éducation !

La maison d’éducation était un foyer d’Etat assez récent. Bien qu’elle fût populairement considérée comme une maison de correction - il est vrai qu’à l’époque, elle était placée sous tutelle du ministère de la Justice - les religieuses qui en assuraient la direction insistaient sur le fait que les filles n’étaient pas des criminelles. Elles avaient essayé de « sauver » ce qui était encore possible : elles avaient mis des rideaux aux fenêtres, chaque groupe avait une salle de séjour et ses propres chambres, que les filles pouvaient aménager comme elles le désiraient.

Cependant, l’ambiance y est difficile. C’est un établissement fermé, l’école même y est intégrée et Vicky, qui a déjà beaucoup souffert de ne pas avoir de vie intime, « encaisse » mal cette discipline...

Le soir en cachette, elle respire l’odeur d’un jeu de cartes, qui lui vient de chez sa tante. Son cœur d’orpheline se serre à mesure que s’évaporent ses souvenirs avec l’odeur...

« Le plus dur, c’était de se sentir enfermé : en dehors des repas, du ménage, des temps d’école, nous étions toujours enfermées, seule chacune dans sa chambre. Enfermées dans la cour où nous tournons, une demi-heure chaque jour, après l’école. Enfermées le samedi après-midi dans la salle commune, où nous avons le « droit » de nous mettre des bigoudis les unes aux autres. Enfermées dans la salle d’isolement après une faute jugée trop lourde ou un refus trop compromettant. C’était tellement simple : enfermées, on était protégées ! »

Dans l’école du foyer, Vicky commence une formation de coiffeuse sans la terminer. Même chose pour la formation de commerce : en sténographie, elle se dit qu’elle ne réussira jamais à comprendre, et en dactylographie, les filles doivent faire semblant de taper à la machine, c’est-à-dire qu’elles doivent frapper avec les doigts sur une feuille de papier, ce qui énerve Vicky. « Je n’avais ni l’endurance, ni la confiance. J’ai laissé tomber » explique-t-elle. « Aujourd’hui encore, chaque fois que je commence quelque chose de nouveau, j’ai peur que ce soit « faux », de ne pas être à la hauteur. »

Mais alors qu’elle semblait si repliée sur elle-même, étouffant sa révolte dans son corps qu’elle néglige, Vicky révèle cependant très vite ses atouts : elle est capable de responsabilités, et a un extraordinaire sens des relations.

Elle se lie ainsi d’amitié avec une institutrice de l’école du foyer. Cette femme célibataire, qui se voue entièrement aux jeunes filles qui lui sont confiées, a vu et compris combien Vicky souffre de cette vie. Elle emmène de temps en temps quelques jeunes filles dans sa famille, dans le vignoble pour les vendanges. Peu à peu, seule Vicky continue d’y aller. Pour elle, c’est déjà l’occasion de gagner quelques sous : de l’argent qui est déposé sur un livret d’épargne.

« Elle voyait que je ne supportais plus cette vie, que je commençais à changer. Elle me regardait parfois, comme pour me dire : calme-toi, sinon tu ne pourras plus venir chez moi... Elle seule pouvait me raisonner. J’ai tellement pleuré, chaque fois que les vendanges se terminaient ! »

Quand elle quittera l’école, Vicky sera envoyée à la buanderie du foyer, pour y travailler. On y entretient non seulement le linge de la maison, mais aussi tout le linge du foyer des garçons. Vicky est une des meilleures, au point que plus tard, elle aura la charge de la surveillance de la buanderie. La sœur responsable n’hésite pas à lui confier des travaux, et même parfois la clef de la maison.

Même avec la clef dans la poche, Vicky ne pense pas à faire une fugue : où irait-elle 7 D’ailleurs, elle a conscience d’avoir réussi un certain équilibre : la buanderie où elle est respectée, cette institutrice qui lui témoigne de l’affection. Pourquoi irait-elle casser cela ?

« Quelque part, ailleurs, il existe le Monde Extérieur. Nous nous faisons croire que nous savons comment ça se déroule à l’extérieur : par le courant des choses, on apprend tout. Dans l’institution, il y a des femmes. Elles nous chuchotent leurs expériences. Ce sont de vraies femmes. Elles ont eu des affaires avec des hommes, elles ont déjà fugué, volé. Qu’importe, si certaines d’entre nous n’ont que les souvenirs qu’elles s’inventent. Moi aussi je m’invente des garçons. Ensemble, en ce " Monde Extérieur ", nous voulons exister. »

1973 : Vicky a 16 ans.

L’âge des tentatives de formation est déjà passé.

Pour toujours.

Maintenant, c’est l’heure de la vie active. Comme pour les autres filles de son âge, la maison d’éducation cherche des « places. »

Cela commence dans un hôtel en pleine campagne du Nord. Elle est la seule fille dans l’établissement. Elle a encore le souvenir des chiens qui mangent leur pâtée dans une sorte d’auge à cochons, l’aspect écœurant de cette nourriture... C’est la pleine saison, elle doit tellement travailler : le ménage, les repas, la vaisselle qui ne finit pas...

Elle a le pouce très infecté, à la suite d’une piqûre profonde, mais personne ne s’en préoccupe. Heureusement, une religieuse de l’école ménagère qu’elle avait fréquentée, à qui Vicky a écrit, vient lui rendre visite. Elle apporte du savon et constatant combien le pouce est gonflé, elle la soigne.

A force, Vicky se dispute avec la patronne et quelqu’un de la maison d’éducation vient la chercher.

Puis son deuxième travail est dans une famille qui monte une entreprise de transport. Elle garde les deux enfants, fait le ménage et des expériences - elle a mis du produit à vaisselle-main dans le lave-vaisselle... en espérant que ça sentirait meilleur ! - les repas pour les chauffeurs.

Elle est une jeune fille, les chauffeurs prennent l’habitude de la plaisanter, de plus en plus dangereusement. Finalement, à peine un mois après son arrivée, elle doit repartir.

Elle est alors envoyée quelque temps chez le paysan hollandais, juste en face de la maison d’éducation. Vicky aide aux travaux de la ferme, elle s’y trouve bien mieux qu’au foyer d’ailleurs, et donc elle prolonge le soir, chaque fois qu’elle peut.

« Ete komme ! » crie la vieille grand-mère hollandaise pour appeler au repas. Ce cri résonne encore dans la tête de Vicky.

Ainsi qu’un rêve, qui revient toujours :

Elle est dans l’étable, elle a mis le bleu de travail du fermier et elle donne à manger aux vaches, sur le couloir de repas, entre les deux rangées de têtes de vaches qui sont vis-à-vis. Peu à peu, les vaches se rapprochent, et l’enserrent…Que veulent-elles ? Elle se réveille. Comment sa cousine (une fille de son oncle tuteur) se souvient d’elle, elle l’ignore ! Sans doute a-t-elle appris que Vicky travaille bien. Justement, avec ses enfants et le bar-restaurant-jeu de quilles qu’elle a ouvert, elle a besoin d’une bonne aide, docile. Vicky fera l’affaire !

Là, c’est sûr, ce sera trop dur : les enfants, le ménage du restaurant, les bals et fêtes où l’on sert toute la nuit ! Vicky se décourage, cherche comment échapper aux corvées. La cousine a dû en avoir assez, et Vicky est renvoyée. Aujourd’hui, elle n’arrive plus à savoir combien de temps elle y resta. Y était-elle à Noël ? Aucun souvenir de fêtes familiales, sinon les bals qu’elle sert. D’ailleurs, elle n’a pas de souvenirs de la cousine, seulement du travail.

Vicky se retrouve dans un foyer d’adolescentes de la ville de Luxembourg. Ici, les filles partent au travail le matin et reviennent le soir au foyer. Une partie de leur salaire revient au foyer.

Vicky n’a pas de travail, mais en ville, les occasions sont multiples. D’autant que c’est le mois d’août (1974), le temps de la « Schouberfouër », la grande foire-kermesse de Luxembourg. Tout le pays va venir en ville pour l’occasion ! Vicky se retrouve à la « friture ». Malgré l’heure tardive qu’impose ce travail, la directrice du foyer lui fait confiance. La clé est sous le tapis de la porte d’entrée, la patronne avertira de l’heure de rentrée.

« Vicky, tu sors avec un garçon ? »

Comment dit-on sans le dire, qui plus est à sa « patronne », que depuis environ trois jours, un jeune homme s’est intéressé à vous et que vous ne connaissez à peine plus que son prénom Misch... Vicky avoue.

Mais il est dit que les patronnes de friture ont le cœur franc et large : aujourd’hui où le travail est fini à 23 heures, la patronne accorde une heure supplémentaire pour sortir avec Misch ! Inespéré ! 20 ans après, cette heure supplémentaire a gardé la saveur de l’interdit.

Puis Vicky est proposée pour travailler dans une famille américaine qui réside à Luxembourg. Elle est une jeune fille attachante, l’entretien d’embauche suscite la confiance... Elle reste quelques jours, puis c’est le week-end et justement, elle a son « premier rendez-vous » : le monsieur américain la conduit pour rendre visite à son amoureux. Vicky est une princesse dans la grande voiture américaine !

Mais les princesses des temps modernes ont des règnes éphémères. Le dimanche avec Misch sera fatal : il l’emmène en une tournée époustouflante pour une jeune fille si peu habituée à la liberté ! C’est d’abord dans un village de sa région, la « Minette », au café que tient une vieille dame qui l’avait logé. Puis il l’emmène chez son père et elle s’émerveille à l’idée de découvrir sa famille, mais la question paternelle « Quelle putain m’amènes-tu ? » déclenche une bagarre. Ils vont voir alors des copains de Misch, à l’Est du pays, en plein milieu de la nuit. Misch travaille avec eux, à monter et tenir un stand de scooters dans les foires. Au petit matin, comme ils n’ont plus d’argent pour reprendre le bus vers Luxembourg, ils reviennent en stop. Mais elle ne retrouve pas le chemin de la maison, elle doit téléphoner, se le faire expliquer et son retard provoque son renvoi immédiat... Elle n’avait pas l’habitude de « sortir », elle n’a pas su revenir à temps, parce que le temps est parti avant elle, emportant les si fugitifs moments de liberté, sans qu’elle l’ait voulu. Si c’est vraiment une raison logique pour renvoyer une jeune fille, alors c’est une logique qui a revêtu le manteau de l’injustice ! C’est du moins ainsi que Vicky le perçoit, d’autant qu’elle est renvoyée... à la maison d’éducation ! Lorsqu’elle entend cette sentence, Vicky est tellement choquée qu’elle n’ose même pas avertir Misch, ni même se sauver et le rejoindre comme il le lui a conseillé, en cas de problème.

Ce retour à la maison d’éducation, vers septembre-octobre 74, est très dur à vivre : chaque essai l’a ramenée là en pleurs, comme aux retours des vacances chez l’institutrice... Chaque essai se conclut dans la buanderie.

Les relations difficiles sont insupportables à Vicky, qui devient vraiment agressive, ose répondre aux religieuses, et même elle se souvient en être venue aux mains avec l’une d’elles. A partir de ce moment-là, Vicky est séparée des autres filles. Désormais, elle fait le ménage de l’institution. Une doctoresse est chargée de suivre les filles. Elle prescrit la pilule contraceptive à Vicky, alors que celle-ci n’y voit aucun sens, puisqu’elle n’a aucune relation sexuelle avec un garçon.

On lui fait lire le journal, pour l’aider à trouver un emploi, et c’est ainsi qu’elle fait de nouveau une tentative dans la famille d’un industriel. Cette fois encore, la relation est très bonne, chaleureuse : la patronne l’encourage à se faire belle, lui propose des médicaments pour maigrir... Cette fois encore, Vicky doit partir à peine un mois après, elle n’en a aujourd’hui toujours pas compris la raison profonde. Une histoire de poubelles mal vidées continue de la hanter sans apporter de réponse. Où partir ? Vicky ne sait plus vers qui se tourner. Elle téléphone à la « dame américaine », à qui elle est malgré tout restée attachée : Vicky lui avait confié son petit hamster qu’elle ne pouvait emmener à la maison d’éducation et, peu après, elle avait été invitée au baptême du dernier bébé de la dame. Cette dernière réfléchit avec Vicky et, finalement, elle vient la chercher et l’emmène chez l’oncle tuteur. En ce printemps 75, la tante a accepté que Vicky revienne chez elle, à la condition qu’elle cherche un travail et qu’elle ne reste pas trop longtemps. Vicky lui laisse son trousseau brodé en guise de dédommagement.

« On pourrait retrouver beaucoup de filles qui ont fait le même chemin que moi. J’ai une copine qui était avec moi dans le premier foyer, elle s’est retrouvée à la maison d’éducation. Une autre était à l’école ménagère, je l’ai aussi retrouvée à la maison d’éducation. On est toutes comme marquées au tampon : si on a touché un morceau de la chaÎne, on est obligé de suivre le chemin.

Plusieurs filles qui étaient avec moi ne sont pas devenues grand-chose : les unes ont des problèmes dans leur ménage, une autre est devenue prostituée... C’est normal, toute ton enfance, tu es dans les foyers : tu as ton lit, le manger, le chauffage, tu ne sais pas d’où ça vient. En plus, tu n’as jamais vu d’argent. Ton argent de poche est inscrit sur un cahier, mais tu ne le vois pas. On écrit tes comptes, combien tu as dépensé pour ton savon... mais tu ne l’as pas touché avec tes mains. Et quand tu travailles, tout va directement sur ton compte, le patron le verse.

A la maison, ce n’est pas pareil, les enfants voient comment ça se passe avec l’argent, ils font les commissions aussi. Si on dit : aujourd’hui on ne peut rien acheter, alors ils le comprennent, puisqu’ils voient qu’il n’y a plus d’argent. Si on dit : « Il faut faire attention avec le café, il doit tenir encore trois jours », ils voient comment on le fait durer.

Si on n’a plus d’argent pour le bois, ils voient comment on a froid dans la maison.

C’est ça qui leur apprend la vie. »

II. La vie ne sera pas un long fleuve tranquille

« Je suis une enfant brûlée. »

Avec trente-six enfances derrière elle, Vicky n’a devant elle qu’une vie. Elle a ressenti mille brimades, elle a vécu trente-six recommencements. Elle s’est vue mille fois incomprise, mais parfois, on s’est attaché à elle. Elle a tout raté, mais elle est de celles dont on sait qu’elle aurait pu...

Et c’est Misch qui l’a compris, c’est lui qui la cherchera, c’est lui qui la retrouvera.

Printemps 75 : elle est seule, elle n’a pas 18 ans, elle est maintenant « libre » : trop vieille pour les institutions d’enfants, trop jeune pour que sa tante n’ait pas peur de toute cette vie qu’il va falloir porter. La tante a été accueillante, mais claire : chez nous, ce sera provisoire.

Alors elle commence son voyage à travers les offres d’emploi du journal, vers l’emploi de la chance, celui qui doit lui ouvrir toutes les portes, puisque le travail, cela se sait, guérit toutes les misères. Si elle travaille, c’est pour devenir quelque chose, et peut-être même quelqu’un. Qui sait ?

Que sait-elle faire ? Quelle expérience a-t-elle, sinon celle du ménage ? Alors elle accepte ce qu’on lui propose : un restaurant dans le secteur touristique du nord du pays. C’est loin, mais elle part. Elle loge sur place, dans une chambre sans clé, qu’on ne peut atteindre qu’en traversant celle du plongeur. Lequel plongeur a passé son enfance à l’orphelinat des garçons... Entre copains, le cuisinier, le garçon de salle et le plongeur s’amusent : c’est tellement drôle à dominer, une fille !

Vicky lave les verres, nettoie le comptoir. Chaque jour on lui en demande un peu plus : les toilettes, l’appartement et, pourquoi pas, la cuisine et aussi... tout le reste. Après tout : « Une fille sait mieux le faire qu’un garçon. »

Le savait-elle ? Il en est souvent ainsi dans les métiers de la restauration. Il est fini le temps de l’embauche sous la bonne protection des religieuses.

Elle regarde cette vie d’abord en étrangère. Elle passe à travers l’évidence de cette destinée qui lui échappe. Et à quinze heures, chaque jour elle s’offre pour la pause une couque chez le boulanger d’en face et la mange tranquillement pendant la pause, avec une tasse de café soluble.

Cependant, c’en est fini de l’enfance, et elle décide qu’elle ne sera plus le jouet des grandes personnes.

Alors elle riposte, gifle le garçon de salle, et tient tête au patron : « Vous n’aurez pas besoin de me licencier, car je pars de mon plein gré ! » C’est à peine un mois après son embauche, le restaurateur n’a pas eu le temps de la déclarer, il ne lui payera jamais son temps de travail. Pour récupérer ses vêtements, quelques jours plus tard, elle devra le menacer. Elle les retrouve plein de miel dans l’armoire... Une farce des garçons ?

Il n’y a pas trente-six jeunesses. Il y a « la » jeunesse, « les jeunes » : ceux qui n’attendent pas, et qui crient, et qui explosent, en des sursauts de révolte dont ils sortent perdants.

Plus de travail, plus de chambre.

Elle découvre que c’est la même vie qui continue, cette valse étourdissante qui l’a toujours conduite.

Plus de travail, plus de chambre, mais elle n’est pas perdue : depuis quelques jours déjà, elle a trouvé écoute et consolation chez le boulanger d’en face, et il lui a proposé de la prendre à son service, au cas où...

Et elle n’a pas le choix : où aller ?

Alors elle ne négocie rien, bien sûr ; elle ne pense même pas à négocier. Elle vit le présent et cela se passe plutôt bien, finalement. Elle est comme dans sa famille chez ce boulanger, dit-elle. Elle se fond dans cette aubaine, dans cette sécurité offerte.

Nous sommes en mai 1975. Elle n’a pas encore 18 ans.

Cela fait à peine deux semaines qu’elle est chez le boulanger. C’est samedi matin. Fait-il beau, fait-il gris, elle ne le sait plus. Mais c’est un samedi, elle en est sûre.

Elle est en train de mettre des bigoudis à sa patronne, et le téléphone sonne. Vicky répond. A l’autre bout du fil elle entend une voix : « Ici c’est Misch, est-ce que Vicky est là ? » Elle s’effraye tellement qu’elle répond : « Un moment s. v. p. ! »

Vicky a perdu Misch de vue depuis plus d’un an. Son retour à la maison d’éducation en était la cause. On était coupé de tout, là-bas. Vicky ne se souvient même pas y avoir écrit une lettre à quelqu’un.

Elle n’a donc plus eu de ses nouvelles. Elle avait espéré, mais comment pouvait-il soudain savoir où elle se trouvait ?

Misch est bref : il travaille toujours dans les foires, aux scooters. Demain, c’est dimanche, il l’attend. Il lui demande de lui apporter du savon à barbe. Elle pense qu’il a sûrement aussi besoin de serviettes de toilette.

Qui est ce Misch qui prend la peine de la rechercher, elle justement, une fille sans famille, une gosse des foyers ? A l’époque, il a déjà 25 ans, et Vicky est si jeune ! Pourtant, il a besoin d’elle.

Misch est l’enfant d une famille de mineurs de la Minette. La roche de la Minette fut la bonne fortune de tous les paysans pauvres du Luxembourg. Grâce à elle, ils purent quitter leurs terres trop pauvres et connaître la récompense de l’effort, que n’offrait pas le sol ingrat. A la Minette, le travail était dur, exigeant, mais, depuis la grande grève de 1921 et surtout depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il payait. Il payait d’honneur et d argent, particulièrement pour les mineurs travaillant « am Akkord », c’est-à-dire à la pièce, à la tonne de minerai sorti.

Le père de Misch a lui aussi tâté de cette gloire. Mais il fait partie des travailleurs à la gloire cassée. En effet, le travail à la pièce était payant - les mineurs doublaient et triplaient leur salaire avec ce système - mais il avait un revers : les accidents. Et ces accidents du travail, nombreux, étaient toujours sans pitié. Ces accidents sont la généalogie commune de beaucoup de familles, aujourd’hui encore enfoncées dans les déceptions, l’exclusion, la pauvreté.

Comme ceux-là, Misch connaît bien les circonstances de l’accident de son père. Ces choses se sont transmises, avec la gravité des secrets maléfiques.

« Il a travaillé dur, ce père, il fallait le voir quand il accrochait et décrochait les wagonnets de minerai : alors, il était rapide, fier. Un jour, la chance a tourné : il s’est retrouvé happé, coincé et roulé entre la paroi de la mine et le train.

On peut revenir de ces blessures-là, on peut tout dépasser, au fond. Seulement, on devient autre. Par exemple, on est « recyclé » dans le nettoyage et l’entretien des baraques, et on n’a plus le même salaire. Plus le même honneur non plus. »

A 14 ans, Misch, seul garçon de la famille et aîné des enfants doit donc apporter sa quote-part aux revenus de la famille. D’autant qu’à cette époque, cela va très mal dans la famille : la maman a quitté le foyer et Misch doit travailler d’urgence, sinon ses petites sœurs seront placées faute d’un revenu familial suffisant. Il arrête l’école et commence sa carrière comme garçon de courses entre les bureaux et, à 15 ans, plonge dans la mine : il réceptionne les wagonnets de minerai à la frontière française, les conduit au broyeur où il les vide. La boucle se ferme. La voie du fils est tracée. C’est sans compter une dimension très importante de la vie du travail, à savoir la proximité familiale. Dans ce tout petit pays et, a fortiori dans cette petite région de la Minette, on travaille entre cousins, beaux-frères, oncles et parents par alliance. Cette proximité familiale est une chance, quand tout se passe bien dans la famille. Alors on s’épaule dans le village, et au travail où l’on se côtoie. Par contre, quand la famille est en équilibre précaire, les relations se détériorent vite et deviennent un poids quotidien. Or les parents de Misch sont divorcés, et ont connu plusieurs vies de couple successives. C’est une vie familiale perturbée qui a des répercussions au niveau de la famille élargie. A 19 ans, Misch va donc quitter le travail à la mine. Il dit qu’il voulait échapper aux histoires familiales, qui seront de plus en plus dures par la suite : une de ses sœurs s’est suicidée, une autre est morte d’une tumeur au cerveau. La troisième est une demi-sœur.

Ainsi, à 19 ans, il a déjà travaillé 5 ans, il a un passé de mineur de « Terre Rouge », une histoire de travailleur, mais qu’il veut rompre. Sans doute, la vie des forains l’a-t-elle attiré par son côté libre et changeant. Ainsi se retrouve-t-il aux "scooters", de foire en kermesse, là où Vicky avait fait sa connaissance.

Le regard attachant de Vicky ne lui aura pas échappé, et si elle se dit être une « enfant brûlée », elle n’en est pas moins une adolescente tendre d’où émane une soif de vivre à la hauteur de ses illusions.

Vicky au regard ardent, et Misch ivre de liberté sur un scooter de foire : voilà donc deux êtres égarés l’un vers l’autre par la vie. Cet égarement n’est pas pour eux une dérive : c’est enfin un absolu dressé sur leur route. Ils ne se sont pas choisis, mais ils le décident : ils vont s’aimer.

« J’ai pensé : il n’a rien, il a quitté sa famille, moi je n’ai rien, mais à deux, on peut aller sur tous les chemins, je peux lui apporter ce que j’ai, et on y arrivera »

On le sait, ces choses-là arrivent dans un tourbillon et ne durent pas sans un fol entêtement.

Ils connaîtront le tourbillon : elle quittera le boulanger, il laissera les scooters, dès le premier rendez-vous.

Qu’étaient de si faibles attaches devant l’immensité de cette vie nouvelle, inexplorée ?

Une vie où enfin, on compte pour un autre, une vie où enfin, on est nécessaire à un autre.

Je voulais avoir quelqu’un avec qui parler et qui soit capable de me dire : Vicky, voilà ce qu’il faut faire. Je voulais quelqu’un avec qui être à égalité, sinon, j’étais perdue.

Ils auront à vivre le fol entêtement. Où aller quand on n’a rien, quand on n’est rien ?

D’abord vers les parents, les plus proches. Misch se tourne vers sa mère. Cette dernière habite une toute petite maison, dans la Minette. A l’époque, elle travaille pour la commune, au nettoyage des écoles. Elle les accueille en cachette quelques jours dans sa mansarde, complice affectueuse, mais craignant les foudres de son dernier mari. Cette maman, que Vicky aimerait saisir à plein cœur, a la vie trop décousue, trop pleine d’alcool et d’incertitudes. Misch lui-même reste distant... Ils doivent partir.

Misch se replie vers son père qui habite non loin. Mais lui aussi a refait sa vie, et sa troisième femme les accueille froidement, les renvoyant à la réalité : ils s’aiment, mais qu’ils cherchent d’abord du travail ! C’est ainsi qu’ils marchent chaque jour vers l’Office du travail de la ville voisine avec, dans leur poche, une tartine de saucisson pour la journée.

C’est alors que Vicky est enceinte pour la première fois. Mais peu de temps après, elle fait une fausse-couche. La famille leur dit alors : « Vous devez trouver du travail. Sans travail vous ne pouvez plus rester ici. »

Ils cherchent d’autres solutions, mais cette situation précaire fait naître une angoisse sourde. Suite à une annonce dans le journal, Vicky et Misch prennent contact avec un hôtel qui cherche des plongeurs. La chance leur sourit, ils peuvent venir travailler. Ils se rendent donc sur place, dans le Nord. Arrivés là-bas, le patron leur propose un verre. Misch et Vicky se regardent et n’osent rien dire. L’angoisse les noue : la femme du papa de Misch leur avait donné juste assez d’argent pour payer le train. Le patron leur propose de nouveau de boire un coup. Ils font leur commande en pensant à l’addition qui ne tardera pas à suivre. Mais finalement c’est le patron qui leur aura offert ce verre. Fraîcheur et violence de ce souvenir anodin !

Douceur de ce mois de juin 75, où ils ont du travail, où ils sont logés. L’angoisse du quotidien est refoulée : l’heure est aux projets, à l’avenir : ils veulent se marier. Ils ont même un lieu pour la fête : le restaurant de « leur » hôtel !

Dans cette euphorie, il y a bien sûr de la place pour Marcel, un copain de Misch, qui débarque sans travail et sans logement... Qu’importe, l’hôtel l’embauche. Qu’importe aussi qu’il n’y ait plus de chambre pour lui, il partagera celle de Misch et Vicky !

Puis voilà que les ennuis recommencent avec la préparation du mariage. Les uns s’exclament : « Mon Dieu, il court après cette fille foraine. - Surtout ne te marie pas avec celle-là, tu te fais avoir ! »

Le papa de Misch disait : « Si la maman vient, je ne viendrai pas. » La maman de Misch disait : « Si le papa vient, je ne viendrai pas. »

Les oncles et tantes de Vicky étaient âgés. Vicky leur offre donc de payer la chambre d’hôtel pour le soir du mariage, afin qu’ils n’aient pas à voyager tard par le train. Mais l’un après l’autre, ils s’excusent et déclinent l’invitation.

Enfin, juste avant le mariage, la patronne de l’hôtel ne leur pardonne pas de prendre congé pour une indigestion, et sans contrat de travail écrit, ils ne peuvent se défendre et perdent leur travail.

« La seule faute de ce patron, c’est de nous avoir toujours donné à boire autant qu’on voulait. Si on commence, après on continue... »

Plus d’emploi, plus de logement dans l’hôtel. L’aide-cuisinier les emmène dans sa deux-chevaux sans siège arrière jusqu’à la ville voisine. Là, ils racontent leur histoire à un chauffeur de taxi, un copain du père de Misch - dans ce pays, on a toujours un copain quelque part ! - et ils trouvent par son intermédiaire une chambre dans l’auberge d’un village proche.

Heureusement aussi, Vicky vient d’avoir 18 ans. Elle peut utiliser son livret d’épargne, récupéré chez son oncle tuteur, et elle découvre même une grosse somme d’intérêts qui n’ont pas été enregistrés depuis plusieurs années...

Finalement, le mariage a lieu dans l’auberge où ils résident.

C’est début août 1975, Vicky a juste 18 ans. Ils auraient dû être une douzaine, ce jour-là et, finalement, il n’y avait que le père de Misch, sa troisième femme, Misch et Vicky.

On avait aussi invité le chauffeur de taxi, celui qui les reconduisait à la maison, et qui les conduisait les jours libres à travers le pays, dans sa voiture privée. C’est lui qui a fait les photos, parce qu’il était le seul à posséder un appareil. Mais il ne reste quand même pas de photos de ce jour-là, l’appareil était bloqué. « Déjà on n’avait pas de chance ! Ce jour-là, j’ai pensé toutes les cinq minutes : maintenant tu es mariée, tu es devenue une femme. J’attendais que quelque chose change, mais rien ne s’est passé » ...

Pourtant, Vicky a quand même sa victoire : une vraie robe de mariée, et un costume de velours blanc pour Misch, et aussi un tailleur couleur vieux rose pour elle, pour le lendemain du mariage. Et un télégramme de la dame américaine, fidèle.

Une fois mariés, ils ne sont pas au bout de leurs peines pour avoir enfin un chez eux. Comme il était impossible de rester dans cette auberge isolée de tout et sans travail, ils retournent dans leur « région », la Minette et louent une chambre d’hôtel pendant quelques semaines. Puis grâce à une personne rencontrée dans un café, ils ont l’occasion de reprendre le logement de quelqu’un qui cherche des locataires pour avoir le droit de quitter son logement.

Cela leur coûte cher : la reprise de l’évier neuf, du nouveau « balatum. » Heureusement, Vicky avait l’argent de son livret d’épargne.

Enfin, ils s’installent.

Toujours grâce au livret d’épargne, ils commencent à s’équiper : un salon, une cuisine, des rideaux... C’était une nouvelle vie, une vraie vie de « femme mariée. » Un ménage à tenir, la vie à deux... « On n’a même pas pensé à acheter une télé, on était toujours dehors ! »

Pendant quelques mois, tout va bien, mais le loyer commence à augmenter, de 500 FL3 en 500 FL, alors qu’il était déjà relativement cher au départ. « Je ne savais pas ce que c’était, l’index, seulement je voyais que le loyer n’arrêtait pas de monter. »

Misch ne trouve pas de travail, ils n’ont plus d’argent...

Ils commencent à revendre les meubles pour survivre et financer le nécessaire. Ils gardent seulement la cuisine et la chambre à coucher. Pourtant sans revenu, le loyer est impossible à payer et le couple doit quitter son logement. Les meubles qui restent sont entreposés chez un copain qui ne veut pas les garder longtemps.

Finalement, en quelques mois, toutes les économies de Vicky ont fondu, surtout dans cet achat-revente des meubles. Vicky n’avait rien gardé, aucune réserve, persuadée qu’elle était d’avoir bientôt « une paye » !

Pendant cette période, Misch n’a travaillé que deux ou trois semaines, sur un chantier de fabrication d’armatures pour béton.

Vicky essaye de travailler, elle aussi. Elle veut faire une surprise à Misch, reconstituer un pécule. Elle retrouve la vieille patronne de bistrot qui était amie de Misch. Celle-ci l’embauche les matins pour du repassage. Quand elle a fini, elle aide au café... où Misch la surprend un beau jour et que la jalousie enflamme...

Vicky, jeune épouse, inexpérimentée est effrayée de cette colère qu’elle n’avait pas soupçonnée.

« Alors la misère a vraiment commencé », se souvient Vicky.

Ils vont voler des légumes dans les jardins.

Pâques arrive, c’est la kermesse.

Vicky et Misch vont demander du travail à l’ancien patron des scooters. Par bonheur il accepte de réengager Misch.

N’ayant pas de demeure, le couple loge à la kermesse. Vicky aide pour le repassage, les repas, sans être déclarée ni payée. Ils suivent le stand des scooters de ville en ville.

C’est à cette époque que Vicky s’aperçoit qu’elle est enceinte : un soir, elle est assise sur le bord de son lit, elle porte sa robe en jeans, elle voit surgir une bosse sur son ventre. La bosse part et réapparaît de l’autre côté. « Misch, regarde, je suis quand même enceinte, c’est le bébé qui bouge ! »

C’est le sixième mois de grossesse, Vicky a perdu toutes ses primes de grossesse, alors qu’elle était bien allée consulter un médecin, dès l’arrêt de ses règles. Est-ce la forte corpulence de Vicky qui le trompe ? Après tant d’années d’expérience, comme il dit, il sait si une femme est enceinte ou non. Vicky n’avait pas osé le contredire, car elle n’avait pas d’argent pour payer la consultation.

Vicky et Misch sont restés à peu près six mois aux scooters. Cette période est remplie de soucis et de tracas qui, comme dit Vicky, ne « quittent plus la tête » : un travail instable et mal rémunéré, pas de logement en vue et un enfant qui va bientôt naître. Quel avenir aura-t-il ?

Vicky doit d’ailleurs être hospitalisée d’urgence et risque de perdre l’enfant. On lui fait des injections tous les jours. C’est l’occasion, elle se le rappelle en cette période difficile, de manger enfin correctement. Quand elle sort de la maternité, elle rejoint Misch aux scooters, en tournée en Belgique, dans la région frontalière. Le temps presse : où naîtra le bébé ?

C’est la sœur de Misch qui les tire de ce mauvais pas en leur trouvant, dans la Minette, un logement de trois pièces pour un loyer vraiment raisonnable.

Il était temps, Vicky est à son terme et son premier fils naît, à la mi-septembre 1976. Les petits vêtements, le porte-bébé, le biberon seront financés par la vente de la machine à laver et du frigo à la patronne des scooters. Leurs derniers « meubles » !

Au regard de cette première année de vie commune, Vicky reste étourdie. Ils ont été happés par les événements, il n’y avait pour eux ni temps ni place pour devenir une famille. Jusqu’au médecin qui nia la grossesse de Vicky, ainsi chaque événement était une nouvelle rupture du présent qu’ils essayaient de maîtriser.

Affreuse ironie de la vie, ils découvrent que leurs actes sont faussés par des interprétations moralisantes et leurs meilleures intentions servent à des fins qu’ils n’avaient pas conçues : elles les enfoncent. Ils avaient, cette année-là, recueilli chez eux la détresse et la solitude d’Edmond, un homme sans famille, errant d’hôtel en hôtel, abusé par les patrons exploitant son illettrisme. De même hébergeaient-ils chaque fois que possible leur copain Marcel, bien qu’il ne leur soit d’aucun secours dans cet imbroglio interminable qu’est la recherche d’un logement sans travail, et la recherche d’un travail sans logement. Ils furent toujours jugés, méprisés pour ces élans d’accueil. Mais Vicky refuse de les regretter. C’est ainsi et ça ne s’explique pas. A moins de comprendre que la pauvreté se supporte mieux ensemble.

Cette première année de mariage porte les prémices, et les germes de ce que sera leur vie : une corde raide, tendue d’espoir et de volonté farouche d’être plus forte que le sort. Une corde prête à rompre.

III - En famille

Elle avait énormément vécu, dans ce peu d’années.

Elle avait beaucoup gagné, puis beaucoup perdu.

Mais ce qu’elle avait gagné, c’était incommensurable. Aucun des foyers qu’elle avait traversés ne lui avait apporté cela : Misch l’avait prise dans ses bras et elle avait découvert que jamais jusqu’alors elle n’avait pu s’abandonner ainsi. Quand on se marie, on a cet amour. « Il ne restait que nous deux », dit Vicky. « Je croyais toujours qu’avec un mari, j’aurais une paye, je serais à la maison pour élever mes enfants. Et la paye n’est jamais venue... » Mais pour elle, qui s’est sentie si seule dans les foyers, on ne laisse pas partir l’amour, on aurait trop peur de ne pas le retrouver.

Il lui semble avoir vécu cent ans cette première année de mariage. Elle repense encore souvent à toute cette vie consumée. Elle a vécu en courant, en alerte, d’espoir en mirage, de désillusions en acceptations, de volonté en fatalité.

Et voilà que maintenant, au bout de cette course effrénée, il y a un enfant, un tout petit enfant sans sécurité sociale, attendu d’eux seuls, leur joie à eux seuls, puisque dans de telles conditions, qui penserait à se réjouir ?

Aura-t-elle un jour une paye régulière, qui remplira le sablier du temps, lui permettant de s’écouler calmement, au rythme des jours sans surprises, sans angoisses, sans violences ?

Elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle n’a plus le temps, plus la capacité d’y penser. Ce petit enfant, René, bien en chair, bien vivant, l’oblige à une pause. Elle a couru, elle s’est battue : mais ils ont enfin un logement. Il y aurait encore beaucoup d’autres choses à organiser, à trouver. Mais voilà, avant tout, il faut s’arrêter et s’occuper de ce bébé. Acheter du lait, des crèmes, et toutes ces petites choses que la maternité a prescrites. Faute d’argent, la mère de Misch donnait des conseils : on peut utiliser de l’huile pour remplacer la crème ou encore de la farine à la place du talc, comme « dans le temps. » Mais ça faisait des boules de pâte.

Finalement, c’est Edmond, qui vient juste d’être accueilli chez eux qui sauve la situation, en obtenant une avance de son patron, leur permettant ainsi d’acheter le nécessaire.

Misch trouve du travail, par l’intermédiaire de l’ami de sa mère : il fabrique les traverses en bois des chemins de fer. Mais c’est un emploi instable, fait de courtes périodes de travail, suivies de chômage, donc de misère.

« Quand on a tellement couru, on est essoufflé, on a besoin de reprendre sa respiration. Et pendant qu’on est là, à essayer de retrouver des forces, on recule de deux pas en arrière... »

Elle se sent comme suspendue en dehors du temps, devant ce petit enfant, et la vie la déborde de toutes parts.

Voilà qu’elle se retrouve tout de suite enceinte. De nouveau, elle se sent fatiguée, il n’y a jamais assez d’argent, de nouveau, ils vont voler les légumes dans les jardins...

Ainsi naît Christian, à peine un an après René, en août 77.

Avec ces deux tout-petits, Vicky est paralysée. Le manque d’argent, les lessives, les biberons, les pleurs, les nuits...

Elle s’enferme sur elle-même. Elle ne peut plus courir avec ces deux petits dans les bras, mais elle doit tenir.

Elle est assise sur le manège de sa vie, mais ce n’est plus son manège à elle qui tourne, c’est le monde, la vie autour d’elle qui s’emballe et la pétrifie.

Oui, tout s’emballe, à commencer par les voisins, les colocataires qui soupçonnent et médisent : « Ecoute comme ce bébé pleure. Certainement, il a faim et ils ne lui donnent rien à manger ! »

Et comment consoler un bébé qui pleure à vous déchirer le cerveau, quand en plus, on vient de vous annoncer que votre contrat de location est résilié ? Les prétextes sont multiples : l’appartement est trop petit pour une famille avec deux enfants, Vicky est accusée de ne pas nettoyer l’escalier quand c’est son tour, Misch n’a pas de travail stable et sort dans les cafés...

On les oblige à partir, mais que faire ? Pourtant, ils payent le loyer, grâce aux revenus fixes apportés par Edmond.

Finalement, le propriétaire les assigne même au tribunal !

Alors Vicky, dans un sursaut de lucidité et de volonté veut braver l’inexorable mécanique qui s’acharne sur eux. Elle va au tribunal, elle écoute tous les reproches des propriétaires, se lève : « Ça, c’est pas juste ! » Mais elle est refoulée vers ce grand vide, ce no man’s land du « perdu d’avance » : « Madame, rasseyez-vous. »

Bien sûr, elle a peur, bien sûr, l’angoisse la ronge, mais à tout, l’homme peut s’habituer, surtout s’il n’a pas le choix.

Accablée par les lessives, les biberons, les pleurs, l’expulsion, le sans-argent perpétuel, elle se détourne, elle a moins d’empressement au combat. Un jour, peut-être, ces problèmes sans solution seront lassés d’envahir sa vie... Le temps noue et dénoue bien des choses...

Le dernier jour du bail, la commune leur octroie un logement. Tout se résout en extrême limite, ils commencent à en avoir l’habitude. Ils n’ont d’autre choix que d’accepter.

« Plus tard, je n’ai plus voulu avoir d’enfant dans les conditions où j’ai eu René et Christian. C’était trop dur. Je me reproche les efforts que j’ai demandés à René. Quand je vois les difficultés qu’il a aujourd’hui, j’y repense. Je l’ai forcé d’être plus grand qu’il n’était, d’apprendre à tenir seul son biberon trop tôt. J’aurais aimé que les enfants aient une grand-mère : Misch avait sa mère, quand même. Mais elle ne venait jamais. »

C’est l’été 1978, Christian a 10 mois quand ils emménagent dans ce nouveau logement. C’est seulement quelques rues plus loin, mais un autre décor, des nouveaux voisins ne font-ils pas espérer une nouvelle vie ?

La maison est en très mauvais état.

La famille habite à l’étage : une cuisine, un séjour et une petite chambre. C’est très sombre. Il n’y a qu’une petite fenêtre dans le séjour. Les parents dorment avec les deux enfants dans la chambre.

La maison prend l’eau. Les murs sont humides. La tapisserie se décolle. Les fenêtres ne tiennent plus. On n’arrive plus, ni à les ouvrir, ni à les fermer. Toute la maison sent le moisi, l’humidité. « Si on allait réclamer à la mairie, ils disaient qu’on ne chauffait pas assez et qu’on n’entretenait pas », se rappelle Vicky. La mairie leur alloue cependant une somme d’argent pour repeindre et tapisser.

Vicky écrit à l’Office de santé publique pour avoir une douche. Personne ne se donne la peine de venir voir. Vicky a de la peine à garder ses enfants propres sans salle de bain.

Ce logement est loin d’être confortable, mais ils s’en contentent. Un logement communal est toujours une aubaine, puisque c’est moins cher. Cependant, la cohabitation tourne vite à l’aigre : le rez-de-chaussée est occupé par un couple qui tient à sa bonne moralité. Cela ne va pas leur faciliter les choses. Le mari est pompier de métier. Ce sont des gens respectables, peu enclins à comprendre un jeune couple sans travail régulier et qui héberge des personnes « douteuses. » La femme tient son ménage de manière très scrupuleuse, comme si l’honnêteté était accréditée par l’odeur du propre. Cette femme fait même venir la Santé publique, pour une histoire de cafards qui proviendraient de chez Vicky. Les hommes de la Santé publique viennent traiter le logement. Ils mettent de la poudre partout, même dans les tiroirs où il y a des vêtements et sans aucun égard pour les enfants. Ça sent tellement mauvais !

Vicky a honte, d’autant plus que la voiture de la Santé publique stationnée devant la maison offre prise à toutes les interprétations.

Les hommes saupoudrent chez elle, mais pas chez la dame qui a réclamé et qui habite la même maison. Vicky conclut : « Des pauvres gens comme nous sont souvent moqués et humiliés. »

Mais Vicky prend de haut ces événements. S’est-elle habituée ? Elle continue, avec espoir et détermination. Ils n’ont pas grand-chose, mais quand même, les allocations familiales et l’argent qu’Edmond - qui continue d’habiter chez eux - donne chaque mois pour ses repas permettent de tenir le coup.

Quand le pompier et sa femme déménagent parce qu’ils ont pu réaliser leur rêve d’acheter une maison, Vicky obtient d’avoir le rez-de-chaussée de la maison et de garder une chambre à l’étage. Ils ont ainsi une pièce de plus. La ville loge alors à l’étage une famille qui n’arrangera rien à leur renommée : ce couple d’origine tsigane vient d’un de ces quartiers dont on dit avec mépris « Là-bas, c’est Chicago ! » Eux aussi avaient des copains sans travail et surtout, ils avaient un nom chargé d’une réputation « lourde. » La femme est partie avec un autre homme, lui était toujours chez sa mère, le fils était on ne sait où « Cette fois, c’était fini, on était devenu la maison la plus mal renommée de la rue. »

A cette même époque, un copain de Misch meurt. Cet homme, rencontré dans un café, très malade, était un bon compagnon pour Misch qui lui avait promis : « S’il t’arrive quelque chose, nous ne laisserons pas tomber ta famille. » Ils prennent donc chez eux un des enfants, Tom. Comme ça. Ces choses-là n’ont pas besoin d’être officielles, et donc rien n’est déclaré. Évidence de la Providence !

Tom a huit ans, il est en deuxième année d’école primaire. Sa mère a d’autres soucis, il devient donc complètement à leur charge.

Et puis, voilà que tout se met à aller mieux : au début de l’année 1980, Misch trouve un travail dans une entreprise de peinture. Un salaire rentre dans la maison. Nouveaux espoirs : enfin la réalité ressemble un peu à leur rêve...

En plus, ça dure... Deux, trois, quatre semaines de travail régulier suffiront pour traverser leur grisaille, bouleverser leur accablement et emporter dans la course la souffrance de plusieurs années.

Alors ils décident d’avoir un troisième bébé.

Mais c’est toujours ainsi : quand ça va trop bien, il faut que ça retombe. Le travail s’avère difficile : il faut repeindre des lampadaires du stade sportif, c’est très haut, Misch n’est pas toujours bien nourri et il a des vertiges...

En plus, le patron ne paye pas régulièrement, il faut aller jusqu’à Luxembourg-ville pour obtenir d’être payé. Misch se plaint auprès du syndicat et... on ne le garde pas !

Ainsi, à l’été 80, Vicky est enceinte de trois mois et Misch n’a plus de travail.

Un autre événement vient accentuer leur fragilité : Edmond perd son travail ! Il était embauché par un vieux patron très compréhensif, qui le reprenait toujours, même après quelques jours d’absences injustifiées... Il était ainsi, Edmond, il avait besoin d’un peu d’air, de temps en temps, de vivre « en dehors du cadre » qui ne lui apportait somme toute que des miettes de joie : pas de femme, juste la bienveillance et l’affection de copains, la plupart du temps éphémères.

Mais voilà : le patron prend sa retraite, et c’est fini.

Sans l’apport mensuel d’Edmond au revenu familial, cela devient vraiment impossible de survivre.

L’Office social leur alloue un bon d’achat de 1 000 FL par semaine, et Edmond reçoit, lui, 600 FL par semaine.

Misch et Edmond vont travailler ensemble quelques semaines en intérim. Mais ils n’ont pas de compte en banque, il leur faut aller chercher aussi leur paye à Luxembourg-ville, et ça ne dure pas.

L’Office social oriente Edmond vers un psychiatre qui le déclare invalide, parce qu’enfant, il avait été gravement accidenté. Cette invalidité lui donne droit à une petite pension provisoire.

Comme ils sont très en retard de paiement pour les factures d’électricité, on leur coupe le courant. Dans le noir, un soir, Vicky tombe dans l’escalier. Elle appelle la Santé publique, demande de l’aide à la mairie. On lui propose un marché : l’électricité sera rebranchée à condition que la première prime de naissance du futur bébé soit directement reversée pour combler la dette. Ils acceptent. Ce petit bébé sait-il que plus d’un mois avant sa naissance, il participe déjà à l’économie familiale ?

On fait de la soupe avec des « bouillons-cubes » et des nouilles en étoiles... On rend Tom à sa maman... C’est dur.

A cette époque, leur copain Marcel est de nouveau chez eux, et aussi un autre ami, plus âgé, seul et sans logement lui non plus. Ce dernier faisait des bouquets de muguet et les vendait, ramassait les escargots pour les vendre dans les restaurants.

Ils partageaient avec Vicky et Misch ce "rien" de tous les jours. Ils ne mangeaient rien, comme tout le monde.

Ils sont leurs pareils. Misch et Vicky en parlent, le soir, quand ils sont couchés, dans l’intimité des nuits où ils retournent leurs problèmes pour trouver... quoi : une fin ? Quelquefois, ils se disputent : Marcel est jeune, il pourrait quand même travailler. Il profite ! Pourtant, même dans ces moments, Misch ne va jamais jusqu’à lui demander de partir. Un copain est un copain. C’est aussi pourquoi Vicky les acceptait tous. « Et puis, comment expliquer : j’ai besoin d’une troisième personne à la maison. »

IV – « Les jours les plus longs de ma vie »

23 décembre 80 : « Récit de Noël »

« Dans la chambre 202, une femme pleure. En cette veille de Noël, elle vient d’accoucher d’un beau bébé, prénommé David, né à terme, en parfaite santé. Dans quelques jours, son « Jésus » dans les bras, elle pourra sortir, et aborder avec lui la nouvelle année, avec cette vie toute neuve à découvrir. Il y a une heure à peine, elle se promenait dans le couloir avec son bébé, rayonnante de fierté.

Maintenant, ses pleurs déchirent le silence ouaté du service. Elle pleure et pleure, d’épouvante et d’incrédulité. Elle pleure et pleure, elle en ressent encore aujourd’hui la bosse qui s’est formée entre ses sourcils, cette crispation de terreur imprimée sur son visage.

Serrées dans leur box vitré, les infirmières navrées s’interrogent sur cette désespérance inattendue.

Le médecin lui fait des piqûres, elle tombe d’abrutissement. A lui, lui qui l’a reçue en consultation gratuitement pendant sa grossesse aux jours difficiles, elle arrive à parler.

Dans le chaos de ses paroles, il comprend : cette femme a deux autres enfants. Pour l’accouchement, elle les a placés pour deux semaines dans le foyer où elle vécut enfant, parce que son mari travaillait de nouveau depuis quelques semaines, parce que l’assistante sociale lui avait inspiré confiance, parce que c’était une solution sécurisante quand on ne sait sur qui compter vraiment autour de soi. Elle a cru l’assistante sociale qui avait proposé cette solution provisoire et légale. Elle a cru les gens du foyer quand ils lui conseillaient, ces derniers jours, de ne pas parler directement à ses enfants au téléphone, pour ne pas les troubler pendant cette séparation. Mais maintenant qu’on lui refuse aussi de leur annoncer la naissance de vive voix au téléphone, maintenant que la directrice du foyer lui a déclaré, de cette même voix avec laquelle elle lui parlait enfant : « Vicky, je suis désolée, tu ne les auras pas samedi », elle s’effondre. Le médecin a bon cœur, il veut l’aider et essaye de joindre le service social, pour comprendre.

Mais c’est Noël : la trêve de Noël ?

Il n’y a rien à faire. Tout est fermé pendant les jours de fête.

Comment survit-on ?

« Ce sont les jours les plus longs de ma vie, ces jours de Noël où tout est fermé »

Vicky doit normalement rester encore plusieurs jours à la maternité, mais le médecin lui permet de partir en disant : « Si je ne vous laisse pas quitter la clinique, vous allez en plus succomber ici ! ». Il lui offre deux petits cadeaux pour René et Christian, et lui donne confiance.

Vicky et Misch quittent la maternité avec le petit David serré contre eux, par la porte de derrière : ils ont peur qu’on les retienne s’ils ne peuvent pas payer tout de suite le forfait journalier et les frais de téléphone...

Misch avait dit : « Je vais mettre de la dynamite ! »

Mais c’est Vicky qui se rend à l’Office social, dès qu’il est de nouveau ouvert.

Le dialogue qui suit, Vicky peut le relire dans sa tête, indéfiniment, comme s’il y était imprimé. Elle le récite avec la même exactitude chaque fois qu’elle veut remémorer cette tension, en prouver la vérité.

Vicky : « Est-ce qu’on me rend mes enfants, ou pas ! »

Elle est raide, dans son effort pour ne pas pleurer.

Assistante sociale (remplaçante pour les congés de fin d’année) : « Non, Madame, vous ne les aurez pas ! »

Vicky : « Qui a pris cette décision ? »

Assistante sociale : « Votre assistante sociale et moi-même ! Nous l’avons décidé ensemble ! Or elle est actuellement en congé et je ne peux pas changer cette décision unilatéralement ! »

Vicky : « Vous savez quand même où la trouver en cas d’urgence ! »

L’assistante sociale assure que non.

Vicky décide d’aller trouver le bourgmestre ; c’est dans le même bâtiment. Elle ne sait pas ce qu’il peut vraiment, mais il représente ces gens de pouvoir qu’il est possible de gagner aux causes les plus individuelles. Elle ne le connaît pas, il ne la connaît pas, mais il connaît la maman de Misch, qui tenait les toilettes publiques de la commune. Et ce lien de famille lui fait tout oser.

Il est dans son bureau, elle entre.

Elle ne peut plus retenir ses larmes. Le bourgmestre téléphone à l’Office social pour comprendre ce qui se passe.

Le bourgmestre : « Y a-t-il une raison pour qu’on ne rende pas les enfants à cette maman ? »

- « ... »

Le bourgmestre : « Comme cette maman m’a dit, son mari travaille depuis trois mois... »

Vicky n’entend pas tout, mais elle le retiendra combien ce critère était important.

- « ... »

Le bourgmestre : « Ah, non cette dame aura ses enfants ! »

De toute sa grande main, le bourgmestre frappe sur le bureau, et crie : « Je vais faire jouer mon autorité, on rendra les enfants à cette femme. »

Ensuite il raccroche, et s’adressant à Vicky :

- « Vous allez vous rendre à l’Office social afin que l’assistante sociale vous donne un rendez-vous pour aller chercher vos enfants au foyer samedi prochain. Si elle n’est pas d’accord, ne dites rien, mais revenez me prévenir. Dans ce cas-là, vous allez voir ce qui va se passer ! »

Vicky suit les directives du bourgmestre. L’assistante sociale donne le rendez-vous et Vicky peut aller chercher ses enfants. Elle amène le bébé pour le montrer à la directrice. Mais à ce qu’on lui dit, la directrice est absente.

« Je crois que ce que je ne pouvais pas supporter, c’était l’idée que mes enfants se retrouveraient comme moi, à faire toutes les stations du placement, à attendre comme moi, le soir dans leur lit, que vienne le jour de la sortie, le jour de l’amour en famille.

C’est mieux dans une vie d’avoir le souci des enfants. Je me suis mariée pour avoir un mari et des enfants. C’était clair pour moi que je devais rester à la maison pour eux.

J’avais besoin de prendre mes enfants dans les bras. Avec des enfants, c’est l’amour qui est présent. Je donne de l’amour à mes enfants, mais eux, ils m’en donnent. »

V - A l’aide !

René et Christian ont 5 et 4 ans, et mendient déjà. Ils demandent aux passants quelques francs ou un morceau de chocolat. Ils voient les autres enfants qui mangent des friandises et ils en voudraient aussi. Vicky est effrayée : « Les enfants ne peuvent pas comprendre que nous n’ayons pas d’argent. J’ai peur que ceux de l’administration communale l’apprennent, alors ils m’enlèveront sûrement les enfants. »

L’assistante sociale auprès de qui Vicky va chercher des bons d’aide régulièrement vient les voir. Elle est catastrophée devant les tonnes de linge sale accumulées. Vicky lui explique : pas d’argent, pas de lessive. Le logement est humide : rien ne sèche. Elle se défend farouchement. L’assistante sociale lui alloue des bons de lessive, de couches-culottes, des factures sont payées par le ministère de la Famille. Par le ministère de la Santé, elle obtient un sèche-linge pour la famille.

Mais l’huissier vient. Plusieurs années difficiles laissent toujours en héritage une accumulation de dettes ! L’huissier, crayon en main, fait l’inventaire de leur avoir : deux fauteuils en peluche, des fauteuils de pauvres gens qui ne peuvent pas se payer mieux, une armoire, un poste de télévision. C’était le premier poste qu’ils avaient : « Un vieux truc, j’aurais eu honte de donner ce vieux mobilier à quelqu’un ! »

Vicky essaye de trouver du travail : elle se présente dans une parfumerie. On la laisse attendre longtemps. Elle est très gênée d’être là et de ne rien acheter. Les clients la regardent comme une criminelle. Le patron arrive enfin, et s’exclame en la voyant : « Mon Dieu, pas de ça ! » et il la rejette.

Pour un emploi de garde d’enfants, on lui réplique : « Je n’ai pas besoin de quelqu’un qui ne reste pas avec ses propres enfants ! »

Ils continuent donc, avec leurs 9 000 FL mensuels d’allocations familiales. Mais la vie est trop dure. Misch ne réussit décidément jamais avec le travail. De nouveau, il est à la maison. Un jour, il casse une tasse sur la table au cours d’une crise de nerfs. Il va à la clinique. Le médecin lui recoud sa blessure. Comme un tendon est cassé, on lui propose de l’opérer le lendemain. Mais Misch s’en va bien avant :

« J’ai fui. Qu’aurais-je fait à la clinique ? Et ma femme est seule à la maison avec les trois enfants. On ne sait jamais à quoi « ils » pensent. « Ils » seraient capables de nous enlever les enfants. »

Vicky ne s’arrête pas. En vérité, plus elle y songe, plus elle voit qu’il est trop tôt pour oser être malheureuse.

Alors, elle va visiter une religieuse, celle qui était directrice à la maison d’éducation. La religieuse vient la voir, lui donne de l’argent, pour le loyer, pour le mazout, et lui remonte le moral. Elle dit : « Avec ce papier peint, il ne fait pas clair. » Et elle lui donne aussi de l’argent pour acheter de la tapisserie neuve, et de la peinture. Vicky lui raconte ses échecs lorsqu’elle a cherché du travail, et la sœur l’encourage : « Maintenant, je vais t’acheter une blouse et une robe, et je te donne de l’argent pour le coiffeur. » Vicky va chez le coiffeur, c’est vrai qu’elle se sent mieux de se savoir belle, mais on ne la prend quand même nulle part !

Un jour, ça sonne à la porte. C’est le facteur. Il apporte presque 3 000 FL. Personne ne leur doit d’argent, mais ça arrive bien.

Elle apprend que l’argent vient d’un prêtre qu’elle avait connu quand il venait dire la messe à la maison d’éducation. Vicky était allée parfois, avec la sœur et quelques autres filles nettoyer son église et sa maison. Sans doute la sœur lui a-t-elle parlé. Alors il a envoyé la quête du dimanche. Ce curé avait toujours plu à Vicky, elle aimait ses homélies piquantes.

Un autre jour (c’est en octobre 1982), c’est une dame qui sonne à la porte. Vicky pense d’abord que c’est une représentante de société. Mais celle-ci dit qu’elle vient de la part du curé (le curé qui a donné la quête !).

Comme c’est le troisième jour que Vicky et Misch n’ont rien mangé, Vicky fait comme avec les assistantes sociales : elle montre toutes les armoires et ouvre aussi le réfrigérateur, pour prouver qu’elle dit la vérité. On n’y découvre même pas un morceau de pain.

Le téléphone est coupé et ça sent le moisi dans ce living très sombre, mal éclairé par une toute petite fenêtre. Ce matin-là, les enfants sont pâles et enrhumés, ils ne sont pas allés à l’école parce que le réveil-matin est cassé et Vicky n’a pas l’argent pour le faire réparer. Vicky montre tout cela : qu’a-t-elle à perdre ? De plus, la dame - elle dit qu’il faut l’appeler Lisa - semble chaleureuse. Elle raconte qu’elle fait partie d’une association qui fait des « choses » avec les familles, pour que les enfants apprennent à l’école. Ça s’appelle l’ATD Quart Monde4. C’est à Luxembourg-ville et, dans cette région, ils ne connaissent pas beaucoup de gens. C’est pour cela. que le curé lui a donné l’adresse de Vicky. Misch, réfugié dans la cuisine, refuse de se montrer.

Lisa revient le lendemain, elle apporte des provisions qui restent du « Ernte-Dank Fest », cette célébration traditionnelle où l’on remercie Dieu pour la moisson.

De nouveau, ils peuvent manger.

Mais Vicky fait ses comptes : dans ce pays, on ne meurt pas de faim, c est vrai. On passe des nuits à se demander ce qu’on va manger le lendemain, souvent, on a rien... mais alors ça sonne à la porte et quelqu’un est là pour nous aider. La sœur, par exemple, leur a payé beaucoup de choses, mais quand l’argent donné est parti, il faut attendre que d’autres viennent en donner encore.

Vicky essaye bien de dédommager ses bienfaiteurs : un panier de fruits pour la sœur qui est malade, un coup de main de Misch pour aménager une vieille maison des religieuses, un peu de ménage dans une maison d’accueil...

Elle ne voudrait pas que ça devienne une habitude, et qu’on en arrive à lui faire du chantage : elle sait bien qu’on ne donne rien pour rien, surtout aux pauvres. Le gratuit, quand on est dans le besoin, c’est une gêne de plus.

Et maintenant Lisa lui apporte des conserves.

Vicky fait le résumé de cette course agitée et pénible, qui la conduit du plâtre à la béquille : « On m’aide, on m’apporte des choses, mais c’est lassant. Ce que je veux depuis toujours, c’est un travail avec un salaire pour pouvoir m’organiser moi-même. »

VI. « Maintenant, nous pouvons nous montrer... »

16 novembre 1982 :

Aujourd’hui est un jour comme tous les jours, d’une incroyable mélancolie... Maintenant, il va falloir traverser !’hiver, affronter le désespoir ouaté du brouillard tenace, se frayer frileusement un chemin vers le printemps.

Ils ont attendu pendant plus de deux mois le versement de l’allocation chômage (9000 FL !), et comme cela n’arrivait pas, ils sont de nouveau allés à !’Office social demander secours, assistance, on peut appeler cela comme on veut, ça veut dire : quelque chose pour tenir le coup. Ils ont reçu 1 000 FL pour la semaine, et la semaine suivante encore et aussi celles d’après. Ils ont mangé des nouilles et des quenelles, rien que des aliments qui font grossir, et Vicky voudrait tant maigrir. Et quand le facteur a apporté !’argent tant attendu, c’était en tout et pour tout 800 FL ! Comment cela était-il possible ? La commune avait déduit de l’allocation chômage tous les bons de mille francs versés les dernières semaines.

Ce matin, ils se sont levés pour mettre René et Christian à l’école et, comme souvent, ils se sont recouchés un moment (le sommeil aide-t-il le temps à passer plus vite ? Ils voudraient avancer plus vite dans la vie, parce que sûrement, ça ira mieux plus tard : plus tard quand on sera marié, plus tard quand on aura des enfants, plus tard quand ils seront grands, et ainsi, de plus tard en plus tard, on aura dévoré sa vie...)

C’est David sans doute qui les aura poussés hors du lit, avec l’exigence insatiable de ses deux ans qui ont faim, qui ont la couche pleine...

C’est déjà midi, René et Christian rentrent pour le repas. Vite, c’est l’heure de retourner à l’école...

Ils sont comme en terre étrangère à leur vie, une terre d’exil et de servitude.

En ce début d’après-midi, Vicky et Misch sont en train de nettoyer, le salon est déjà en ordre, et on sonne. Étonnement : c’est Lisa. Lisa aussi est étonnée : elle était toujours venue le matin dans le désordre encore endormi de la veille et, cet après-midi, elle les découvre en plein ménage...

Ce qu’elle vient annoncer les bouleverse. L’inaccessible par excellence, toujours insurmontable est maintenant là, presque banal devant eux : il y a un emploi de femme de ménage à prendre dans la clinique voisine.

C’est drôle : après tous ces échecs, Vicky pourrait recevoir cette nouvelle avec tiédeur : « Il faut voir de près. » Ou encore avec crainte : quand l’objet de vos rêves est ainsi cruellement présent devant vous et contre toute espérance, ne vous arrive-t-il pas de vous enfuir ou encore rester figé, incapable d’agir, pris d’une panique irraisonnée ?

Mais Vicky a une qualité rare : elle embrasse toutes les chances avec allégresse et certitude. Ce qu’elle veut, elle l’aura.

Tout de suite, elle est très impatiente, elle déverse pêle-mêle sa joie et ses inquiétudes, mais pour mieux les balayer, pour réfléchir tout haut, pour trouver des solutions : elle n’a qu’une robe, elle n’a pas de tablier, le réveil-matin est cassé...

Lisa propose d’aller acheter tout cela dès le lendemain matin.

8 h 30, le lendemain : Vicky est prête. Elle est bien habillée, elle a les cheveux lavés tout frais, elle n’a pas pu dormir, mais elle se sent « vivre », elle en est sûre, maintenant elle va vivre pour de bon.

Elles achètent deux robes, un tablier et se retrouvent devant la religieuse qui est directrice de la clinique.

Celle-ci explique qu’en réalité, il n’y a pas de poste libre, ni d’argent pour en créer. S’ils engagent tout de même quelqu’un, c’est uniquement par bonne volonté. La religieuse questionne : « Pourquoi votre mari ne travaille-t-il pas ? Si je donne la vie à trois enfants, je dois savoir qu’il faut travailler... Un homme qui travaille gagne davantage qu’une femme » ou encore : « J’espère que vous n’êtes pas enceinte - si oui, on ne peut pas vous engager, il vaut mieux revenir après l’accouchement - ... J’ai peur que vous ayez des difficultés avec les femmes portugaises : vous devez savoir qu’elles travaillent bien et vite. Je sais que vous le promettez aussi, mais j’ai l’expérience que ce n’est pas si simple. »

Vicky est très excitée. Elle n’entend pas vraiment ce discours. Peut-être, elle les connaît trop, ces discours de protection dont s’enveloppent les sœurs. Sans doute, elle sait que c’est une manière de céder, la tête haute, chacun à sa place. Elle semble attendre uniquement qu’on lui donne le poste. Finalement, la religieuse l’embauche.

« Si j’avais de l’argent, je vous offrirais une tasse de café ! » s’exclame Vicky en sortant de la clinique. Lisa paye le café : comment résister devant la candeur d’un espoir débordant ?

C’est « Vicky-des-grands-jours » qui rentre chez elle, la tête fourmillant de projets : elle sait déjà comment répartir le travail de la maison entre elle et son mari.

En une nuit, elle est redevenue la femme qu’elle est, une femme de tête. Elle commencera le lendemain, à 7 heures.

Deux semaines plus tard, Lisa n’a pas de nouvelles. Vicky a-t-elle réussi ?

Lisa s’inquiète et, finalement rend visite à la famille : Misch est seul à la maison avec le petit David, les deux aînés sont à l’école. Lui-même prépare le dîner et range. Vicky aime son travail. Tout semble en ordre...

Et c’est parti ! C’est normal : Vicky sait s’adapter. Elle glisse entre les religieuses et les Portugaises comme autrefois de la famille américaine au restaurant, en passant par la cousine et l’entreprise de transport. Sans hésitation et sans préjugés.

« Je voulais toujours un travail pour montrer aux gens : si on nous donne une chance, on peut faire plus. Quand on est pris au sérieux, alors on est capable de réussir, même si on a encore des hauts et des bas. D’abord, on a payé les dettes. Au début, ce n’était pas facile, parce qu’on avait des retards de loyers, je devais payer deux loyers tous les mois. »

VII - Chronique des années 83-84

Maintenant, ça devient difficile de raconter pour Vicky. Ce n’est plus la vie, la famille de Vicky seule qui sont en jeu. C’est aussi nous, « ceux de l’ATD Quart Monde » comme elle nous nomme à cette époque.

Elle ne le pressent pas en arrivant parmi nous, mais son arrivée va élargir les horizons de tout le groupe. A cette époque, l’essentiel de l’action du Mouvement ATD Quart Monde à Luxembourg était concentré sur l’animation de l’atelier Zéralda5. Comment pourrait-elle imaginer que par sa présence, son intelligence, sa pensée - et c’est bien de sa présence, de son intelligence, et de sa pensée dont il va être question - c’est toute une équipe qui sera fortifiée, rassurée ? Une équipe du Mouvement ATD Quart Monde vit toujours avec l’angoisse de trahir les plus pauvres, de ne pas aller assez loin dans la recherche de connaissance de l’histoire et de la pensée de la population la plus exclue du pays, de ne pas être assez hardie à engager toute la société à se renouveler en englobant cette pensée.

Vicky étonnera chacun de nous : à chaque étape, elle saura dessiner dans un vaste cadre les contours du chemin que nous cherchons, et en quelques traits de vie quotidienne partagée nous révéler les couleurs et les nuances les plus intimes de toute une population. Pourtant, nous allons le voir, son quotidien reste difficile.

Mais en arrivant parmi « ceux de l’ATD Quart Monde », Vicky prend la parole.

1er mars 83 : « J’ai pensé : je vais y aller pour regarder. Quelle sorte de gens est-ce ? Comme je connais Lisa, j’ai confiance. Misch n’y croit pas : on a déjà essayé tant de choses, tant de gens. Il m’a laissée aller seule... Tout de même, ça m’a fait drôle d’aller à une réunion... Lisa est venue me chercher en voiture. On s’est retrouvé dans un bureau, en ville. C’est le bureau de l’ATD Quart Monde. Tout le monde s’est présenté, il y avait des personnes de tout le pays. Thérèse6 nous a expliqué ce qu’est le Mouvement ATD Quart Monde, ce qui a déjà été fait dans le pays. Aujourd’hui, c’était la première réunion des familles luxembourgeoises. Ça s’appelle l’ « Université populaire du Quart Monde », ça existe déjà en France et en Belgique avec l’ATD Quart Monde. Nous avons décidé que ce serait tous les quinze jours, comme je l’ai proposé. J’ai eu l’impression que j’étais quelqu’un. D’habitude, on me dit : « Oh, tu as tort, tu dis des mensonges. » Là, j’étais écoutée, on m’a prise au sérieux. C’était bien avec tout le monde, Lisa, Thérèse, Mil, Catherine et des gens comme Madame Justine, elle est âgée, mais on voyait bien qu’elle était comme nous. »

Avril 83 : « Notre maison commence à s’effondrer pour de bon. Maintenant, j’ai fait quelque chose dont ils vont se souvenir ! Je n’ai pas peur d’écrire une lettre à l’administration communale, de leur dire qu’ils n’ont pas fait de travaux depuis très longtemps et qu’il faut me donner un autre logement. Je leur ai écrit : « Si vous ne faites rien, j’enverrai le double de cette lettre au ministère de la Santé. » J’en ai assez de cette maison tellement dégradée, je sens que je vais me battre. Maintenant que j’ai entendu les autres à la réunion de l’ATD Quart Monde, je sais que beaucoup connaissent la même vie que moi et qu’ils ont les mêmes problèmes avec les gens des bureaux et les assistantes sociales. Je n’ai plus envie de laisser faire comme ça ! »

7 mai 83 : « Aujourd’hui, c’était l’inauguration de notre bureau de l’ATD Quart Monde, à Luxembourg-ville. J’étais à côté de la bourgmestre de la ville de Luxembourg, du ministre des Finances, du président de la Chambre des députés. J’étais fière : c’était la première fois que je rencontrais des gens comme ça. Depuis cette première réunion de mars, je suis retournée cinq fois déjà à des réunions de l’ATD et même, finalement, Misch est venu aussi une fois. Et il y a deux jours, c’était l’assemblée générale, avec le Père Joseph, celui qui a créé le Mouvement ATD Quart Monde International. On a parlé de nous deux fois dans le journal ! »

Juin 83 : « Partir en vacances ! Et qui plus est, à l’étranger ! Je n’avais jamais osé y penser. Franchement, je n’y croyais pas ! Mais c’était vrai ! Nous sommes partis à deux familles luxembourgeoises en Hollande, dans la « Ferme du Quart Monde »7. Pour une semaine, nous avons tout laissé derrière la frontière, on se sentait libre. On était tellement bien là, on n’avait pas de souci d’argent, on pouvait faire la cuisine, c’était beau. On avait de tout, une cheminée, un salon : c’est quelque chose qu’on souhaite tous avoir un jour. Je suis montée à cheval, les enfants aussi ! On était toute la famille, et aussi Tom qui est revenu vivre avec nous. Je sens que j’ai tellement d’amour et je n’ai pas assez de monde à aimer ! Misch et moi, nous avons décidé d’avoir un quatrième enfant. »

1er juillet 83 : « Déception : le logement que la commune nous avait promis est maintenant occupé. Ils l’ont donné à une autre famille. »

3 juillet 83 : « Ce dimanche, pique-nique avec le Quart Monde ! C’est comme un jour qui ne devrait pas finir. Je travaillais ce matin à la clinique, mais ils sont venus me chercher à la sortie. On a fait du feu, des grillades, Misch a joué au ballon avec les enfants. Après, nous sommes allés boire un verre à une terrasse, sur la place. C’était touristique, il y avait plein de monde. Nous étions là, il n’y avait pas beaucoup de soleil et, tout à coup, plein de soleil... On est restés un bon moment. On était bien. Peut-être parce qu’on se sentait comme tout le monde ? »

Août 83 : « C’est long, les vacances scolaires à la maison, entre la clinique et les enfants... Christian et René demandent tellement de patience ! J’ai l’impression que tout glisse sur eux, je demande ci ou ça, et hop, ils font autre chose ! »

9 septembre 83 : « On nous a coupé le gaz, à la suite du retard de paiement. Thérèse est venue nous prêter de l’argent. Dommage que j’avais tant mal aux dents, on a bien ri en lui racontant comment Misch, qui faisait de la récupération de ferraille, a trouvé une poule qui s’était perdue dans les anciennes carrières. Ce jour-là, on a eu assez à manger !

Misch a raconté aussi ce qu’il a fait autrefois, quand il travaillait à l’usine comme commis. Il cherche toujours des travaux qu’il pourrait faire : laver les vitres à l’hôpital, par exemple. Il a fait ce métier pendant un certain temps, il saurait le faire encore... »

3 octobre 83 : Misch avait tellement le cafard qu’il est allé dans une cabine téléphonique, et il a fait venir un taxi pour aller chercher les enfants à l’école. Il m’a dit : « Ainsi les enfants prennent une fois un taxi ! »

8 octobre 1983

Monsieur le Ministre de la Famille, du Logement social et de la Solidarité sociale

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi de vous écrire pour vous exposer ma situation et demander votre aide. Depuis une semaine, j’ai emménagé dans cette cité de votre ville. J’ai trois enfants, et je suis enceinte. Je travaille à la cuisine de la clinique. Mon mari est au chômage. En attendant de trouver un.travail, il se charge du ménage et de la garde des enfants pendant que je travaille. J’étais heureuse d’avoir trouvé ce travail. Car nous avons dû vivre pendant longtemps avec des bons de nourriture et les allocations familiales seulement. A cette époque-là, il nous était impossible de payer le loyer et l’électricité. C’est pourquoi nous avons encore des dettes qui actuellement risquent de nous casser le cou. Ci-joint, vous trouverez une copie des dettes que nous avons à payer à la commune. Je dois vous dire que l’Office social nous a secourus récemment après une coupure d’électricité. Chaque mois, depuis un an que je travaille, j’ai versé par ordre permanent un double loyer et des acomptes d’électricité pour rattraper mon retard. Mais j’ai dû remplacer ma machine à laver et l’acheter à crédit.

La joie d’avoir enfin un logement décent et de pouvoir commencer une nouvelle vie n’aura pas duré longtemps. En effet, à la commune on m’a dit : « Vous pouvez vivre cent ans, vous n’aurez pas encore payé vos dettes ! » Cela m’a tellement découragée que j’ai décidé de vous écrire pour vous demander si vous ne pouvez pas nous aider à sortir de ces difficultés.

Dans l’espoir que vous trouverez une solution et que vous pourrez me donner une réponse favorable, je me permets de vous exprimer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

Mme Vicky W.

25 octobre 83 : « On vient d’avoir la deuxième réunion d’Université populaire sur le thème du travail. C’est moi qui ai proposé de travailler par thème pour qu’on puisse parler plus longuement sur le même sujet. Misch a expliqué qu’il n’en peut plus, à chaque nouveau travail, d’être considéré comme un débutant. Il a déjà fait tellement de travaux ! Marcel est venu aussi. Depuis qu’il est sorti de prison, il a essayé beaucoup de choses, mais toujours on lui demande pourquoi il était en prison, on lui reproche d’avoir volé... Quand on traverse une rivière pour voler des légumes, c’est bourré de gros rats. C’est pas par légèreté qu’on fait des choses comme ça ! Maintenant, Marcel est rejeté de partout. Si on ne l’avait pas pris chez nous, il serait à la rue. »

14 novembre 83 : « Je suis allée au tribunal, avec Thérèse, à cause des retards de loyers. C’était une très belle après-midi mais j’avais peur, je n’avais aucun espoir. J’aurais voulu que Thérèse parle à ma place. J’ai dû me défendre, parce que les employés de la commune mélangeaient tout : l’électricité, l’eau et il n’y avait que la dette de loyer en cause...

Le juge, qui était une femme, était très gentille. Elle a seulement considéré la convocation qui était au sujet du loyer, et après, il s’est même avéré que la somme n’était pas exacte.

« Rien ne va suivre. Rentrez chez vous, Madame, et soyez en paix », a-t-elle conclu. Cette femme était vraiment chic et, surtout, juste ! »

29 novembre 83 : « Misch le dit toujours : « Nous sommes des oiseaux de malheur, et nous le resterons toujours ! ». Je prends tous les jours le bus pour me rendre au travail et tous les jours, il m’arrive quelque chose. Soit je reste accrochée avec mon parapluie, soit je suis bloquée avec mon panier... Je suis toujours gênée et j’ai l’impression que tout le monde me regarde quand je monte. Je suis si grosse qu’avec mon panier, je n’arrive pas à passer par le couloir. Rien ne va quand je ne suis pas à l’aise avec moi-même !

Il y a des jours où je me dis en montant dans le bus : « Voilà, tu y vas et tu ne penses à rien, tu vas directement à ta place, un point, c’est tout. » Et alors ça marche ! Je ne reste pas accrochée, ni avec mon parapluie, ni avec mon sac. »

22 décembre 83 : « Aujourd’hui, j’ai senti la vie dans mon ventre, pour la première fois depuis que je sais que je suis enceinte. J’étais heureuse ! Et mon amie au travail m’a donné un tas de petits vêtements pour le futur bébé. Et puis j’ai donné aux enfants les cadeaux et les jouets que nous leur avions préparés pour Noël : ils n’en pouvaient plus d’attendre !

Quand je suis rentrée du travail, cet après-midi, Thérèse était là. On a parlé de l’école, du problème de René qui a tous les jours des remarques de la maîtresse sur son cahier ! Ça commence bien, pour une première année de primaire : il ne sait rien, il n’apprend rien. Pourtant Misch travaille avec lui : il lui apprend les lettres dans l’ordre, par exemple. Mais cet enfant ne retient rien. Dans la classe, ils en sont à apprendre le chiffre 8 alors qu’il ne sait pas encore reconnaître le 4 ! Nous avons vu un psychologue avec lui, comme l’école l’avait conseillé, mais je n’ai pas voulu continuer : j’avais trop peur que ce psychologue décide que René aura plus de chance de bien travailler s’il est placé dans un foyer. Ou qu’on me juge à cause de ses difficultés. C’est pour cela que j’ai arrêté. »

Janvier 84 : « A la clinique, ce matin, j’ai demandé à la sœur si je pouvais m’asseoir pour couper les carottes. Elle a dit oui. Il y a une autre employée qui est enceinte comme moi. Elle est au septième mois de grossesse. Elle travaille au bureau et moi, à la cuisine. Je me suis fait la réflexion : celle du bureau a de la chance, si elle est fatiguée d’être assise, elle peut se lever ! Des femmes comme moi, on reste toujours des femmes de charge, c’est vraiment différent d’être employée. « Oui, celle du bureau a fait des études », a dit une autre femme de ménage qui travaille avec moi. »

31 janvier 84 : « J’ai toujours entendu parler en mal des bas quartiers de Luxembourg. Mais à l’ATD Quart Monde, j’ai appris à connaître ces lieux. J’y connais des gens maintenant et je vois bien que ce sont des gens comme les autres. Il y a un quartier que j’aimerais bien habiter, c’est le Pfaffenthal, ne serait-ce qu’à cause de l’Atelier Zéralda8. Chez nous, il n’y a rien de semblable pour les enfants. Si je les laisse sortir pour jouer, j’ai toujours peur qu’ils fassent des bêtises, et que les voisins le voient. Dernièrement, je suis allée ramasser les affaires de Christian pièce par pièce : quelqu’un lui avait arraché son sac de natation et avait tout éparpillé par terre. Une autre fois, il est revenu avec une croix gammée dessinée sur la main !

On ne voudrait pas toujours avoir peur ! Ce n’est pas souvent que je laisse les enfants jouer dehors, mais en même temps, je ne crois pas que ce soit bon pour eux d’être toujours enfermés. »

13 février 84 : « Je ne comprends rien à René. Voilà un enfant qui ne sait. pas encore lire un seul mot, qui arrache les pages de devoirs de son journal de classe et, en même temps, il me demande toujours de lui écrire des exercices de calcul »

Je ne comprends rien non plus à mes dettes. J’ai beau payer des avances sur les factures qu’on m’envoie, rien de cela n’est inscrit sur mes décomptes. Il faudrait aller au bureau pour savoir ce qu’il en est. Autant dire se déplacer pour rien : quand ils me voient, ils ne me donnent aucun renseignement ! »

Mars 84 : « Ça m’amuse d’imaginer la tête des gens de l’Office social si je leur annonce que nous avons acheté une maison ! Je viens d’en visiter une : celle-là, je crois vraiment qu’elle est pour nous, elle est tellement peu chère ! Thérèse dit qu’il y a beaucoup de travaux à faire dedans. C’est vrai : il n’y a pas de canalisations, pas de WC, pas de douche. Mais pour les travaux, c’est facile : je connais des gens, j’en connais même beaucoup. Quand on vit dans notre milieu, on connaît beaucoup de personnes qui aiment gagner un peu d’argent. Il y a déjà quelqu’un qui a proposé de réparer le toit »

Maintenant que j’ai un salaire, je veux qu’on s’en sorte. Je ne veux pas garder un logement social, je me sens trop dépendante. Je me suis renseignée, il y a des crédits spéciaux pour les gens comme nous qui n’ont qu’un tout petit salaire9. J’ai tout de suite fait les démarches. Si nous avons une maison à nous, ce sera comme commencer une nouvelle vie : être comme n’importe qui, avoir des bonnes relations avec les voisins. »

19 mars 84 : « Tout d’un coup, j’étais tellement mal aujourd’hui ! Ça fait des années que je vais chaque mois faire une journée de ménage chez mon ancienne institutrice de la maison d’éducation. J’ai dû rentrer, j’avais des vertiges, je transpirais... Je vais toujours là-bas, à cause de l’amitié de cette institutrice et aussi parce que ça me fait un petit revenu supplémentaire. Je me lève à cinq heures, je prends le bus de six heures, j’emmène un des enfants. Parfois je reçois aussi des habits ou des saucisses, du café, du sucre, du chocolat... Heureusement, parce qu’on n’y arrive pas bien en ce moment ! »

21 mars 84 : « Voilà comment cela se passe pour nous : il nous arrive de porter cent ou deux cents francs sur le livret d’épargne. Misch avait justement distribué des journaux et gagné 250 FL. Ce sont des petites sommes, mais pour nous, dix fois cent francs c’est mille francs, c’est quand même de l’argent ! Quand il s’est présenté au guichet, ils ont dit « Vous n’allez quand même pas venir avec 200 FL pour mettre sur votre livret d’épargne ! » Alors Misch a acheté un puzzle de 750 pièces pour 209 FL. C’est beaucoup mieux que d’aller les boire. Et tout le monde s’y est mis pour réaliser le tableau. Alors le temps passe plus vite, on oublie que ça va mal. »

30 mars 84 : « On vit dans la peur. Cette semaine, on a beaucoup de difficultés. Il n’y a plus rien à manger. Misch et Marcel sont donc allés vendre quelques « antiquités », des vieux trucs qui se récupèrent aux encombrants. Mais voilà qu’une voiture de police les a arrêtés. Misch et Marcel avaient tellement peur qu’ils ont failli s’enfuir ! Le policier a dit : « Eh, Marcel, je crois que cela va s’arranger pour ton permis de conduire ! » C’était pour ça ! Et Misch pensait tout le temps : « Pourvu qu’ils ne demandent pas d’ouvrir le sac ! Ils penseraient qu’on a volé les antiquités ! » »

2 avril 84 : « A l’Université populaire du Quart Monde, nous continuons de réfléchir au travail. Misch et ses copains, Marcel et Edmond, ont raconté ce qui vient de leur arriver. Depuis plusieurs jours, ils avaient décidé d’aller tenter leur chance aux usines du nord du pays. Mais on n’avait plus d’argent du tout pour payer le train. Finalement, ils ont pu partir, et ils avaient beaucoup de courage et d’optimisme. Mais là-bas, au premier bureau, tout a basculé. Le chef était très froid avec eux : il a dit qu’il avait eu 3 000 demandes avant eux. Puis il leur a fait faire des exercices, des tests. Lorsque Misch a vu le tas de questions, il n’a plus rien écrit et il a rendu une feuille blanche. Misch est très déprimé. Il ne veut plus jamais se présenter nulle part. Déjà avant, il ne voulait même pas aller chez le médecin : il est gêné d’être aussi longtemps dans la salle d’attente parce qu’il dit que tout le monde l’observe. »

5 avril 84 : « Ça devient vraiment de plus en plus difficile avec les enfants ! Aujourd’hui, ils se sont déshabillés sur le pré de la cité. Complètement nus ! Je n’étais pas à la maison, mais à peine arrivée, une voisine m’a avertie.

Tout le monde était là à me regarder, pour voir comment je punirai les gosses : si je les frappe... Mais je ne leur ai pas donné cette satisfaction. J’ai appelé les enfants : ils se sont rhabillés, devant tout le monde. A la maison seulement, j’ai dit : « Vous aimez vous déshabiller ? Alors déshabillez-vous et allez au lit. »

J’ai tellement peur de ces bêtises, qu’un jour on me les enlève pour les placer, parce qu’ils sont mal élevés !

Je ne veux plus jamais habiter dans une cité : on est tous les uns sur les autres, tout se passe au milieu de tous, on sait directement quels sont les enfants en cause... Heureusement qu’on va avoir cette maison ! »

9 avril 84 : « Je ne m’en sors plus dans les dossiers pour la maison. C’est de plus en plus compliqué. J’ai téléphoné à Thérèse pour lui demander si elle peut faire quelque chose, si elle connaît des personnes qui peuvent accélérer tout ça ! Le propriétaire est tellement gentil, il m’aide pour plein de choses, mais ça n’avance pas. Il attend, il a des délais à respecter, lui aussi, et je ne peux rien faire. Je ne pourrais plus le regarder dans les yeux s’il devait avoir des ennuis à cause de nous !

En plus, les enfants ne sont pas allés à l’école ce matin. Ils ne font que des bêtises : ils ont arraché le crin du lit pour donner à manger au cheval de bois que Misch a trouvé hier sur un trottoir ! On n’y arrivera jamais. »

27 avril 84 : « Les enfants, s’ils ont l’habitude de tout avoir, souffrent quand quelque chose vient à manquer. Je l’ai expliqué à l’Université populaire, ce soir. Je préfère élever mes enfants de telle façon qu’ils sachent ce que ça veut dire « avoir. » Ainsi, ils seront capables de se battre. Nous sommes obligés de nous battre ! Nous ne pouvons pas nous payer tout ce que nous voudrions, mais nous inventons parfois des choses qui nous permettent de nous en sortir. Les enfants apprennent cela de nous les parents, pour l’avenir. On s’en sort ensemble.

Marcel a dit amèrement : « Oui, on s’en sort ensemble, comme on s’en est sortis ensemble : pauvres, un point c’est tout ! »

Pour moi, ce n’est pas vrai. Les enfants ont la vie. Et la vie, elle avance toujours. Quand on a la vie devant nous, on peut changer. »

5 mai 84 : « C’est une fille ! Je n’arrête pas de la regarder : ma première fille... Pour les garçons, ça va être quelque chose !

C’est tellement bien dans cette maternité, en paix... J’ai tout ce qu’il me faut. Pour les accouchements précédents, c’était différent : je voyais les autres femmes, qui avaient des pots de crème pour le jour, pour la nuit, des tas de belles chemises de nuit, et moi, je n’avais que du savon ! Ça change d’avoir du travail, je peux me payer des petits superflus...

Les deux aînés sont chez Thérèse. Misch ne voulait pas les laisser partir. Il a dit qu’il ne veut pas être là quand elle va les ramener, pour entendre dire qu’ils sont mal élevés ! Moi, j’ai confiance : Thérèse est très bonne, mais elle sait être ferme.

Pour la première fois aussi, j’ai reçu tant de fleurs ! Il va falloir faire des remerciements... Je n’ai encore jamais fait ça, mais cette fois-ci, je dois m’y mettre ! »

10 mai 84 : « Pour la première fois, j’allaite. Je sens que je peux réussir avec ce bébé.

Lisa va être la marraine. Je lui ai demandé dès qu’on avait décidé de faire un bébé ! Je compte sur elle : ça donne une sécurité d’avoir une bonne marraine. Nous n’avons pas eu beaucoup de chance jusque-là, pour ce qui concerne les parrains et les marraines. Nous n’avions jamais personne à qui demander. Pour René, par exemple, c’était quand même original : on avait demandé à la mère de Misch et à son dernier mari d’être parrain et marraine. Mais à l’heure du baptême, ils n’étaient pas là. On était devant l’église, on attendait. Misch a téléphoné, ils ont dit qu’ils venaient mais ils ne sont jamais arrivés. Misch voulait s’enfuir, il ne voulait pas entrer dans l’église comme ça. Moi j’ai osé, et le curé a dit qu’on pouvait faire le baptême quand même. C’est alors que l’organiste est descendu du balcon et a proposé d’être le parrain. On n’en revenait pas. C’était vraiment quelqu’un de très gentil. Depuis, chaque année, il fait un cadeau pour Noël.

Pour Christian, on avait pris le père de Misch et sa troisième femme. Mais pas de sous, pas de fête. Et pour David, on a repris la mère de Misch et son mari. Cette fois, ils sont venus. »

12 mai 84 : « Ça y est, on a la maison ! C’est comme un miracle. C’était un vrai casse-tête : la banque avait dit que tout était en ordre et, quand on a eu signé l’acte d’achat, on a su que la banque ne prêtait qu’une partie ! Heureusement que l’ATD Quart Monde m’a aidée pour faire une demande de complément10. Maintenant, tout est en ordre, et nous payerons moins pour le prêt à la banque que si nous devions payer un loyer.

J’ai décidé d’acheter des lits pour les enfants, des lits superposés avec des duvets, et on mettra un revêtement en bois sur les murs, afin que les enfants ne puissent plus arracher la tapisserie. »

13 mai 84 : « Vacances de Pentecôte : les enfants m’épuisent ! Je suis contente que la classe recommence demain matin.

Les dimanches de pluie, c’est vraiment terrible. Marcel est revenu ce soir de Hollande, de la fête internationale de la Ferme11. Je ne voulais pas qu’il me mette l’eau à la bouche, j’aurais tellement aimé y retourner, mais ce n’était pas possible avec un bébé qui a seulement 2 semaines !

Marcel était tellement heureux de cette fête. D’abord, il avait refusé d’y aller parce qu’il n’a plus de papiers d’identité. Il a perdu sa carte et ne peut pas en demander une autre, parce qu’il n’est pas inscrit au registre de la population. Donc, il n’a aucun justificatif de domiciliation. Nous, on ne peut pas le déclarer, puisqu’on n’est pas autorisés à héberger quelqu’un dans un « logement communal. » Maintenant que je sais que je vais avoir une maison à moi, je serai libre de ne plus laisser les gens à la rue !

On a souvent des disputes, Misch et moi, à propos de ceux qui sont chez nous. Et Misch dit : « Bon, demain je leur dirai tout ce qui ne va pas. » Mais après, on se dit : « On va les perdre ! » Alors on ne dit rien, parce que s’ils nous quittaient, ils nous manqueraient. On ne veut pas qu’ils soient contraints de retourner à la rue, et surtout, on ne veut pas les perdre. »

28 mai 84 : « Les primes de rénovation se font attendre... On n’a pas un sou pour commencer les travaux. Je voulais qu’on avance les travaux pendant mon congé maternité, parce que je peux m’occuper des enfants pendant que Misch fait le chantier, mais le temps passe et je vois des problèmes partout.

Misch est très nerveux. Il voudrait quand même pouvoir faire quelque chose pour cette maison. S’il ne peut pas y travailler, il va perdre le moral. J’ai peur de ça. Si je pouvais acheter à crédit, j’irais tout de suite chercher de la peinture et du papier. Tant pis pour les revêtements en bois ! ».

11 juillet 84 : « Je n’ai pas eu ma paye des derniers mois. J’ai seulement reçu un acompte, duquel a été déduit le loyer et les charges. J’ai téléphoné mais on m’a répondu : Comment, vous n’avez plus d’argent ? Savez-vous combien de femmes sont en congé de maternité ? Nous ne pouvons pas considérer chaque cas individuellement. »

Août 84 : « Les pièces sont trop petites. Les lits ne rentreront pas. Comment loger tout le monde ? Faire une chambre au grenier ? Misch est inquiet de la sécurité des enfants. Il va poser tout de suite une serrure sur la lucarne du toit, pour que les gosses ne puissent pas s’y pencher, et mettre une protection à l’escalier. »

30 septembre 84 : « On déménage ! J’ai insisté pour que Thérèse vienne. Cette fois-ci, j’étais mieux organisée et je n’avais pas d’alcool dans la maison, pour être sûre que cela se passe bien. Misch a trouvé six copains pour aider. A midi, on avait tout transporté dans la nouvelle maison.

Les matelas des enfants étaient complètement pourris, alors Misch ne les a pas déménagés. Le sommier aussi était déchiré. La voisine m’a emmenée sur-le-champ avec sa voiture et on a acheté deux beaux lits. Ensuite, nous sommes reparties faire des courses parce que demain, c’est dimanche et, après, nous sommes encore allées chercher une armoire pour la salle à manger : une « occasion » que j’avais retenue. Il était tard, mais je voulais que tout soit en ordre, tout de suite. »

2 octobre 84 : « Aujourd’hui est un jour noir : chaque fois que le ciel s’ouvre devant nous, une crevasse se dessine en même temps. Misch est allé nous faire radier du registre de la population de notre ancien domicile, parce que c’est obligatoire de s’inscrire ici pour que les enfants soient acceptés à l’école. Mais pour être radié, il faut faire remplir un formulaire, destiné à vérifier qu’il ne reste plus de dettes d’électricité. Or, voilà que nous avons encore des dettes, alors que, depuis dix-huit mois, j’ai fait des versements par ordre permanent afin d’éviter les dettes justement ! Misch était tellement humilié qu’il est rentré ivre. »

3 octobre 84 : « Thérèse est venue avec moi à l’Office communal pour cette histoire d’électricité. L’employé ne voulait rien savoir de nos explications, mais Thérèse a dit qu’elle faisait partie du Quart Monde (je ne sais pas s’il savait ce que c’était, mais ça faisait sérieux !) et que chaque citoyen est en droit d’exiger une justification des facturations établies en son nom. Alors il a ouvert tout grand les portes et nous avons consulté nous-mêmes les registres de paiement. Et voilà ce qui s’est avéré : j’avais effectivement payé quelque chose chaque mois, par virement, mais je croyais que c’était pour l’électricité, et c’était pour le loyer. On a calculé aussi que ma dette finale n’était pas si élevée, et j’ai pu payer. Grâce à ce calcul, Thérèse a vraiment fait de moi une femme respectable : j’ai eu l’honneur de payer moi-même ma dette au lieu d’être rabaissée en demandant de l’aide à l’Office social. »

7 novembre 84 : « Thérèse est venue avec un journaliste qui veut faire une émission radio sur la pauvreté au Luxembourg. J’ai accepté de raconter mon histoire, pour qu’on comprenne mieux les gens comme nous. Misch n’a pas voulu venir, il a dit bonjour, puis il est allé s’occuper de la petite. Il en aurait, pourtant, des choses à dire !

L’interview s’est vraiment bien passée. Le journaliste semblait tout étonné que je lui explique les choses comme ça, simplement. Quand les enfants sont rentrés de l’école, c’était aussi un bon moment avec lui : Christian a apporté tout de suite un livre à Thérèse - « Le petit chaperon rouge » - pour qu’elle lui lise parce qu’elle raconte bien. Pendant ce temps, René fouillait dans le sac du journaliste, et il voulait entendre ma voix dans le magnétophone ! »

8 novembre 84 : « J’ai téléphoné à Thérèse, je n’en peux plus : les enfants viennent de casser le mur de la douche avec un marteau. Je me demande pourquoi ils font ça. Est-ce que c’est pour me punir ? Pourquoi ? Le service de guidance psychologique ne m’a encore rien dit. Depuis plusieurs semaines, j’y emmène Christian, comme l’école me l’a demandé. Ils font dessiner Christian, sa famille, sa petite sœur qui ne sait pas marcher. Et ensuite ? Ils vont me faire venir toute une année, sans résultat !

Au travail aussi ça devient insupportable d’être la seule femme luxembourgeoise avec des femmes portugaises. Elles se vengent sur moi du racisme qu’elles ressentent dans le pays. Elles savent que je suis pauvre, parce que les autres femmes luxembourgeoises ne font pas des travaux de cuisine dans une clinique. Je suis à bout. Demain je vais prendre un jour de congé. »

17 novembre 84 : J’ai vraiment été déçue par ce journaliste. Une heure d’interview et seulement quelques minutes d’émission. Ils ont dit combien j’avais d’enfants, mon âge et que je travaille à l’hôpital, et ma collègue a tout de suite reconnu : « C’est Vicky ! »

Mais ce qui était important a été coupé. J’avais bien expliqué comment notre famille avait vécu et ce qui avait changé depuis que j’avais du travail, bien que tout ne change pas avec un travail. J’avais parlé de l’ATD Quart Monde et des réunions d’Université populaire, où nous sommes ensemble pour réfléchir comment faire avancer les choses. Mais il n’a rien retransmis de tout cela : ce n’est pas très correct. Il aurait fallu qu’il me rappelle et me fasse écouter ce qu’il avait préparé et demander si nous étions d’accord ! »

1er décembre 84 : « Je sens que je craque de tous les côtés. Au travail, ça ne va plus du tout, et je ne peux pas prendre des congés parce que je ne veux pas passer pour une fainéante. Le rêve d’avoir une maison, le rêve de pouvoir commencer une nouvelle vie s’évanouit : on a de plus en plus de dettes, tellement les travaux coûtent cher - beaucoup plus qu’on ne pensait. En plus, la banque m’a donné des chèques et je croyais que je pouvais tout payer avec, mais j’ai dépassé mon solde. Je dois payer des intérêts énormes. Enfin, avec la tempête de ces derniers jours, le toit est de plus en plus abîmé, la pluie traverse et, de ce fait, le tapis de la chambre à coucher est gâché.

Et tous les jours il y a des voisins qui réclament, parce que les enfants ont fait des dégâts. »

10 décembre 84 : « Je vais tout lâcher : placer les enfants, abandonner la maison à la banque, aller mendier avec Misch et le chien. Je suis épuisée. En revenant du travail, vers quinze heures, je me suis couchée mais Misch est venu me réveiller à cause de la visite de l’assistante sociale. « Que se passe-t-il ? » ai-je demandé. Il se passe que l’école signale que les deux aînés arrivent trop souvent en retard en classe et que si cela continue, l’affaire sera transmise au tribunal de la jeunesse. Bravo, l’institutrice ! Je la remercie ! La semaine dernière, elle a donné à René cinq chemises et une assiette de friandises pour la St-Nicolas, comme si nous n’avions rien à donner à nos enfants et, maintenant, elle nous envoie l’assistante sociale au lieu de nous parler à nous, les parents. J’ai claqué la porte et je suis partie pleurer dans la cuisine. Je sais que ce serait mieux d’arranger les choses avec l’assistante sociale, mais je n’ai pas la force. »

15 décembre 84 : « Je ne peux plus m’arrêter de pleurer. Je voudrais crier. Le travail, les enfants, Misch... Il a fait une crise de nerfs, cette semaine, tout était cassé. Les deux grands en ont profité pour faire une fugue et ne rentrer qu’à 7 heures du soir. J’ai cru que j’allais mourir : ils n’ont que 8 et 9 ans !

Je suis allée à la garderie pour voir s’ils pouvaient prendre René et Christian après l’école, jusqu’à ce que je rentre de la clinique. Mais je n’ai pas pu les inscrire, j’étais prise d’angoisse. Comment expliquer ? Il y avait un enfant assis par terre dans la salle des WC, on le laissait un peu seul parce qu’il est trop dur !

Et la monitrice m’expliquait : « Ici, les enfants doivent manger tout ce qu’on leur sert à table. » Je me revoyais au foyer, devant une assiette de fèves des marais qu’on m’avait forcée à manger : j’ai tout vomi ! Et René, pendant ce temps, commençait à jouer, il prenait tous les jouets de la garderie autour de lui, comme s’il n’avait pas tout ce qu’il lui faut à la maison ! Je suis partie en courant. »

17 décembre 84 : « La nuit, je fais des cauchemars insupportables. Je vois des morceaux de films de guerre, de camps de concentration. Misch et moi, on est parqués dans une grange, les enfants ne sont pas là. Je sais qu’ils seront tous asphyxiés au gaz, éliminés.

J’ai peur de me réveiller trop tard et de ne pas arriver à l’heure au travail d’autant qu’il me faut être debout à 5 h15 le matin, pour prendre le bus pour aller à l’hôpital.

J’avais vraiment cru qu’on commencerait une nouvelle vie, ici, et en trois mois, tout est gâché. Je voulais « échapper » à l’Office social, mais pour tous, on reste de mauvais parents qui ne savent pas éduquer leurs enfants.

Au travail, une copine m’a dit : « Tu ne t’en sortiras pas, tu as trop de dettes ! »

25 décembre 84 : Est-ce que ça existe la trêve de Noël ? Nous sommes quand même allés à la fête de Noël avec le Quart Monde. Ça m’a fait du bien de rire et de danser un peu avec les autres.

VIII - La culture du « mieux »

Février 1985 : A la réunion d’Université populaire, un petit dialogue provoque un éclat de rire général.

« Marcel : A la frontière, chez le boucher, pour 50 FL, j’ai un sac plein de charcuterie, de la saucisse, du cervelas, des pieds de porc, et tout. Oui, tous les jours !

Vicky : Pourquoi tu ne l’as pas dit ?

Marcel : Vous ne devez pas tout savoir !

Vicky : Tu crois que si j’en reçois aussi, tu n’en auras plus, Voilà pourquoi tu as l’air si bien nourri !

Marcel : Eh oui, il faut avoir de la cervelle dans la vie, ne pas être sot »

« Oui, nous avons eu de la cervelle, nous avons tout fait pour ne pas être sots, et voilà où cela nous a menés. Autrefois, quand nous n’avions rien pour vivre, je me disais : si j’avais un travail, ce serait autrement ! Maintenant je l’ai trouvé. Maintenant, j’ai un salaire, mais j’ai les mêmes soucis. On n’arrive quand même pas à vivre comme il faut. Et on porte toujours la honte sur le dos. L’assistante sociale m’a dit : « Vos enfants sont pourtant déjà assez grands pour se plier aux règlements », sous entendu : « Vous ne leur avez pas appris le nécessaire. » Au service de guidance psychologique, on m’a déclaré que Christian est difficile parce qu’on ne s’occupe pas de lui. Et l’institutrice envoie des petits mots pour dire que Christian n’est pas vêtu assez chaudement, qu’il a les souliers troués, qu’il a froid. Enfin, quand j’ai remboursé les dettes, le 11 de chaque mois, il me reste en général…2 000 FL ! Je sais que je dois aussi de l’argent à Thérèse. Je voudrais l’avoir remboursée pour avoir quelqu’un à qui je peux demander de l’aide.

L’année 1985, on a encore essayé beaucoup de choses. C’est cette année-là que Marcel s’est battu pour avoir sa licence de vannerie. On voulait commencer un petit commerce avec ça. Mais pour exercer la vannerie – apprise en prison – on lui refusait la licence de commerce... à cause de son casier judiciaire ! Il est allé jusqu’au secrétaire d’Etat, mais il l’a eue. Alors, on a commencé à faire de la publicité pour se faire connaître, surtout dans les journaux belges, et chez les curés pour réparer les chaises d’église. On est même allés à Bruxelles acheter du matériel pour pouvoir travailler.

Et puis, il y a eu quelque chose d’extraordinaire, c’est que Misch a été embauché dans la sidérurgie. Ce n’est pas venu tout seul. C’était à la suite des contacts entre l’ATD Quart Monde et des députés, pour l’Année internationale de la Jeunesse. L’un deux a accepté de nous rencontrer. On lui avait demandé de publier un communiqué de presse annonçant et soutenant la rencontre des jeunes du Quart Monde au Bureau international du Travail à Genève12. Il ne l’a pas fait, mais il est intervenu auprès des directeurs de la sidérurgie et c’est ainsi que Misch a été embauché. Ils nous ont bien fait sentir qu’ils faisaient une exception : Misch a déjà 35 ans et, en principe, ils n’embauchent plus quand on a déjà cet âge13. Ils prennent seulement des jeunes ! Ce qui est formidable, c’est que Misch a tenu le coup : la visite médicale, les quatre heures de tests. Il n’a pas lâché.

Le plus dur, c’était d’arriver à avoir la première journée de travail derrière lui. Mais ça s’est très bien passé : il a balayé toute l’usine pour une visite de Grand-duc héritier !

Il a fallu s’organiser pour les enfants, parce que Misch n’avait qu’un contrat à l’essai pour six mois. Il n’était donc pas question que j’arrête de travailler à la clinique.

C’était une vraie valse : René et Christian étaient tellement difficiles, à cette époque. J’étais souvent découragée. Je ne comprends pas pourquoi c’est devenu si difficile avec eux. Finalement, je les ai inscrits dans un internat pour enfants : ils y restaient toute la semaine et ils rentraient chaque week-end chez nous. J’ai expliqué à l’assistante sociale combien c’est important qu’on réussisse cette étape d’un vrai emploi pour Misch. Et c’est elle qui m’a conseillé cette solution. J’ai accepté parce que c’était moi qui décidais. Et donc, je gardais tous mes droits de parent. Marc est allé à la crèche et rentrait le soir et la petite dernière était chez une voisine chaque fois que Misch était du matin (il faisait les trois-huit). Encore fallait-il pouvoir emmener Marc à la crèche pour 8 h. Alors j’ai obtenu de commencer mon travail à la clinique à 9 heures au lieu de 7 heures. Que de démarches, de réponses négatives, d’insistance, de réorganisation. J’ai souvent été à bout de courage. Comme tout cela est fragile !

Je le suis encore souvent, d’ailleurs. On a toujours beaucoup de hauts et de bas. Mais ce qui change, c’est qu’avant, on avait des hauts qui étaient seulement hauts pour nous, et pas pour les autres. Maintenant, ce sont de vrais « hauts. »

Les voisins ont eu beau dire : « Cet homme-là ne tiendra pas longtemps au travail, on va bientôt le revoir boire et chômer ! » Misch a travaillé plus de deux ans à l’usine sidérurgique, c’est-à-dire jusqu’en 1987. Il n’y a pas toujours été heureux. Je me souviens qu’une fois, on l’a changé de poste à trois reprises en quelques jours. Il ne supportait pas cela : à peine était-il habitué avec un chef qu’il en avait un autre ! Il me disait : « A quoi ça sert de gagner de l’argent si on n’est pas heureux ? » Mais il tenait bon.

On travaillait tous, à cette époque : Misch et moi, et aussi Marcel qui continuait son commerce de vannerie. C’est contagieux, le travail ! C’est comme un monde qui t’aspire ou qui te rejette. En tout cas, si on travaille, on a d’autres relations : on rencontre des gens qui savent vraiment faire quelque chose.

Cela nous a permis de rencontrer avec fierté Monsieur le ministre du Travail, en 1986. C’était la première fois qu’une délégation de familles du Quart Monde était reçue par un ministre. Misch a parlé de l’enjeu du travail : « Pour combattre la misère et pas seulement la soulager, il faut avoir la possibilité de travailler régulièrement : avoir un travail stable. Un travail de temps en temps, fourni par l’Office Social, n’est qu’un pis-aller. Le travail doit être donné par l’Office du Travail. Sinon, on n’a pas de sécurité, pas de vie en groupe, pas de collègues nouveaux. »

Nous sommes tous responsables du fait que Misch ait perdu son travail : c’était l’été, on avait loué une caravane, pour vivre des vacances en famille, comme on avait vécu à la ferme de Wijhe. Et puis il a plu tout le temps. Le dernier jour, seulement, il a commencé à faire beau, tout d’un coup. On était bien, on a voulu être bien ensemble encore quelques jours, c’est tellement rare.

Après, c’était trop tard et Misch n’a pas osé retourner au travail. C’était terrible, cette honte, j’aurai voulu l’aider mais c’était trop tard.

C’est une époque où nous avions beaucoup de dettes. Au début avec les deux payes, on a vécu tellement bien : on découvrait tout ce qu’on n’avait pas eu avant. On n’a pas eu le temps de faire des économies. Puis j’ai arrêté de travailler, puisque Misch avait son salaire, mais j’ai vite vu qu’on ne s’en sortait pas. Il faut dire qu’il y a eu beaucoup de travaux dans la maison : les canalisations, l’électricité, le toit, la salle de bains, les fenêtres…Ce sont les fenêtres et la porte qui nous coûtent le plus cher, encore maintenant : on avait obtenu un prêt dans une société belge, à la frontière, parce que se sont les seuls qui prêtent sans garanties. Mais dès qu’il y a un problème pour payer, on découvre leur vrai visage.

Quand Misch a perdu son travail, j’ai retrouvé une place à l’école de la commune. J’étais estimée et je voulais devenir déléguée du personnel. J’avais réussi à faire installer un chauffe-eau à l’étage de l’école en démontrant au responsable pourquoi c’était plus pratique et hygiénique. C’est alors que la société de crédit de Belgique a commencé les saisies sur mon salaire, parce que j’avais un retard de remboursement : je n’étais même pas informée que c’était possible. De ce fait, on n’avait de nouveau plus rien. Misch avait bien trouvé de l’embauche de temps en temps chez un déménageur, mais ce n’était pas régulier.

J’ai eu l’huissier je ne sais pas combien de fois à cause de ce prêt belge. Et ça continue. On a engagé une action en justice, avec un avocat qui est ami de l’ATD Quart Monde, pour que ces sociétés n’aient plus le droit d’agir ainsi au Luxembourg. Il y a trop de gens qui se font abuser. Mais ce sera encore long pour gagner.

Au bout d’un an, j’ai dû arrêter le travail à la commune, parce que pour Misch, ce n’était plus possible de rester à la maison avec les enfants. Il ne supportait plus. Il était complètement à bout, les enfants devenaient de plus en plus terribles, c’était un vrai cauchemar. J’ai pensé : « Si tu ne prends pas les choses en main, ça ne va plus. »

Je n’avais pas d’autre choix que d’arrêter de travailler, d’assumer ma responsabilité de mère. Heureusement, c’est à ce moment-là que la loi du RMG (Revenu minimum garanti) a été votée. Sinon, je ne sais pas comment nous aurions pu vire, ni ce qui serait arrivé.

J’ai toujours continué avec l’ATD Quart Monde. Parce que là, nous discutons des problèmes et nous cherchons ensemble comment mieux faire. Chez nous, dans les réunions du Quart Monde, pour chaque question, ce n’est pas un seul qui est concerné, c’est tous les autres aussi.

Une assistante sociale, elle donne un bon, une aide, mais ensuite, ça ne la regarde plus ce qu’on fait, ce qu’on devient. A l’ATD Quart Monde, on est ensemble, on se réjouit ensemble de tout ce qu’on réussit. C’est aussi ensemble qu’on s’interroge sur ce qui rate. On a un problème en commun : la misère.

C’est pour cela que j’ai fait toutes les réunions, depuis le début. Je ne les ai jamais lâchés et eux non plus ne m’ont pas lâchée.

Il ne faut croire que c’est facile d’être ensemble. Il y a toujours l’un ou l’autre qui est découragé, parfois des histoires entre nous et j’ai déjà vu Thérèse complètement écrasée de travail. Sans compter que je l’ai secouée plus d’une fois ! Par exemple quand j’avais lu cette annonce dans le journal : un couple qui demandait de la nourriture et des vêtements ! J’ai réussi à les rencontrer, et j’ai tout de suite averti Thérèse parce qu’ils devaient être expulsés incessamment. L’Office social ne voulait plus rien faire pour eux : « On ne peut plus les aider, ils ne font pas d’efforts ! ». J’ai trop entendu cela, je revivais les moments où on n’avait pas de logement. J’y ai vraiment mis le paquet : je n’ai pas laissé Thérèse en paix jusqu’à ce qu’on trouve une solution. Je lui téléphonais trois ou quatre fois par jour. C’était juste avant Noël, Thérèse avait une fête à préparer à l’atelier Zeralda. Quelle angoisse… Quand on a réglé cette histoire, je suis allée l’aider à finir sa fête

Avec cette histoire, je me suis rendu compte que j’avais changé : avant, quand j’étais dans l’extrême pauvreté, j’hébergeais tout le monde. Maintenant, j’hésite. Nous avons trouvé un équilibre : pas riche, pas pauvre. Mais il faut le tenir.

Quand nous étions sans revenus, je ne faisais pas des dépressions comme maintenant. Quand je n’avais rien, je n’avais rien. Maintenant, ça me désespère d’avoir tant fait pour travailler, avoir nos propres revenus et de ne pas y arriver. Ce n’est jamais fini de devoir trouver des solutions.

Il y a deux choses qui me font craquer : les problèmes d’argent, et chaque fois que j’ai peur de ne pas être à la hauteur de quelque chose. J’ai déjà avalé plusieurs fois des cachets à cause de factures d’électricité non payées.

Une autre fois, c’était avant la communion des aînés. C’était en avril 1987. Misch travaillait encore à l’usine sidérurgique. D’une certaine manière, c’était notre première « grande fête. » Même le baptême de la dernière avait été entre nous : on connaissait assez Lisa, la marraine, pour ne pas se gêner avec elle.

Mais pour la communion de René et Christian, c’était autre chose. On avait invité le parrain de René et c’était différent avec lui. C’est quand même un homme « bien », un organiste. Pour lui, on ne pouvait pas faire une simple fête chez nous. On a alors loué une salle des fêtes. J’ai voulu prendre les moyens de bien préparer. J’ai voulu tout faire comme il faut, envoyer des vraies invitations. En même temps, ça n’allait pas du tout avec Misch. Alors j’ai avalé des cachets. Mais je suis quand même sortie de l’hôpital une semaine avant la communion, pour finir de préparer la fête. Juste pour apprendre que le curé ne voulait plus que Christian fasse la communion. En gros, les accusations étaient les suivantes : il n’est pas venu régulièrement au cours de préparation, il a fait le fou quand il était présent.

Misch était furieux, il voulait tout arrêter. Ça lui rappelait que lui aussi avait eu sa communion reculée d’un an parce que son père s’était disputé avec la religieuse du catéchisme.

Au fond, c’est grâce à l’ATD Quart Monde encore que l’on n’a pas abandonné. Nous sommes allés voir l’évêque, il a été l’intermédiaire entre le curé et nous, et le samedi, juste la veille du dimanche des communions, on a su que ça irait quand même ! Comme c’était un dimanche de fin de mois, on n’avait plus d’argent, même pas de quoi acheter un paquet de cigarettes. L’Office social nous a fait une avance sur les allocations familiales du mois de mai. Voilà comment ça se passe chez nous, quand on veut faire comme les gens bien pour une vraie première communion…

Une chose formidable que nous avons vécue, c’est l’inauguration de la Dalle du Trocadéro, à Paris14. Je n’avais jamais vu Misch aussi heureux que quand il est rentré de cette fête. Il disait n’avoir jamais vu autant de monde de toute sa vie ! Ce n’est pas un homme qui aime se mêler aux gens, il préfère rester à la maison : mais si nous organisons encore une fois quelque chose, il dit qu’il sera le premier à y participer ! Il parle encore du théâtre qui, pour lui, a été le point culminant de ce week-end. On avait bien répété dans cette salle de gymnastique à Luxembourg, mais quand on a joué pour de bon, à Paris, c’était complètement différent. J’étais avec lui, René et Christian, nous faisions partie du peuple des exclus qui marche vers la Cité de l’avenir. Tout à coup, il y a eu un bruit terrible et toutes les lumières se sont éteintes en même temps. Misch m’a dit : « Maintenant tout est foutu ! » Je lui ai répondu : « Non, non ça appartient au théâtre : ce sont les portes de la Cité qui se ferment ! Tu te rappelles ? »

Nous avons aussi été très bien reçus pour loger, ce week-end-là, dans une famille parisienne. Le matin quand nous allions partir, David a commencé à saigner du nez. Tous les mouchoirs en papier avaient été déjà emballés dans la valise, alors le monsieur de Paris a donné à David son propre mouchoir. En revenant nous l’avons bien lavé, repassé et plié, mis dans une enveloppe pour le renvoyer à Paris. Le monsieur avait demandé de lui envoyer une carte postale de Luxembourg. Nous avons envoyé une carte touristique et une de l’usine. Il y avait tellement de monde, et tous ces gens savent que la misère existe ! Alors, ça va sûrement changer. Je me demande comment la misère peut encore exister !

Je ne sais pas jusqu’où nous mènera encore cet engagement avec l’ATD Quart Monde. Quand il a été question d’aller rencontrer le pape, en 198915, je me disais qu’après, on aurait tout fait ! Mais ce n’est pas si simple. Si on pense à toutes ces personnes qui sont encore tellement seules et ignorées des autres… Si on pense à tous ces enfants qui sont aujourd’hui encore obligés de vivre dans les foyers, éloignés de leurs parents : une cage dorée ne remplace pas une famille… Si on pense à tous ceux qui n’ont pas la force de venir à nos réunions…. « Chez nous, les familles pauvres vivent dispersées à travers tout le pays. La terre que nous vous apportons vient de différentes parties du pays, et symbolise notre solidarité », avons-nous dit au pape. C’était nous et en même temps beaucoup plus que nous-mêmes qui étions là devant lui. Je me souviens que quand il fallait décider qui ferait ce voyage, je me disais : « Evidemment que c’est un voyage qui me tente, mais est-ce que vraiment je suis capable d’y aller pour les autres ? » J’ai demandé à Thérèse de pouvoir y réfléchir avant d’accepter.

Un jour, j’ai fait un batik avec le Quart Monde : sur une grande soie, j’ai dessiné un mur et nous, dans un trou devant ce mur. Il y a bien un cordon qui pend, pour grimper, mais personne n’est là pour nous tirer.

Maintenant, je sais qu’il y a quelqu’un qui attend que j’aie réussi à gravir le mur et même, qui tire la corde ! …

Oui, avec le Quart Monde, on a eu des hauts ensemble.

Une famille d’ATD Quart Monde

Une famille, c’est sans pareil

quand le père a du travail.

Si le père est licencié,

la famille est consternée.

Commence alors la solitude,

on n’sait plus quoi faire de ses mains,

à la maison manque le pain.

Bien sûr il y a l’Office social

mais il paye plutôt mal :

Un bon de 1 000FL pour la semaine

et débrouille-toi, c’est la rengaine.

On t’a aidé, c’est pas si grave certainement

mais on ne veut plus te voir avant.

On parle d’aide et on claironne

Et tu regardes : tu ne vois plus personne.

Et tu te poses la question :

à quoi, à quoi suis-je encore bon ?

Mais l’ATD est avec toi,

tu as le droit à l’existence.

Défends-toi, tu es un homme

un homme comme tous les autres.

Tu as des droits,

droit à un toit,

à te nourrir,

à te vêtir,

te sentir bien,

droit à l’école,

droit au travail,

et une place au soleil.

Vicky

IX - Riche ou pauvre ?

Maintenant, il me faut arrêter de raconter. Vous savez d’où je viens et je vous entends déjà me demander : est-ce que vous avez le sentiment d’être sortie de la misère ?

C’est une chose dont nous parlons à la maison. Les enfants sont déjà revenus de l’école avec cette question : « Dis, maman, on est riche ou pauvre ? » J’ai dit « On est au milieu : pas riche, pas pauvre ! » Ma fille a répondu : « Tout le monde dit qu’on est pauvre ! » Je sais bien que c’est une chose qui sera longue à dépasser pour eux. Certains jours, ma fille met par trois fois de nouveaux vêtements sur elle. C’est sûrement pour montrer ce qu’elle a. Au début, ça me fâchait, à cause du travail que c’est de laver tout ça. Après, c’est devenu une habitude.

Parfois, je ne laisse pas rentrer les copains des enfants, si ce n‘est pas bien rangé. Mais si c’est propre, je les laisse venir, pour qu’ils voient qu’on a tout comme les autres : une télé, une vidéo, une stéréo, des meubles.

Les enfants sont tous avec moi. C’est l’essentiel. J’en ai cinq maintenant. Vous savez comme c’est important, la première paire de chaussures d’un enfant ? Pour mon cinquième enfant, qui a un an maintenant, j’ai enfin pu me permettre de lui acheter sa première paire neuve ! C’est le cas de le dire : c’était une grande première.

J’ai repris les deux aînés du foyer en 1988. Ils y seront restés deux années en tout. Ca suffit. J’ai pensé : quel type d’éducation reçoivent-ils là ? C’est moi la mère, c’est moi qui dois faire attention à ça. Et puis, je l’ai déjà dit : je ne veux pas qu’ils refassent toutes les stations dans les foyers, comme moi.

Dans les réunions du Quart Monde, on parle très souvent de ces questions du placement des enfants. Viendra-t-il un jour où l’on se sentira libre de réfléchir à l’éducation de nos enfants avec les autres sans avoir peur d’être jugés, ou qu’on nous les retire ?

Tom, cet enfant que j’ai élevé tant d’années est adulte maintenant, il fait sa vie de son côté, mais je sens qu’il est comme un de mes enfants. Quand il vient parfois dormir une nuit chez nous, je suis tellement heureuse. Mais c’est ça la vie : je ne peux pas le retenir. Si j’adoptais des enfants, je suis sûre que je pourrais leur donner autant d’amour qu’à mes propres enfants. Tout le monde aime ses enfants à sa façon. Ma façon à moi, c’est : beaucoup, beaucoup, beaucoup. C’est aussi pour ça que je veux toujours faire du « mieux. »

Misch et moi, nous avons divorcé en 1991. C’est une chose qui couvait. Nous avons connu tant de crises… En 1989, cela avait déjà failli arriver. Cependant il ne faut pas croire qu’on s’est complètement abandonnés l’un l’autre. Ce n’est pas comme ça chez nous. Disons qu’on s’aide mieux comme ça. Il n’habite pas très loin, et on se soutient beaucoup.

Nous vivons avec le Revenu Minimum Garanti. Nous avons beaucoup travaillé pour ce RMG à l’ATD Quart Monde, finalement ! Au moment de la loi, en 1986, on a eu toutes nos réunions sur ce thème. Combien faut-il à une famille pour vivre dignement ? Comment naît une nouvelle loi ? Qu’est-ce que nous attendons d’un Revenu Minimum Garanti ? Nous avons fait des articles, des émissions de radio, un document pour les députés. Nous avons eu cette rencontre avec le ministre du Travail dont je vous ai déjà parlé.

Je touche le RMG et Misch aussi vit aussi avec le RMG. Il me paye une pension tous les mois pour les enfants.

On disait tellement qu’il était instable et maintenant, je vois que depuis 1988, il travaille pour son RMG. Ca fait déjà cinq ans qu’il a une mise au travail. C’est la condition pour qu’il reçoive son RMG. Alors pourquoi ne lui offre-t-on pas une vraie place à la commune ou quelque chose comme cela ? Combien de fois je vois les hommes du RMG qui font le même travail que les ouvriers communaux : du nettoyage, du jardinage, des installations … Mais voilà, ce RMG colle à la peau, on en a besoin et il nous enferme. A l’âge de la retraite, on aura sans doute encore le RMG !

Il y a beaucoup de choses à dire sur ce RMG. L’année dernière, on a eu une réunion à ce sujet entre l’ATD Quart Monde et les responsables de l’action sociale du pays, dans le cadre de l’évaluation et de la révision de la loi du RMG. Nous avions préparé ce que nous avons à dire en réunion d’Université populaire et je leur ai tenu tête pendant plus de trois heures.

Cette année, Misch a voulu en finir avec le RMG. Il a arrêté sa mise au travail. Bien entendu, il a eu les revenus coupés net. J’ai vu tous les efforts qu’il a faits pour trouver un vrai travail. Mais chaque fois, on lui demandait : « Où avez-vous travaillé ces dernières années ? » Il répondait : « Au RMG ! » Alors on n’avait plus besoin de lui… Ca a duré trois mois comme cela. Il a donc repris sa « mise au travail. » Vous voyez, on recommence toujours. Le pire pour lui a été ceci : depuis qu’il n’avait plus le RMG, il hébergeait un ami chez lui, Franz. Cela ne posait pas de problèmes : Franz travaille, il a sa paye. Et ça l’arrangeait d’habiter avec Misch : c’est moins cher qu’une chambre et ils étaient bons copains. Mais si quelqu’un perçoit un salaire dans une maison, c’est pris en compte comme un revenu pour tous ceux de la maison. Misch ne pouvait donc plus avoir droit au RMG, et se sentait incapable de demander à Franz de partir. Moi aussi. Finalement, un soir, Misch est allé au café, il a bien bu et ensuite, il est rentré et a dit à Franz : « Maintenant, je peux te le dire : tu dois partir. »

De mon côté, je tiens le coup avec le RMG, mais j’ai quand même toujours des dettes. J’ai des crédits… Et puis chez nous, il faut toujours faire des nouveaux projets. Je suis allée au bout du projet de cette maison et maintenant je dois faire mieux. Je cherche une autre maison, plus grande, parce que les enfants grandissent et il n’y a que deux chambres à coucher pour eux cinq, tellement petites qu’il se trouve toujours quelqu’un pour faire des réflexions à ce sujet. Je ne sais pas ce que je vais trouver comme maison. Maintenant, je sais ce que j’ai, mais je ne sais pas ce que je vais trouver, je ne sais pas comment seront les gens autour, je ne sais pas si là où je serai, il sera aussi possible de continuer avec l’ATD Quart Monde.

Mais je dois le faire, parce que je veux vivre mieux. Depuis mon mariage, je n’ai que cette idée : essayer de faire mieux, mieux, mieux.

Est-ce que je peux dire que maintenant je fais partie de la société ?

C’est dur d’aller dans d’autres groupes. Avant, je n’étais dans rien. Maintenant, je fais partie d’un groupe de femmes. Je paye chaque année une cotisation, elles m’envoient un rapport de ce qu’elles font, de leurs maisons de vacances à la mer. Mais je ne peux pas participer : c’est trop cher !

Je fais partie d’un club qui soutient les divorcés. Je paye aussi une cotisation, mais quand ils organisent une soirée ou une sortie, c’est trop cher pour mes enfants et moi.

Tous les mois, je donne 100 FL pour les enfants handicapés. Quand l’association m’envoie des invitations pour des fêtes, je ne peux pas y aller non plus : c’est loin, c’est compliqué le transport avec les enfants. Je paye aussi tous les ans, une carte à deux syndicats. Il faut quand même encourager ceux qui défendent les travailleurs.

Suis-je de la société grâce à ça ?

Je dois vous expliquer encore quelque chose : depuis des années, je veux apprendre le métier d’aide soignante pour aider les personnes âgées, mais c’est un rêve impossible à organiser tant que j’ai des enfants à élever.

Pourtant, je pense qu’il faut des personnes pour parler avec les personnes âgées, des personnes qui font plus que le travail. Les personnes âgées sont trop mises de côté. Je l’ai vu quand je me suis occupée d’une vieille voisine de la rue. Nous sommes devenues très amies, j’ai continué d’aller la voir quand elle a été vivre dans une maison de personnes âgées, je lui ai lavé son linge. Maintenant elle est morte. Ce que j’ai fait avec elle n’est pas pris en compte, puisque ce n’est pas mon métier.

Voilà, ça reste toujours un rêve. C’est pourquoi je ne me sens pas encore appartenir à la société : mes rêves n’y sont pas réalisables.

Cependant je continue, c’est mon combat.

Chaque fois qu’on a rencontré des personnalités, avec l’ATD Quart Monde, j’ai été d’accord de venir, j’ai voulu venir. Parce que c’est là, quand je suis devant elles, à ce moment précis, que je me sens capable de dire ma pensée. Alors je sais qu’on va aller plus loin, et que ça servira à tout le monde.

Qu’est-ce que je cherche au fond ?

Peut-être que je cherche encore la vie…

Maintenant je suis capable de parler avec ma voisine en étant naturelle. Je vois bien que les autres aussi, même s’ils n’ont pas de problèmes d’argent, peuvent avoir des problèmes dans la famille ou avec les enfants, comme moi.

Il y a encore des jours où j’essaye de faire passer le temps plus vite, en dormant ou en jouant au Nintendo.

Mais quand les moments sont beaux, je ne veux pas les laisser passer. C’est comme avec le beau temps : les problèmes se prennent toujours autrement avec le beau temps. Ainsi, l’autre jour, j’étais dans le fauteuil, j’allais m’endormir, mais avec le soleil, c’était trop bon : pour m’empêcher de dormir, je suis allée parler avec le voisin !

Un jour, je voudrais retrouver un grand amour. J’ai déjà essayé, mais ça n’a pas marché longtemps. Je ne dois pas me plaindre, parce que Misch m’a déjà donné beaucoup d’amour, et mes enfants aussi.

Mais je sens qu’on n’est pas encore arrivé.

Postface

A quoi servirait un nouveau grand amour à Vicky ?

Les hommes, en Quart Monde, n’apparaissent pas toujours d’une grande utilité. Une bière par-ci, un copain par-là et, vite, on les voit loin de leurs responsabilités.

Il m’est revenu en mémoire, à ce sujet, une histoire piquante qu’il m’a plu d’appliquer à Misch.

Je la tiens de mon ami Dom Louis Leloir, décédé en 1992, moine de l’abbaye de Clervaux du Luxembourg. Cet homme érudit, spécialiste des langues anciennes orientales – arménien, copte et syriaque surtout – avait traduit nombre d’écrits sur les moines des déserts d’Égypte et de Syrie, ces Pères des troisième, quatrième et cinquième siècles qui furent fondateurs de la tradition monastique. Leur spiritualité, qui s’est exprimée sous la forme de petits récits courts, appelés apophtegmes, ne manque pas d’actualité.

Je me suis donc permis d’emprunter à Louis Leloir sa traduction et son interprétation d’un apophtegme arménien qu’il m’avait raconté un soir du printemps 1981, alors que je me préparais à entrer dans le volontariat du Mouvement ATD Quart Monde et que je n’imaginais pas vivre un jour au Luxembourg.

Cette histoire, la voici textuellement, telle qu’elle est rapportée dans le livre « Désert et Communion. » Mais j’ai remplacé Serge d’Alexandrie, proxénète, par Misch, chômeur (les substitutions sont en italiques dans le texte !) J’espère que les Pères du Désert ne m’en tiendront pas rigueur.

An 1993 :

« Un moine du nom de Piwrios, qui vit au désert en ermite depuis plus de soixante-dix ans, raconte à un autre solitaire, du nom d’Elégéos, l’histoire suivante :

Tenté par le démon de l’orgueil, il avait demandé à Dieu avec ardeur, peu de temps auparavant, de lui indiquer quel était son égal en vertu sur la terre. La réponse divine lui vient, fort laconique et déconcertante, après sept jours de prière : « C’est Misch, chômeur au Luxembourg. » Fort attristé de cette réponse, l’ermite pense, dans sa vanité ou sa candeur, que la réponse n’est pas venue de Dieu, mais du diable. Il prie donc encore sept autres jours, mais c’est pour recevoir, au terme de cette seconde semaine, le même message. Alors il se décide à partir pour le Grand-duché du Luxembourg, se met à la recherche du fameux Misch et arrive devant la porte de sa maison. C’est Vicky qui ouvre la porte, Misch étant réfugié dans la cuisine comme à l’approche de toute visite inconnue.

Comme il a fait une longue route, Vicky propose néanmoins à l’ermite de se restaurer avec eux, dans la cuisine, et ils mangent et boivent ensemble. Après quoi, l’ermite manifeste à Misch le désir de lui parler seul à seul, chez lui. Misch, à ce moment, se méfie car il croit avoir affaire à un rusé enquêteur du service social. Il accepte pourtant, et il conduit l’ermite dans sa maison. Là, l’ermite prie quelque temps, puis il interroge Misch sur les bonnes actions qu’il a faites dans sa vie. Misch répond qu’il n’a jamais rien fait d’autre que ce que l’ermite l’a vu faire actuellement, c’est-à-dire être dans l’ombre de la vie comme l’ermite l’a trouvé : dans l’ombre de la cuisine. Comme l’ermite lui raconte les paroles entendues du ciel, Misch, ému et stupéfait de la bonté de Dieu, lui cite alors deux belles actions de sa vie.

Misch avait un ami, Marcel, aîné d’une famille de 5 enfants. A l’âge de 10 ans, ce dernier n’avait plus de parents. Plus tard ses frères et sœurs l’abandonnèrent, sauf un frère qui, de temps en temps, est interné dans un hôpital psychiatrique.

A une certaine période, Marcel était clochard à la gare. Lorsqu’il perdit sa carte d’identité, il n’en reçut pas d’autre parce qu’il n’était inscrit dans aucun registre de population.

Marcel était sans toit. Il avait besoin d’aide et n’en trouvait nulle part : quelqu’un lui avait même conseillé de retourner volontairement en prison.

Misch recueillit Marcel chez lui en se disant : « Il a fait une fois une bêtise, ce qui peut arriver à tout le monde. Ce n’est pas une raison pour l’exclure. »

Il ne pouvait pas le loger officiellement parce que la famille habitait un « appartement communal », mais qu’importe ! Les années passaient, et ils ne s’abandonnaient pas

Marcel avait appris la vannerie en prison. Il décida d’obtenir une licence et de s’installer à son compte. Misch l’encouragea. Un jour donc, Marcel et Misch ouvrirent chez eux une petite entreprise de réparation des chaises. Ils achetèrent du fil spécial servant au rempaillage des chaises. Ils firent des annonces dans un petit journal local et ils eurent des commandes.

Marcel et Misch firent ces chaises avec beaucoup de ferveur.

Mais il arriva que l’un des deux s’empare de la caisse et prenne ce qui s’y trouvait sans s’inquiéter de savoir si les marchandises étaient payées ou non. Il n’y avait donc plus d’argent quand il fallait payer. C’est alors qu’eut lieu la première grosse bagarre entre eux : ils s’accusèrent de ne pas être libres l’un de l’autre. Ensuite, cela devint une éternelle histoire de ruptures et de recommencements entre eux, où l’alcool n’était pas le meilleur allié. Tout le projet s’effondra donc.

Marcel s’enferma dans sa fierté, dans sa solitude – « Je n’ai besoin de personne, je me débrouille tout seul » - dans la cassure qui s’est faite un jour dans sa vie et qui ne lui permet plus d’avoir des relations qui durent. Et il retourna en prison.

Plus tard, en fuite du Centre pénitentiaire, il se réfugia pourtant chez Misch qui ne déclara rien à la police, et l’accueillit tout naturellement, comme au premier jour, bien que le risque encouru fût très grave.

Telle est la première bonne action de Misch, bonne, on en conviendra aisément, plutôt dans sa conclusion que dans ses péripéties. Le Bon Dieu, somme toute, n’a pas été très difficile, moins difficile, en tout cas que les moralistes qui enseignaient la théologie il y a quarante ans.

La seconde bonne action de Misch est pimentée de détails singulièrement plus corsés et elle est plus belle encore.

Vous savez comme la femme de Misch, dont il était finalement divorcé, était en quête d’un grand amour. L’année précédente n’avait pas été facile, les démarches du divorce les avaient rendus conscients d’un grand vide. Misch avait intégré son logement personnel. Vicky avait fait une dépression et quelques jours d’hôpital pour se remettre.

Mais voilà que l’été de cette année-là, Vicky rencontra un monsieur doux, profond et attachant de solitude. Après un mariage brisé depuis huit ans, et cinq années de prison, il se reconstruisait peu à peu un avenir « possible. » Vicky l’accueillit dans ses larges bras, avec la candeur et toute la détermination confiante qui la caractérise. Fin août, ils commencèrent la vie commune, avec pour ambition de se marier dès que possible, et à l’église, parce que ça « tient » mieux.

En septembre, un bébé s’annonça, dans l’allégresse générale.

Misch, furieux, rasait les murs de la rue pour rentrer chez lui.

En novembre, tout s’effondra : parce que Vicky était certes un grand amour, mais un grand amour entouré de quatre enfants, de voisins et d’une vie déjà construite. Alors le monsieur si seul et si doux partit, violemment.

Sur le champ, Misch prit en main la situation, et relaya momentanément Vicky dans toutes ses responsabilités. Le bébé qui naquit quelques mois plus tard fut, selon la volonté de Misch, introduit par la grande porte dans la fratrie : il fut déclaré sous le nom de famille de Misch, parce que Misch le sait : cet enfant aura besoin d’au moins toute sa véritable famille pour se construire.

Il ne fut question d’aucune contrepartie, Vicky gardant son entière liberté, Misch son logement personnel et, entre leurs deux maisons, un immense avenir en chantier.

Ce fut pour les enquêteurs du service social que l’affaire fut la plus étrange, prenant la forme d’une équation aux paramètres indéfinissables : un enfant portant le nom d’un père qui n’est pas son père, ayant choisi de lui donner son nom, parce que, divorcé d’avec sa mère et acceptant de le rester, il veut lui offrir une vraie famille.

L’ermite, en admiration devant la vertu de Misch, qu’il considère maintenant, non plus comme son égal, mais supérieur à lui, se recommande à ses prières.

Il meurt, trois jours après avoir fait le récit de cette rencontre, et avoir demandé à son auditeur qu’il soit enterré un jour aux côtés de Misch.

L’intérêt de cette histoire, ce n’est pas seulement son humour, qualité dont les vieux moines des quatrièmes et cinquièmes siècles ne manquaient nullement et qu’ils semblent avoir eu parfois à revendre. C’est aussi sa théologie : Dieu sollicite sans cesse le pécheur, le provoque éventuellement à des actes héroïques de charité ; à cause de ceux-ci, il accepte de fermer les yeux sur bien des infidélités que les hommes jugent sévèrement.

De tout le monde, y compris les pécheurs, le moine sait qu’il a à apprendre. Très exigeant pour lui-même, il n’a pas seulement de la miséricorde pour les autres ; il les admire, il admire même les pécheurs ; il sait qu’il y a, en tout homme, des zones où la grâce travaille ; il cherche à découvrir celles-ci et, Dieu aidant, il arrive à les percevoir. »

Les pères du Désert, Dom Louis Leloir, et Patricia Heyberger.

2 Père Fouettard.

3 6 FL = 6 FB sont l'équivalent de 1 FF environ.

4 Le Mouvement ATD Quart Monde est implanté au Luxembourg depuis 1977.

5 Pivot Culturel créé par le Mouvement ATD Quart Monde en 1980, conventionné par le ministère de la Famille du Luxembourg. Depuis 1988, l'Atelier

6 A cette époque, Thérèse était responsable de l'action du Mouvement au Luxembourg. Vicky sera vite très liée à Thérèse. Pour simplifier, nous nous

7 « La Ferme» est une maison de vacances familiales animée par le Mouvement ATD Quart Monde des Pays-Bas. Elle accueille pour des séjours de vacances

8 Voir note 5

9 Au Grand-duché du Luxembourg, à cette époque, le parc de logements locatifs est très restreint. Les familles à faibles revenus peuvent accéder à la

10 Ce complément de prêt fut octroyé par une organisation privée du pays qui recueille des dons et des fonds pour les prêter sans intérêts aux

11 La ferme de vacances familiales des Pays-Bas où Misch et Vicky avaient séjourné en 1983, fêtait ses dix ans.

1 2 En mai 1985, une délégation de 1000 jeunes du Quart Monde a été reçue au BIT par M. Blanchard, alors directeur.

1 3 L’industrie sidérurgique luxembourgeoise, ayant senti venir la crise qui secoua toute la sidérurgie européenne, a appliqué un programme sévère de

1 4 Le 17 octobre 1987, le père Joseph Wresinski, entouré de 100 000 défenseurs des droits de l’homme, inaugure sur le parvis du Trocadéro, à Paris

1 5 Fin juillet 1989, 350 délégués de familles très pauvres du monde entier se retrouvent à Rome et rencontrent le pape Jean-Paul II, à

1 Les monographies de Dona Mathilda, Frau Hirt et Jenny Robinson sont publiées dans l'étude Familles du Quart Monde : acteurs de développement, qui

2 Père Fouettard.

3 6 FL = 6 FB sont l'équivalent de 1 FF environ.

4 Le Mouvement ATD Quart Monde est implanté au Luxembourg depuis 1977.

5 Pivot Culturel créé par le Mouvement ATD Quart Monde en 1980, conventionné par le ministère de la Famille du Luxembourg. Depuis 1988, l'Atelier Zéralda est sous la responsabilité de Caritas Luxembourg qui en assure l'animation.

6 A cette époque, Thérèse était responsable de l'action du Mouvement au Luxembourg. Vicky sera vite très liée à Thérèse. Pour simplifier, nous nous sommes limités à parler de cette seule relation, bien que Vicky ait eu très vite des liens avec beaucoup de personnes du mouvement.

7 « La Ferme» est une maison de vacances familiales animée par le Mouvement ATD Quart Monde des Pays-Bas. Elle accueille pour des séjours de vacances des familles qui n'ont eu jusqu'à présent aucune chance de bénéficier de temps de repos, tellement leurs conditions de vie sont difficiles. Souvent, elle permet à des enfants placés toute l'année en institution de se retrouver avec leurs parents pour un vrai temps de vacances propice à une vie familiale heureuse.

8 Voir note 5

9 Au Grand-duché du Luxembourg, à cette époque, le parc de logements locatifs est très restreint. Les familles à faibles revenus peuvent accéder à la propriété en bénéficiant de conditions de prêt avantageuses, calculées sur la base de leurs revenus. C'est le ministère du Logement qui autorise ces conditions de prêt, s'il juge que l'habitation souhaitée est adaptée à la famille.

10 Ce complément de prêt fut octroyé par une organisation privée du pays qui recueille des dons et des fonds pour les prêter sans intérêts aux familles à faibles revenus qui ont besoin d'acheter leur logement.

11 La ferme de vacances familiales des Pays-Bas où Misch et Vicky avaient séjourné en 1983, fêtait ses dix ans.

1 2 En mai 1985, une délégation de 1000 jeunes du Quart Monde a été reçue au BIT par M. Blanchard, alors directeur.

1 3 L’industrie sidérurgique luxembourgeoise, ayant senti venir la crise qui secoua toute la sidérurgie européenne, a appliqué un programme sévère de réduction des emplois. Entre 1974 et 1981, le nombre de travailleurs a diminué de plus de la moitié et, actuellement il est descendu au tiers à peine de ce qu’il était en période faste. Cette réforme s'est faîte sans licenciements ni recours au chômage partiel, grâce à l’énorme investissement de l’Etat luxembourgeois.

1 4 Le 17 octobre 1987, le père Joseph Wresinski, entouré de 100 000 défenseurs des droits de l’homme, inaugure sur le parvis du Trocadéro, à Paris, une Dalle commémorative des victimes de la misère : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les Droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré » Comme pour tous les pays d’Europe où le Mouvement ATD Quart Monde est présent, le Luxembourg envoie pour cette manifestation une délégation de familles du Quart Monde et de citoyens engagés avec elles. Cette délégation, comme les autres, avait été partie prenante de l’organisation et du spectacle de fin de journée.

1 5 Fin juillet 1989, 350 délégués de familles très pauvres du monde entier se retrouvent à Rome et rencontrent le pape Jean-Paul II, à Castel-Gandolfo. Trois couples du Luxembourg représentent leur pays. Cet événement est relaté dans le mensuel Feuille de route (août 1989), 107 av. du Général-Leclerc, F-95480 Pierrelaye.

1 Les monographies de Dona Mathilda, Frau Hirt et Jenny Robinson sont publiées dans l'étude Familles du Quart Monde : acteurs de développement, qui est la contribution demandée par l'ONU au Mouvement ATD Quart Monde pour l'Année internationale de la Famille.

Vicky W.

Vicky W. a entrepris cette monographie avec le Mouvement ATD Quart Monde, avec la volonté d’être porte-parole de tous ceux qui ont connu un même chemin. Elle a choisi les prénoms d’emprunt qui sont utilisés dans le texte et, bien que la plupart des lieux soient brouillés, elle sait que les lecteurs luxembourgeois la reconnaîtront. Elle a pris ce risque, parce que l’enjeu pour elle n’est pas de se poser en juge des institutions et des personnes qui furent sur sa route, ni de dénoncer des faits, mais de dire un vécu, son vécu, afin d’ouvrir à la compréhension de ce vécu et d’engager le dialogue.

Patricia Heyberger

Patricia Heyberger, française, mariée et mère de trois enfants, est volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1981. Elle a vécu six années, avec son époux, également volontaire du Mouvement, en Alsace, auprès de la population yéniche. En 1990, ils ont rejoint l’équipe luxembourgeoise pour soutenir la création d’une « Maison culturelle Quart Monde ». Depuis septembre 1993, ils travaillent au centre international du Mouvement.

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