Rendre une population crédible

Patricia Heyberger and Claude Heyberger

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Patricia Heyberger and Claude Heyberger, « Rendre une population crédible », Revue Quart Monde [Online], 138 | 1991/1, Online since 05 August 1991, connection on 04 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3779

Toute action avec les plus pauvres influence leur crédibilité. La reconnaissance d’un partenariat est une longue conquête comme le montre cet article qui ouvre sur une histoire à venir.

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Luxembourg

Très vite après le vote du rapport Wresinski au Conseil économique et social français, le père Joseph Wresinski avait entrepris de faire connaître, au-delà de la France, ce travail dont les conclusions et propositions avaient valeur pour d’autres pays. C’est ainsi que des contacts ont été pris au grand-duché de Luxembourg. Tout d’abord à travers l’ambassade en France des rencontres ont eu lieu avec le ministère luxembourgeois des affaires étrangères qui a transmis le rapport à tous les ministères. Puis le président du Conseil économique et social luxembourgeois fut rencontré. Plus tard, celui-ci s’est déplacé, avec le secrétaire général du CES, au centre international du Mouvement à Méry-sur-Oise pour mieux comprendre comment le père Joseph avait travaillé pour rassembler la pensée des familles les plus pauvres. Le Conseil économique et social a alors décidé de tenter cette même « démarche Wresinski » au Luxembourg : faire l’état de la grande pauvreté dans le pays et déterminer des mesures pour l’enrayer définitivement. Cette démarche s’appuiera sur les réalités du pays, des études déjà existantes des Avis antérieurs du CES. Cependant, l’innovation sera d’associer les plus pauvres et leurs représentants en tant qu’experts dans la recherche des groupes de travail du CES.

Ce partenariat des plus pauvres dans un travail avec une institution démocratique comme le CES ne serait pas possible aujourd’hui s’il n’était le fruit d’une longue histoire : celle de personnes qui ont cherché à permettre l’expression et la prise en compte de la pensée des plus pauvres.

Une histoire d’engagement

Au début des années 70, il y eut au Luxembourg une vague d’immigration souvent clandestine particulièrement importante. Elle eut des conséquences graves : familles immigrées sans logement ou hébergées dans des conditions inhumaines, manque de protection sociale, difficultés administratives, scolaires, etc.

Dans ce contexte, Edith Jacobs et Véronique Hutsch, sœurs de la Doctrine Chrétienne, rejoignirent les familles italiennes et portugaises, dans le quartier de Plaffenthal, un quartier populaire de la ville de Luxembourg, très insalubre à cette époque. Très vite, elles mirent sur pied une aide aux devoirs d’école, avec la collaboration d’un groupe de lycéens.

C’est alors que des parents luxembourgeois très pauvres du quartier, leur demandèrent de prendre aussi en compte leurs enfants. Edith Jacobs et Véronique Hutsch s’interrogèrent : combien de fois ces familles s’étaient-elles déjà senties exclues ? A quand remontait cette grande pauvreté « autochtone » ? Au même moment, le père Joseph Wresinski donna à Luxembourg une conférence ayant pour thème : « L’Europe, dix millions d’exclus. » Edith Jacobs et Véronique Hutsch découvrirent le combat mené par le Mouvement ATD Quart Monde avec cette population de familles exclues pour qu’elles soient reconnues, qu’elles aient droit à l’expression, la représentation, qu’elles puissent prendre place dans les grands projets de leur pays. Plus tard, Edith et Véronique rejoignirent le volontariat du Mouvement.

Créer des lieux d’expression

Très vite, avec un petit groupe de personnes qui se réunissaient autour d’elles, elles commencèrent dans le quartier de Pfaffenthal une bibliothèque de rue pour les enfants, non sans avoir auparavant visité tous les parents pour expliquer le projet et demander leur accord. Il s’agissait de s’installer dans la rue, régulièrement, là où les enfants jouaient, avec de beaux livres. Si elle aidait à faire aimer les livres aux enfants, cette bibliothèque de rue devenait aussi leur lieu privilégié d’expression. Les parents sentirent que cette réaction les concernait et s’y investirent. Un « pivot culturel » baptisé « Atelier Zéralda » s’ouvrit alors pour tous les enfants du quartier.

Ce lieu devint l’endroit où la soif d’apprendre des enfants les plus pauvres et leur intelligence étaient révélées ; de même que l’acharnement des parents à vouloir le bien de leurs enfants. On y prouvait que des avancées étaient possibles.

« A l’Atelier Zéralda, les enfants des familles pauvres ont trouvé un accompagnement aussi bien scolaire que culturel qu’ils ne pouvaient avoir à la maison pour des raisons financières ou familiales. Les progrès vinrent lentement, mais au cours du temps, on a pu constater de réelles réussites, qui eurent assurément des influences dans la vie familiale et surtout sociale », rapportait un conseiller au Conseil municipal en 1988.

Cet atelier était un véritable carrefour où se côtoyaient les enfants, de nombreux bénévoles, des parents, des amis, des artistes, des journalistes, des hommes et des femmes du monde associatif et politique. Le Mouvement ATD Quart Monde à Luxembourg y gagna beaucoup en crédibilité.

Les parents, à leur tour, exprimèrent en 1982 le désir de se regrouper et de commencer, ainsi que cela se vivait déjà en France et en Belgique, une Université quart monde, lieu de rassemblement e d’expression des adultes les plus pauvres, lieu de recul, de formation de la pensée, de confrontation avec des personnes de tous milieux et de tous engagements. Ce groupe, d’années en années, prit une importance plus grande parce qu’il rassembla peu à peu, non plus seulement des familles du quartier de Pfaffenthal, mais du pays tout entier.

Vaincre les préjugés

Ce rassemblement des plus pauvres est un pas important, surtout dans un pays où ils vivent dispersés, sans possibilité de s’appuyer sur d’autres qui vivent la même chose. Dans ce pays de 400 000 habitants, où avec une certaine exagération on dit que « tout le monde connaît tout le monde », il est difficile de se cacher. Les familles ont du mal à vivre au grand jour, car elles entent que dans le village, le quartier où elles sont les plus pauvres, tout le monde les observe. « On ne trouve pas d’amis », expliquait une femme qui investissait tout son argent dans l’embellissement de la façade et des fenêtres face à la rue. « Quand j’accompagne les petites à l’école, les autres mamans ne me saluent pas. Qu’est-ce qu’on raconte sur nous ? »

La réputation d’une famille suit lors de chaque déménagement et se propage dans les services de secours publics ou privés et même jusqu’aux instances auprès desquelles les familles devraient pouvoir faire valoir leurs droits. Ainsi en est-il pour la famille N. qui s’est trouvée à la rue suite à un incendie. Elle a été relogée provisoirement dans deux grandes salles chauffées avec des installations sanitaires. Une des salles sert de cuisine et de séjour, l’autre de dortoir pour deux couples : le leur avec cinq jeunes et un enfant de dix ans, l’autre avec un bébé. Il est inutile de décrire les tensions et les difficultés que cette situation engendre. Elle dure depuis presque deux ans car la réputation de la famille est telle qu’aucune commune ne la veut sur son territoire. Jusqu’au ministère, on prétend avoir tout essayé avec elle. Laissées seules avec leurs difficultés jusqu’à l’épuisement de leurs forces, il arrive à ces familles le pire des malheurs : le placement d’un ou plusieurs enfants. La famille N. s’est vue ainsi retirer subitement son fils de dix ans, l’absentéisme scolaire ayant sans doute déclenché la décision. « Ce n’est pas possible qu’un enfant dorme ici », remarque l’assistante sociale venue avec deux autres personnes pour retirer l’enfant de la famille. Les parents n’auront pas eu l’occasion de parler de leur enfant, d’exprimer la tendresse avec laquelle ils l’entourent. M. N. n’a pas pu faire entendre son souci que son fils soit reconnu à l’école et l’effort qu’ils font pour cela, ni dire que sa femme avait trouvé une personne dans le village pour répéter les leçons de français avec son fils

Pourtant, des voix s’élèvent peu à peu et sont de plus en plus entendues, par exemple pour qu’une véritable politique de logement social soit mise en place.

Alors que l’existence même d’une grande pauvreté au Luxembourg fut si longtemps mise en doute, le Premier ministre citait dans la déclaration gouvernementale du 23 juillet 1984 comme premier objectif social « la lutte contre la pauvreté, assurer à tous les citoyens des conditions de vie décentes. » Tout récemment aussi, Son Altesse Royale le grand-duc Jean a interrogé son pays dans le dernier message de Noël : « Pourquoi les personnes ayant de faibles revenus ne trouvent-elles pratiquement pas de logements ? »

La pensée des plus pauvres reconnue

Depuis la création de l’Université quart monde de Luxembourg, l’avis des plus pauvres a déjà été sollicité.

En effet, fin 1984, quand le Luxembourg a réfléchi à l’instauration d’un revenu minimum garanti, les familles du Quart Monde furent consultées. Le ministère de la Sécurité sociale demanda officiellement au Mouvement « quotidiennement aux prises avec les problèmes de pauvreté et qui, plus qu quiconque en connaît l’envergure » de lui communiquer les « sentiments et observations que l’avant-projet de loi (lui) inspire. »

Le Mouvement proposa aux familles de travailler en Université quart monde sur le projet de loi. Le document remis à la Chambre des députés fut cité dans les débats comme point de référence par les députés de toutes les parties. Ils y trouvèrent des propositions concrètes pour que l’application de la loi soit la plus ajustée possible à la réalité de vie des familles. Mais surtout, il leur a donné des arguments pour défendre l’idée que la loi devait définir un droit, et non une nouvelle forme d'assistance. Le ministre de la Sécurité sociale concluait ainsi les débats : « Je voudrais dire mon espoir qu’une large majorité votera ce projet. Je me permettrai aussi de citer ATD Quart Monde. Dans leur Feuille de liaison, ils écrivent : « Au milieu d’abandonner les pauvres au bon vouloir des instances créées pour les secourir, la nouvelle loi veut garantir aux pauvres, sous certaines conditions, un droit à un revenu. Un tel changement politique est un moment important pour le pays. » La loi fut votée en 1986, puis révisée en 1989.

Dans cette démarche le gouvernement luxembourgeois faisait un grand saut depuis les vieilles lois régissant « l’assistance sociale » et datant des années 1800. On y admettait l’obligation pour la société, représentée par la commune et l’Etat, de porter assistance aux malheureux, mais on n’y voyait qu’une obligation morale, dont l’administration appréciait elle-même l’étendue et l’opportunité, avec des mises en garde contre « ceux qui se seront déchargés sur l’assistance publique des obligations alimentaires qui lui sont imposées par le Code civil… ou qui par suite d’ivrognerie ou de débauche habituelle se trouvent dans l’impossibilité de le faire. »

Dans la continuité de ce travail sur le revenu garanti, des délégués des familles de l’Université quart monde rencontrèrent les ministres du Travail et du Logement, qui apprécièrent le sérieux des réflexions qu’ils apportaient.

Pour les délégués qui vécurent ces moments de rencontre, c’est la reconnaissance dont ils furent l’objet qui reste primordiale : leur compétence, le travail qu’ils avaient réalisé en Université quart monde étaient considérés.

Cette compétence est donc aujourd’hui à nouveau sollicitée par le Conseil économique et social. Dans ce travail, chacun va apprendre. Les membres du CES découvriront la capacité des plus pauvres d’être moteurs de la lutte contre la misère et de participer à l’élaboration de lois s’appuyant sur leur vécu. Les plus pauvres vont « se réapprendre à eux-mêmes ce qu’ils sont », ainsi que le disait souvent le père Joseph. Ils acquérront sans nul doute ce que la vie de misère permet rarement, l’analyse de son propre vécu. Ils découvriront aussi les efforts de leur pays, par exemple que dans le projet de réforme de la Constitution, actuellement à l’étude, le CES a proposé une série de droits nouveaux dont celui à la protection contre les risques de pauvreté. Ainsi ils pourront exercer leur citoyenneté parce qu’ils auront gagné les moyens de se situer dans la démocratie de leur pays.

Ce qui est devant nous, c’est une justice à conquérir, pour tous, avec les plus pauvres. Réussirons-nous ? De nombreux citoyens luxembourgeois en ont la volonté. Probablement que tous ont l’ambition que dans leur pays chacun soit respecté.

Patricia Heyberger

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Claude Heyberger

Patricia et Claude Heyberger sont tous deux volontaires du Mouvement ATD Quart Monde depuis dix ans. Ils ont vécu six ans en Alsace avec les Yéniches. Pendant l’été 1990, ils ont rejoint l’équipe luxembourgeoise pour soutenir la participation des familles les plus pauvres à l’élaboration du rapport du Conseil économique et social

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