Celui qui instruit

Patricia Heyberger

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Patricia Heyberger, « Celui qui instruit », Revue Quart Monde [Online], 152 | 1994/4, Online since 05 April 1995, connection on 25 May 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3214

Une démarche qui fait l’hypothèse que toute personne, quelle que soit son apparente marginalité, aspire à bâtir des relations avec les autres et à participer à la vie sociale.

Index de mots-clés

Ecole, Enfance

Index chronologique

1994/4

Je voudrais vous dire comment je vis la rencontre avec des familles en grande pauvreté, quel type d’actions nous, volontaires permanents du Mouvement ATD Quart Monde, mettons en route avec elles et comment nous nous y prenons. Je le ferai en prenant l’exemple d’une famille que j’ai connue dès mon arrivée à Luxembourg.

Dans le Mouvement, nous organisons souvent des fêtes ou participons à un rassemblement. C’est une occasion pour des personnes dans la misère qui nous connaissent de dire à d’autres : « Venez, vous verrez ce que c’est ». Ce sont vraiment des moments où chacun est libre de venir, regarder puis repartir. Quand nous avons la chance de rencontrer de nouvelles personnes à ces moments-là, nous retournons les visiter. Il arrive aussi que nous apprenions par un article de journal l’existence des personnes exclues : nous allons alors les voir de notre propre chef. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, nous sommes très rarement mal accueillis.

Les visites à ces familles sont très importantes avant que nous proposions une quelconque action. C’est le temps de l’apprivoisement mutuel. Nous sommes là entièrement dépendants de leur volonté : elles sont libres de nous mettre à la porte, de nous recevoir ou pas, de nous écouter ou pas. C’est à partir de cette gratuité qu’il devient possible de bâtir quelque chose ensemble.

Tout voyage commence par les premiers pas

Dans l’exemple que j’ai retenu, il s’agit donc d’une famille rencontrée lors d’une fête, que nous sommes allés revoir. M. et Mme Jungweiler, mariés depuis une vingtaine d’années, ont presque vingt ans d’écart. Ce qui me frappait le plus, c’était le visage défiguré de Monsieur. Visiblement, il a eu un accident très grave quand il était jeune. Pour moi, cela a été la chose la plus dure à dépasser. Je me disais : « Comment sent-il que je le regarde ? ». Madame est une femme d’apparence assez négligée. Elle porte sur elle le poids de l’exclusion et le regard des autres sur son mari. Mais on voit aussi que c’est une femme très fine, très intelligente, qui a un sans aigu des relations.

Ils ont deux garçons, de dix et treize ans. J’ai été étonnée quand j’ai appris leur âge : ils ont un comportement d’enfants de huit ans, donnent l’impression de cacher ce qu’ils sont ; ils font plein de bêtises, refusent de parler. Je suis allée pendant des lois dans la famille sans que les enfants acceptent  de me serrer la main, de me dire bonjour, de me regarder même. Ils sont là, dans un coin de la pièce.

Lors de ma première visite, Mme Jungweiler m’a dit en luxembourgeois : « Que venez-vous faire dans notre pays ? » J’ai donc eu tout de suite à me présenter. Les personnes que nous rencontrons ont besoin de savoir qui est leur interlocuteur, ce qu’il cherche. Je me situe en tant que volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. J’essaie de dire, en substance, ce qu’est le Mouvement : pas un mouvement de pauvres, mais un mouvement qui lutte pour que plus jamais personne ne soit regardé avec mépris, obligé de vivre dans des conditions misérables, exposé à l’insécurité permanente. Un combat pour la dignité de tous. Cette manière de dialoguer, à laquelle les personnes en grande pauvreté sont sensibles, leur permet de parler à propos d’autres personnes et familles qu’elles connaissent. Elles deviennent ainsi des partenaires pour faire connaître d’autres plus pauvres qu’elles.

La famille Jungweiler vit dans des conditions matérielles très précaires. Le père a soixante-cinq ans. Il a travaillé dans la sidérurgie. Depuis une quinzaine d’années, il est en invalidité et de santé très fragile. Il a le corps complètement disloqué et boite beaucoup. Il reçoit une petite pension et un complément de revenu minimum garanti. Le couple a la chance d’habiter une maison qui lui appartient, mais celle-ci est hypothéquée car ils ont beaucoup de dettes.

Au bout de quelques visites, nous avons été d’abord invités à la communion d’un des enfants. Peu à peu, j'ai pu parler de ce que je faisais à ATD Quart Monde. Ayant personnellement organisé ou participé aux bibliothèques de rue, je propose en général des activités pour enfants. Cette fois, comme la relation avec leurs enfants était difficile, j’ai parlé aux parents de réunions. « Réunion », un mot plein de mystère pour des personnes qui vivent enfermées. Je voulais en fait les inviter à l'« Université populaire. »

Le texte qui suit illustre le sens de ces réunions-là. « (Les Universités populaires) sont des lieux d’expression où les plus défavorisés peuvent partager leur histoire, leur vécu, leurs expériences de résistances à la misère pour préserver leur dignité… Carrefours entre l’expérience de vie du sous-prolétariat et celle des autres citoyens, elles sont donc créatrices d’une nouvelle relation entre les hommes et ainsi d’une nouvelle culture. »1 L’Université populaire est, par conséquent, un lieu d’expression entre ces personnes du Quart Monde et d'autres citoyens, volontaires d’ATD Quart Monde, « alliés »2 du Mouvement, personnalités invitées à ces rencontres selon les sujets traités.

A Luxembourg, l’Université populaire Quart Monde se tient une fois par mois. J’ai commencé par proposer un jour à la famille Jungweiler : « La semaine prochaine, nous allons parler de tel sujet. Qu’auriez vous à dire ? » Nous écrivions la réponse, nous notions ce qu’elle disait. Ainsi, la réunion ne se limitait pas seulement aux paroles de ceux qui étaient présents ce jour-là, elle était aussi alimentée par les contributions de ceux qui avaient pris part à la préparation. Une fois la réunion passée, la première question que me posait la famille Jungweiller était : « Qu’ont dit les autres ? » C’est une étape très importante : très marquées physiquement, les personnes en grande pauvreté ont honte de leur corps, de leur apparence, et cela rétrécit leur vie sociale. Cette préparation des réunions « à domicile » les entraîne  dans un courant de réflexion, les confronte à la pensée d’autres personnes, tout en respectant leur rythme.

Les frontières sont là pour être abolies

Ce qui a donné la force à la famille Jungweiler d’oser venir en 1990  à une réunion de l’Université populaire, c’est la préparation du rassemblement du 17 octobre. L’origine de ce rassemblement remonte à 1987 où, à cette date, des centaines de familles d’Europe et des délégations d’autres continents étaient venues à la place du Trocadéro à Paris, pour l’inauguration de la Dalle à l’honneur des victimes de la misère sur le parvis des Libertés et des Droits de l’homme3. Dans la pierre de cette dalle est gravé un message du père Joseph Wresinski : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les Droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

En 1990, le Journée mondiale du refus de la misère du 17 octobre a été préparée par la branche Enfance du Mouvement.4 J’ai expliqué  à M et Mme Jungweiler que des enfants de toute l’Europe étaient invités à Paris, en tant que délégués, pour participer à la commémoration de ce 17 octobre. Pour  le Luxembourg, cinq enfants étaient invités, je leur ai proposé qu’un de leurs enfants soit membre de cette délégation. Cette proposition a été accueillie comme un honneur par cette famille. Comme les enfants ne voulaient toujours pas me parler, c’est Mme Jungweiler qui a assuré la préparation de cet événement. Et toute la famille est venue à la fête.

J’ai été bouleversée de les voir ainsi en famille au Trocadéro. Je sentais qu’un tel voyage n’aurait pas pu se vivre autrement qu’en famille : pour les membres d’une famille qui se sent si rejetée, la seule sécurité qui reste est d’être ensemble, en toute occasion. Le fondateur de notre Mouvement l’avait souvent dit : « Ces familles, vous les comprendrez « ensemble » ou vous ne les comprendrez pas de tout ». Après cette manifestation, M ; et Mme Jungweiler sont venus régulièrement à l’Université populaire. M. Jungweiler, bien qu’ayant d’énormes difficultés d’expression, a une sensibilité aiguisée dès qu’il s’agit du regard porté sur lui ou ses proches. En nous quittant après la première réunion à laquelle il participait, il confiait : « On ne m’a pas regardé comme un « autre ». »

Plus tard, notre équipe a voulu s’investir dans la rencontre de familles nouvelles, par le biais d’une bibliothèque de rue5. Cette action, centrée sur les enfants, est cependant bâtie en communication permanente avec les parents qui sont les premiers partenaires. Les familles se réunissant à l’Université populaire ont tout de suite adhéré au projet. Le quartier choisi pour cette action de rue était justement tout proche du lieu où habite la famille Jungweiler. Celle-ci a donc tout naturellement pris part au lancement du projet, nous partageant ses connaissances dans ce quartier rénové par le Fonds social du Logement depuis six ans déjà. Les enfants posèrent des affiches dans les rues avoisinantes, et les parents nous accompagnaient quand nous allions annoncer cette action à d’autres.

Mme Jungweiler suivit de près, chaque semaine, les différentes étapes de notre rencontre avec les enfants et leurs familles. Au moment du Carnaval, l’année suivante, elle fut très enthousiaste de nous voir construire un énorme « dévoreur de livres » avec les enfants. Mme Jungweiler suggéra de rejoindre la grande cavalcade organisée chaque année par la ville voisine. Mieux, elle se chargera de toutes les démarches en vue de notre inscription et participation. Elle avait visé beaucoup plus loin que moi. Pouvoir rejoindre les autres, c’est bien la démarche fondamentale des personnes en grande pauvreté.

Toutes ces paroles recueillies, en Université populaire ou au cours des visites, tous ces gestes de participation doivent servir, doivent être entendus et compris. Elles nous permettent d’établir des dossiers - nous en avons réalisé un sur le revenu minimum garanti - pour les transmettre aux députés, pour faire changer les lois. Fin juin de la même année, nous avons eu un entretien avec des fonctionnaires du Parlement européen. Rejoindre autrui, s’unir pour que cela change : la cavalcade et la rencontre au Parlement européen participent de la même aspiration.

Si les gens savaient ?

Ecrire ce que nous vivons et apprenons des personnes et des familles du Quart Monde, c’est l’un de nos engagements de volontaires du Mouvement ATD Quart Monde. Il faut bien sûr savoir les situer dans leur environnement, mais je n’écris pas pour décrire comment elles boivent ou fument, si elles sont sales ou propres. Je ne suis pas une observatrice neutre. J’écris des « rapports d’observation participante » parce que je sais que d’autres volontaires du Mouvement font aussi cette démarche d’attention et qu’ensemble nous allons pouvoir décoder ce que la misère au quotidien nous empêche de comprendre : la pensée et les forces de ces personnes et familles. Simplement avec ce qu’elles nous transmettent, elles nous ouvrent déjà à une nouvelle compréhension, même s’il y en a avec qui il est moins facile d’agir.

On pourrait se demander : Qu’est-ce qui a changé pour cette famille depuis qu’elle nous connaît ? Sont-ils sortis de la misère ?

Les deux enfants de la famille Jungweiler sont en échec scolaire. L’aîné sait à peu près déchiffrer, le second pas du tout. Mais la mère a entretenu un dialogue régulier avec l’instituteur. Elle lui a même prêté des livres et l’a invité à une réunion de l’Université populaire. A la sortie, il a dit à Mme Jungweiler : «  Je vous remercie, j’ai beaucoup appris ce soir. » Une petite phrase qui n’a l’air de rien, mais qui est extraordinaire de la part d’un instituteur. Il lui arrive de faire référence aux initiatives de ces parents avec les enfants de la classe.

Les enfants de cette famille vont avoir un problème d’orientation. L’aîné doit aller dans un autre collège, or le père ne veut pas que les deux enfants soient séparés, sachant qu’à deux ils sont plus forts. On ne sait pas encore comment les choses vont se passer à la rentrée, mais l’instituteur se déplace pour voir la famille, maintient le dialogue. Cela fait trois ans que ces enfants sont dans sa classe. Dans une société qui se donnerait comme priorité la lutte contre la misère, où tout le monde se mettrait ensemble contre l’exclusion sociale des plus pauvres, il est évident que des enseignants tels que cet instituteur pourraient mieux réussir.

Ce qui a changé fondamentalement, c’est que les membres de la famille Jungweiler ont aujourd’hui un lieu où leur intelligence peut s’exprimer. Cela leur a donné un souffle remarquable. Ils vivent avec des espoirs, mais en même temps sans illusion. Madame dit : « Mon fils sera ferrailleur plus tard » Elle le dit à la fois avec modestie et avec fierté. Survivre comme ferrailleur à Luxembourg, c’est faire preuve d’une débrouillardise certaine, parce que le pays est très organisé et ce type de métier « informel » dérange. C’est pourtant ce qui permet à la famille de maintenir un certain équilibre, de ne pas se soumettre à l’assistance en ayant besoin de « secours » et aides diverses.

Voilà donc des personnes qui nous posent une question : Quelle société va accepter de revoir ses lois en fonction de cette vie-là ? Si l’on transpose cette question à l’école : Quelle école va accepter de revoir ses méthodes, sa pédagogie dans le but d’amplifier et de divulguer les connaissances de ces parents ? Car ils ont un vécu, une expérience qui nous ouvrent à la compréhension de la vie en société.

1 Joseph Wresinski, conférence de Bonnecombe, 1985, Archives Maison Joseph Wresinski, Baillet (France).
2 Les alliés sont des hommes et des femmes de toutes origines et appartenances qui sont engagés avec le Mouvement ATD Quart Monde. Ils se forment pour savoir transmettre dans leur environnement  social et professionnel ce qu’ils ont appris des plus pauvres.
3 Depuis son inauguration, le 17 de chaque mois, une brève manifestation, mêlant silence et témoignages, a lieu autour de cette dalle. Et chaque 17 octobre, un événement plus important est organisé. En 1992, l’Assemblée générale de l’ONU a officiellement déclaré le 17 octobre «  Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté ».
4 Tapori est le nom de cette dynamique mondiale d’enfants de tous les milieux qui agissent pour la paix et l’amitié. La « Lettre-Tapori » est leur journal de liaison ( Tapori, ATD Quart Monde, CH 1733 Treyvaux, Suisse).
5 Cette action culturelle, menée avec les enfants les plus pauvres, consiste à aller avec des livres à la rencontre de familles très démunies, pour leur permettre de s’ouvrir comme elles le souhaitent sur le monde et de s’inscrire dans un courant culturel dont elles sont souvent exclues. Sont notamment en jeu, à travers le livre, l’imaginaire, l’accès à l’écrit, la découverte des techniques, des animaux, d’autres mondes. Les bibliothèques de rue veulent créer la soif de savoir, réconcilier l’enfant avec l’apprentissage et, en particulier, avec l’école.
1 Joseph Wresinski, conférence de Bonnecombe, 1985, Archives Maison Joseph Wresinski, Baillet (France).
2 Les alliés sont des hommes et des femmes de toutes origines et appartenances qui sont engagés avec le Mouvement ATD Quart Monde. Ils se forment pour savoir transmettre dans leur environnement  social et professionnel ce qu’ils ont appris des plus pauvres.
3 Depuis son inauguration, le 17 de chaque mois, une brève manifestation, mêlant silence et témoignages, a lieu autour de cette dalle. Et chaque 17 octobre, un événement plus important est organisé. En 1992, l’Assemblée générale de l’ONU a officiellement déclaré le 17 octobre «  Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté ».
4 Tapori est le nom de cette dynamique mondiale d’enfants de tous les milieux qui agissent pour la paix et l’amitié. La « Lettre-Tapori » est leur journal de liaison ( Tapori, ATD Quart Monde, CH 1733 Treyvaux, Suisse).
5 Cette action culturelle, menée avec les enfants les plus pauvres, consiste à aller avec des livres à la rencontre de familles très démunies, pour leur permettre de s’ouvrir comme elles le souhaitent sur le monde et de s’inscrire dans un courant culturel dont elles sont souvent exclues. Sont notamment en jeu, à travers le livre, l’imaginaire, l’accès à l’écrit, la découverte des techniques, des animaux, d’autres mondes. Les bibliothèques de rue veulent créer la soif de savoir, réconcilier l’enfant avec l’apprentissage et, en particulier, avec l’école.

Patricia Heyberger

Patricia Heyberger, française, mariée et mère de trois enfants, est volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1981. Son époux, également volontaire et elle ont vécus six années en Alsace, auprès de la population yéniche. De 1990 à 1993, ils ont participé à la création et l’animation d’une « Maison culturelle Quart monde » au Luxembourg. Ils sont actuellement au Burkina Faso.

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