N° 146, 1993/1   •  Pauvreté : où en est l'écologie ?
Dossier

La tentation «globalitaire»

Guy Béney
  • publié en février 1993
Résumé
  • Français

Au fait des réflexions les plus avancées sur l'écologie globale, un biologiste leur reproche, à sa manière propre, le peu de place qu'elles font aux humains en position de faiblesse. N'est-ce pas l'amorce d'un débat nécessaire au respect de toute personne ?

Index

Index chronologique

1993/1
Texte intégral

L'écologisme, contre-culture nécessaire habitée par le souci de l'« autre » (humain, animal ou écosystème) a pu longtemps militer aux côtés des humanistes. Tout n'a-t-il pas changé depuis la fin des années 80 ? Sous la pression des urgences environnementales globales (l'« effet de serre », le « trou » d'ozone, etc.), il s'est changé en souci de soi, en contrainte adaptative jugée incontournable. En hâte, les pouvoirs ont pris le train vert. Déjà, prospère l'écobusiness. Avec la Conférence de Rio, c'est l'avènement du « développement durable. » Quant à être équitable…

L'homme, facteur géologique

Dans l'urgence, l'homme découvre que sa propre dynamique historique s'avère un véritable facteur géologique, d'une telle puissance qu'il vient à menacer l'habitabilité même de la planète. Le voici tenu de préserver sa Terre-Mère, perçue désormais comme un « organisme vivant. » La théorie « Gaïa »1 en décrit l'autorégulation globale, multimillénaire, des grands cycles naturels. Elle influence en profondeur les grands programmes d'écologie globale : « l'Homme et la Biosphère », « Global Change », etc. Un véritable contrôle planétaire s'installe, en vue de "gérer la Terre. »

Un nouveau contexte théorique s'impose, celui de la systémique, des théories de l'auto organisation. De par ses outils de lecture et d'action (statistiques, flux et bilans énergétiques...), tout y devient système « vivant », de l'étoile à l'entreprise, de la cellule à la planète, etc. Ainsi émerge la notion de « techno-nature » : au lieu de considérer les processus techniques produits par l'homme comme étrangers à la nature, artificiels, ils sont vus comme le prolongement de la tendance « naturelle » à l'efficience optimale, tendant à fusionner avec les processus biologiques qui les précèdent dans l'animation de la biosphère. Alors, la dynamique intriquée de la technique, de la science, de l'économie et de l'industrie poursuit, « par d'autres moyens », l'évolution biologique, en une auto-organisation toujours plus complexe et accélérée. Voilà l'humanité intégrée dans les processus d'une dynamique toujours plus vaste et complexe : l'histoire même de la Terre. Ainsi, la vision de l'homme au centre de son environnement cède la place à celle du genre humain dans, par et pour la dynamique de la biosphère.

Cet élan est tel qu'on le voit s'emballer sous nos yeux, au point de conduire à un saut dans le niveau d'organisation pertinent : selon un processus prodigieux, l'homme-en-flux se voit contraint de participer activement aux processus évolutifs qui travaillent la biosphère. Fruit de cette dynamique, une organicité globale semble prendre corps. Avec le développement des réseaux de télécommunication, de l'informatique, venant à terme fusionner avec le monde vivant, son pôle organisationnel principal (l'ensemble des grands pays du Nord) s'affirme comme un véritable « cerveau » planétaire.

« Global écologisme » contre humanisme universel

Cette fresque grandiose, très « teilhardienne » peut a priori fasciner. Pourtant, aujourd'hui comme jadis, les processus d'organisation ne se sont guère montrés soucieux de « l'humain dans l'homme. » On appréciera leur ampleur par ce seul exemple2 : en deux siècles, du fait des progrès de la productivité agricole nés dans nos pays et que diffuse le jeu du marché mondial, près de deux milliards de personnes auront été déracinées de leurs terres et forcées de gagner la ville... ou le bidonville.

Au moins, la minorité active que sont les spécialistes de l'ingénierie planétaire, les « géocrates », est promise à un bel avenir. Mais ces nouveaux décideurs vont tendre à imposer non seulement leurs pratiques, qui en elles-mêmes menacent la démocratie, mais aussi leur représentation du monde et de l'homme. Or, la systémique est aveugle à certaines spécificités humaines essentielles. Jusqu'ici les humanismes - préscientifiques, c'est entendu - se souciaient de chaque personne, dans son intime. Avec l'écologie globale, seul le « droit de vivre » semble encore faire sens, non pas tant pour l'individu que pour le genre humain tout entier, en « co-évolution » avec les millions d'autres espèces encore vivantes, embarquées sur le « vaisseau spatial Terre. » Comment alors concilier la nouvelle donne de la gestion globale et la Déclaration universelle des droits de l'homme, sans risquer de saper à terme la base de ceux-ci, de déraper en darwinisme social à l'échelle globale ? Il est à craindre que ne s'aggrave le conflit, déjà séculaire entre « biologisme » et humanisme - deux lectures opposées de l'Univers et de l'homme.

L'ambiguïté coutumière des discours « global-écologistes » est d'analyser le rôle, plutôt négatif, de l'homme en général dans la nature, mais de laisser dans l'ombre la dynamique réelle entre les hommes et ses rapports bien plus souvent conflictuels qu'harmonieux. Une analyse géopolitique s'impose donc. Le Nord, principal responsable historique de la crise écologique, du fait même de son développement historique effréné, se veut désormais le « pilote du globe. » Ecologiser son industrie coûte cher mais lui confère un « avantage comparatif » opportun par le rôle providentiel qu'il s'y invente. Fort de sa techno-science, n'a-t-il pas détecté les dangers globaux et choisi de s'y colleter ? Tout à sa bien neuve et ambiguë « conscience planétaire », en sera-t-il pour autant plus disposé à combattre l'iniquité des relations Nord-Sud ? Le prix lui semble si élevé qu'à moins d'y être forcé, il est à craindre qu'il ne rechigne encore longtemps à le payer. Ainsi, le phénomène irrépressible de la globalisation ne sonne pas le glas des barrières entre les hommes, mais risque fort d'en susciter de nouvelles. En témoigne le fossé croissant qui tend à séparer le Nord d'un Sud laissé en déshérence3.

Au nom de la « santé » et du « sens » de la Terre...

Si l'écologisation de la société représente pour le Nord, riche d’atouts, un nouveau « défi » stimulant, c'est une lourde contrainte de plus pour les pays plus démunis, incapables de mesures écologiques aussi radicales et rapides. L'Occident tente même de retourner sur eux l'accusation de pollution (bois de feu, méthane des rizières, surpopulation, etc ) Par son autorité sur l'ONU, il entend veiller à l'« éco-contrôle » des populations du Sud qui, avec leurs environnements, participent - qu'elles le sachent ou non - du délicat organisme « Gaïa ». Pour le bien de tous, il y va de la « santé » de la Terre.

Mais un danger nouveau apparaît : celui d'une caution des processus d'organisation globale par exclusion, au moyen des nouvelles idéologies scientistes. Celles-ci, au nom de l'organisme Terre, nous conçoivent déjà comme participant de la "biomasse humaine", au mieux comme un « enzyme » ou un « neurone », au pire comme une « peste » ou un « cancer »... Les théories de l'auto-organisation se posent dans l'enthousiasme comme la « Nouvelle Alliance » entre l'homme et la nature, base de l'écosociété future. Fondées en grande partie sur l'« ordre par le désordre », généralisation du principe de la « destruction créatrice » à toute dynamique d'organisation, elles risquent plutôt de se changer en régression préhumaniste justifiant en fatalité le chômage, la misère, l'exclusion en général, puisque « c'est ainsi » que le monde fonctionne nécessairement : au plan global, le tiers /quart-monde serait à l'économique ce que l'Antarctique est au calorique, un « puits d'entropie ». Cynique, le libéral-économisme de la Banque mondiale3 en est persuadé qui, par exemple, en 1992, a suggéré que le rôle naturel, et l'intérêt des pays les moins avancés, étaient d'importer la pollution des nations industrialisées…

Car, au fond, l'objet de l'écologie n'est-il pas l'entre-dévorement obligé, multimillénaire, régulateur et organisateur, à l'œuvre dans la biosphère ? Ne se poursuit-il pas désormais, à travers l'homme, dans l'essor techno-économique ? Le monde de l'entreprise se découvre, avec l'écologie scientifique, en pays de connaissance : la « guerre économique et industrielle totale et mondiale » et sa propre entre-dévoration (parts de marché, « OPA », dégraissage d'effectifs...) ne font-elles pas rage ?

L'écologisme global, nouveau lieu de fédération et de légitimation des pouvoirs, permet la fusion et la caution des deux dernières grandes idéologies « réalistes » : le libéralisme capitaliste et cette fresque scientifique qui voit au cours du temps se complexifier la matière, le vivant, la société, la technique, en un dernier Grand Récit des origines. Alors, le « développement », l'« occidentalisation du monde », la dynamique globale induite par le Nord, une fois « écologisés », ne sauraient plus souffrir de contestation puisqu'ils se révèlent comme la poursuite nécessaire, techno-naturelle, du sens évolutif de la biosphère. Voici justifié le train de vie léonin du Nord, écrasant au regard de celui du Sud : c'est le prix à payer pour rester dans la course « évolutionnaire. »

Il est ainsi à craindre que le plus gros du poids de la sensibilité et des mesures écologistes ne retombe sur les populations du Sud. Surtout celles qui n'ont d'autre fin, à nos yeux utilitaristes, que de « survivre » en grignotant toujours plus leur environnement - notre « patrimoine commun » -, en somme de compromettre l'évolution techno-naturelle, c'est-à-dire rien de moins que le sens de la Terre. Voici le Sud pris en étau entre la pluriséculaire pression techno-économique et culturelle mondiale, et l'éco-contrôle global qui se met en place.

Les degrés de la tentation globalitaire

Déjà, une mouvance « 3ème millénaire » émerge, collusion spontanée entre divers facteurs : les urgences globales ; la montée du corpus des sciences de l'organisation ; la réactualisation adaptative du sacré de la Terre-Mère (« Gaïa » s'affirme comme un dernier mythe de salut terrestre) ; le tout récupéré et diffusé par le monde transnational de l'entreprise. Voilà vingt ans que monte ce syncrétisme entre mythe et techno-science, dont il semble pertinent de nommer « globalitaire » le dérapage, déjà observable. Depuis des années, certains auteurs méditent sur les « sages » leçons du passé de Mère Nature. Lors de catastrophes mémorables - qu'étudie la paléo-écologie -, elle a pu détruire la grande majorité des espèces alors vivantes, tout en permettant à l'évolution de poursuivre son « ascension » dans l'échelle de complexification. Alors, par souci légitime de « géothérapie », afin d'optimiser l'« énonomie » du monde, de poursuivre son évolution, ne vau-il pas mieux finalement « laisser faire la nature » pour sélectionner un genre humain mieux adapté au nouveau sens global-écologique ?

Telle semble être la version « pure et dure » de la tentation globalitaire (cf. encadré) Certains voient dans l'épidémie mondiale de sida une auto-régulation planétaire providentielle. Voilà James Lovelock, le père de la théorie Gaïa, désormais « médecin planétaire », qui diagnostique dans son dernier ouvrage4 une « peste humaine », la prolifération tumorale de l'homme, à laquelle il s'agit impérativement de remédier.

Ainsi, la tentation globalitaire présente divers degrés, depuis la nouvelle idéologie d'auto-justification du Nord, cherchant à poursuivre et à adapter sa domination globale, jusqu'aux pires dérives (écofasciste, exterministe) Limitons-nous à considérer les deux degrés suivant :

- Le scénario « stabilisationniste » : afin de « sauver la planète pour les générations futures », il faut stabiliser au plus vite la population mondiale, par des moyens coercitifs appropriés. Ce texte de Jacques-Yves Cousteau5 l'illustre bien : « Nous voulons éliminer les souffrances, les maladies ? L'idée est belle, mais n'est peut-être pas tout à fait bénéfique sur le long terme. Il est à craindre qu'on ne compromette ainsi l'avenir de notre espèce. C'est terrible à dire. Il faut que la population mondiale se stabilise et, pour cela, il faudrait éliminer 350 000 hommes par jour. »

- Le scénario « exterministe » : stabiliser la population humaine ne saurait suffire ; il faut, d'urgence, la ramener en deçà d'un milliard d'individus. Ce scénario est défendu par James Lovelock, Arne Naess, William Aiken... et désormais J.Y. Cousteau lui-même. Cette recommandation de W. Aiken6 le résume : « Une mortalité humaine massive serait une bonne chose, il est de notre devoir de la provoquer. C'est le devoir de notre espèce vis-à-vis de la totalité, d'éliminer 90 % de nos effectifs. » La notion d'exterminisme7 ne s'impose t-elle pas ? Alors, l'écologisation de la société mondiale sera-t-elle le prétexte et l'occasion d'un efficace « Monsieur Propre » planétaire ?

Pistes pour une résistance au globalitarisme

Confronté à l'Age global, l'humaniste ne peut plus ignorer le conflit montant entre global-écologisme et humanisme universel, entre la tentation du « laisser faire la techno-nature » et le souci des laissés-pour-compte. Tentons ici d'évoquer quelques pistes de réflexion et d'action.

  • Les deux dilemmes

Les théoriciens de l'auto-organisation ont plutôt raison au plan de la connaissance : ils ont bel et bien mis en évidence d'importants processus organisationnels, techno-naturels, antérieurs à l'homme, et qui tendent à le déborder à travers sa dynamique artéfactuelle. Par contre, ces auteurs ont plutôt tort au plan de l'éthique en se faisant trop vite les complaisants avocats et cet « écocentrisme » sauvage. Tel est le premier dilemme, entre la connaissance et l'éthique.

Plus en profondeur, la nouvelle vision du monde nous plonge désormais dans ce drame existentiel - immémorial mais avivé par la mutation économique et techno-scientifique - qu'est le second dilemme, entre énergie et éthique, suivant :

- au plan des principes thermodynamiques, au long desquels nous nous savons désormais soumis, vivre c'est s'organiser en dégradant-exploitant-excluant-éliminant l'« autre » (qui, selon la situation, peut-être l'environnement, une proie, voire mon semblable) ;

- or, être humain - ou plutôt le devenir et le rester, « résister » - c'est se soucier de l'autre qui souffre (au moins du fait de mon, de notre vouloir-vivre.) De là naît le questionnement « énerg/éthique » personnel : « A qui et pour quoi je donne mon énergie ? »

  • L'effet réversif, fond du conflit éco/humaniste

Surtout, il s'agit de mettre en lumière une « tendance lourde » de l'évolution biologique, que l'historien des sciences Patrick Tort a nommée « l'effet réversif »8, reprenant les thèses mêmes de Charles Darwin. Il s'agit, en une « Grande Transition »9, du renversement progressif de l'efficacité sélective : à la seule « sélection des plus aptes », vient s'opposer la défense des plus faibles - d'abord et surtout des petits, mais aussi, peu à peu des laissés-pour-compte. Encore balbutiant, ce retournement apparaît quand même comme la seule valeur à l'œuvre dans la biosphère. Il permet de mieux comprendre ce perpétuel chemin de crête qu'est l'existence humaine, travaillée par deux tendances opposées et complémentaires, d'être naturel et d'être anti-nature.

Pourtant, l'effet réversif n'est pas lui-même exempt d'effets pervers. D'abord, voici qu'il se clive sous nos yeux selon deux modalités principales et conflictuelles de « souci de l'autre souffrant » : le souci, traditionnel, des humains démunis ; et le souci « new age », de la « santé de la Terre. » Malgré leur parenté, leur enracinement instinctif, leurs dynamiques propres ébranlent le fragile équilibre éco-humaniste

Malgré la plus grave et profonde influence de l'effet réversif, c'est, dans le genre humain, d'exploser littéralement. Ses avatars successifs (les religions, les philosophies, les humanismes... et leurs fruits techniques et socio-économiques) ne peuvent-ils pas induire, sur le long terme, pour la bonne cause et en toute innocence, des effets secondaires parfois dramatiques ? De Malthus à Nietzsche, puis à Cousteau, nombre d'auteurs ont commenté ces dangers indirects de la compassion envers les plus démunis, qui œuvre à rebours de la sélection naturelle. Les théoriciens qui s'inspirent de l'écologie scientifique affirment avec force et logique que celle-ci est nécessaire ; les humanismes rétorquent, indignés, qu'elle est intolérable. Avec ce heurt de mentalités, nous touchons là le fond même du conflit éco-humaniste. Chacune de ces deux « parties », selon ses critères propres, a raison ; il n'existe donc pas de solution satisfaisante au dilemme, il appartient alors à chacun - en connaissance de cause, jamais suffisante - de s'efforcer d'inventer sa propre solution. C'est la condition même pour déboucher, éventuellement, sur une éthique globale, une « géoéthique », qui soit à la hauteur du problème, dans l'espace et dans le temps.

  • Le prix à payer du seuil géoéthique

Le Nord a, jusqu'ici, su tirer son épingle du jeu, assurer son évolution au détriment du reste du monde. Ainsi, qu'il le sache ou non, quiconque vit au Nord, participe, bénéficie plus ou moins des processus historiques, collectifs, massifs, d'exploitation mondiale des ressources et des « malgré-eux de l'occidentalisation. » Les faits sont là : tous les humains du monde sont loin de pouvoir avoir un vrai toit, se soigner, se nourrir à leur faim, encore moins accéder au véhicule personnel, espérer égaler à terme le niveau de vie moyen du Nord, voyager par tout le globe et en penser la dynamique globale...

Dès lors, la question géoéthique peut se poser ainsi : quel prix à payer pour ne plus être soi-même, né au Nord par l'effet du hasard, un agent - indirect, involontaire la plupart du temps, mais pourtant bien réel - de cette inéquité qui s'accroît au sein de la société planétaire ? Ces filets sociaux que sont chez nous le SMIC, le RMI, la « Sécu », pourtant toujours insuffisants, représentent encore un tel privilège au regard des démunis du monde, que quiconque aspire à l'utopie de l'harmonie entre tous les hommes, ne peut que s'efforcer, non seulement de rendre prioritaire leur universalisation (par des équivalents autochtones adéquats), mais mieux encore, dans la mesure du possible, d'en faire son propre horizon éthique10.

Considérant les problèmes globaux, le philosophe Michel Serres a fait l'éloge d'une culture de la pauvreté11 : « le savoir, la culture, la science travaillent actuellement à l'inégalité, à la concurrence, à la division et, par conséquent, fabriquent aussi de la misère (...) Je suis persuadé (...) que seule la pauvreté, expérimentée, même la misère, donne l'expertise en matière d'humanité. J'en suis absolument sûr. » Et d'ajouter, ailleurs12 : « Il nous manque une philosophie, positive et non négative, de la faiblesse et de la pauvreté : elle est mon grand chantier aujourd'hui. »

Le seuil géoéthique est une notion difficile à apprécier ; mais elle est telle qu'avec son franchissement, l'irrépressible occidentalisation du monde, guérissant alors plus qu'elle ne blesse, mérite encore le nom de civilisation. Etant donné l'actuelle « marche du monde », le prix personnel à payer pour franchir ce seuil peut-il ne pas être élevé ? A titre d'indication, on peut estimer que, de par leur choix de vie - soucieux du plus humain dans l'homme, quel et où qu'il soit - les volontaires des tiers et quart-mondes, parmi bien d'autres acteurs moins visibles, franchissent sans nul doute, au quotidien, ce seuil géoéthique. Ils combattent avec succès, infime au relatif mais tangible en absolu, la différenciation des humains, qui s'aggrave. Leur exemple pourrait être l'amorce d'une société globale, réversive, fondée sur le soutien prioritaire de ceux qui ont choisi d'accompagner les plus démunis, partout dans le monde, et dont les plus démunis eux-mêmes sont, de droit, les premiers sujets. Chemin de crête du retournement « énerg/éthique » : la complexité de l'analyse globale ramène à la perplexité du choix intime...

Petit glossaire de la nouvelle vision du monde et de l'homme

Auto-organisation : Dans la double lignée de l'évolutionnisme et du thermodynamisme, les théories de l'auto-organisation prétendent rendre compte en les unifiant, au plan énergétique, des processus d'émergence spontanés à l'œuvre dans la matière, le vivant, la société, l'artificiel, etc.

Ainsi s'impose dans notre culture la grande « fresque évolutive », qui décrit sur des milliards d'années nos origines et notre devenir (Voir par exemple : Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy (sous la direction de), L'Auto-organisation. De la physique au politique (Colloque de Cerisy, 1981), Paris, Le Seuil, 1983.)

Darwinisme : Cette doctrine, se réclamant des travaux de Charles Darwin, tend à se focaliser sur la notion de « sélection naturelle des plus aptes. » Plaquée sur la société humaine (darwinisme social), elle a servi historiquement à justifier les pires dérives sociales, notamment du libéralisme économique. Une analyse plus détaillée et complète des travaux de Darwin montre que la pensée darwinienne fait une large part à l'émergence progressive des instincts sociaux, qui s'efforcent de combattre la sélection naturelle (Voir le paragraphe sur « l'effet réversif »)

Gaïa : Nom de la déesse-mère de la Grèce ancienne. James Lovelock a dénommé ainsi sa théorie, qui décrit l’autorégulation globale, naturelle, multimillénaire, des grands cycles biogéochimiques de la Terre. De par son contenu et sa dénomination même, il s’agit d’un puissant syncrétisme entre mythe et science (Voir Guy Béney, « Gaïä de l’hypothèse au mythe », Futuribles, juin 1990.

La Nouvelle Alliance : Titre de l’ouvrage de deux scientifiques, Il ya Prigogine et Isabelle Stengers (Paris, Gallimard, 1979), un des premiers à décrire le “nouveau paradigme” de la thermodynamique des systèmes ouverts très éloignés de l’équilibre. Il analyse les conditions d’émergence des « structures dissipatives » qui, selon ces auteurs, nous structurent et nous emportent dans l’irréversibilité du temps. Loin de n’être qu’un important traité de physique et de philosophie, par la prétention même de son titre, cet ouvrage déborde sur la symbolique et se pose en « Nouveau Récit » des origines et du devenir, en concurrent des précédents.

Puits d’entropie : En thermodynamique, l’« entropie » est une grandeur liée à la dégradation de l’énergie, à l’irréversibilité du temps (cette valeur ne fait que croître) Dans certains systèmes ouverts, un accroissement d’ordre local au sein d’une structure en organisation (« néguentropie ») s’accompagne d’un plus grand désordre dans l’environnement – considéré comme un « puits d’entropie. » Dès lors qu’une population humaine est impliquée dans ce rôle de « puits d’entropie » (exploitation des différences de revenus selon les régions du monde, « petits boulots », trafic maffieux…) le souci éthique cherche à s’opposer à cette fatalité énergétique. Ainsi se fonde le dilemme énerg/éthique (Voir le paragraphe qui lui est consacré).

Systémique : Cette grille de lecture relativement récente analyse les organisations complexes en dégageant leurs structures et fonctions, intriquées en systèmes. Ainsi, l’approche systémique est capable d’unifier, par exemple, trois niveaux d’organisation aussi différentes que la cellule, la société et la planète. Le danger est de leur faire perdre leur spécificité, en particulier pour la société humaine, surtout dans le nouveau contexte, de gestion écosystémique (Voir, à titre d’introduction : Joël de Rosnay, Le Macroscope. Vers une vision globale, Paris, Seuil, 1975).

Petit florilège globalitaire

- « Nous sommes les neurones de la Terre : les cellules d'un cerveau en formation aux dimensions de la planète (...) Le réseau neuronal... se développe par un processus de foisonnement redondant (...) puis de stabilisation et de sélection (...) Des neurones meurent, mais cette hécatombe fait partie du développement normal d'un individu. » (Joël de Rosnay, Le Cerveau planétaire, Paris, Olivier Orban, 1986) (Rappelons que, dans l'optique « macroscopique » de l'auteur, du fait du changement de niveau d'organisation, de l'homme à la planète, un neurone = un individu, et l'individu = la planète...)

- « Cela s'est toujours passé ainsi sur la Terre. Si la pression est assez forte, seuls les organismes qui la supportent survivent (...) La sélection naturelle darwinienne est le système de rétroaction le plus ancien de Gaïa (...) Si une catastrophe survient, comme cela s'est produit avec régularité au cours de l'histoire de la vie, des options deviennent caduques. Mais leur expiration, par mort ou par extinction, rend la biosphère dans son ensemble plus forte, plus complexe et plus résiliente (Bien sûr, cela n'a rien à voir avec le progrès ou le bien-être des hommes) » (Lynn Margulis et Dorion Sagan, L'univers bactériel. Les nouveaux rapports de l'homme et de la nature, Paris, Albin Michel, 1989).

Notes

1 Cf. glossaire.

2 2 100 - Récit du prochain siècle (sous la dir. de Thierry Gaudin), Paris, Payot, 1990.

3 C'est le limes - du nom de la frontière de la Rome antique - qu'analyse Jean-Christophe Ruffin dans L'Empire et les nouveaux barbares, Paris, J.C. Lattès, 1991.

3 Voir : The Economist, Feb. 8th, 1992.

4 Gaïa : The Practical Science of Planetary Medicine, Londres, Gaïa Books, 1991, p.192.

5 Le Courrier de l'UNESCO, novembre 1991, p.13.

6 Earthbound : New Introductory Essays in Environmental Ethics, Tom Regan ed., New York, Ramdom House 1984.

7 Denis Duclos a été en France, le premier à introduire en milieu institutionnel une réflexion sur l'exterminisme, lors du récent colloque CNRS sur « La Géopolitique de l'environnement », Chantilly, janvier 1993.

8 Voir le colloque « Darwinisme et société » (Patrick Tort, Paris, 4-6 juin 1991, Paris, PUF, 1992.

9 Voir Guy Béney, « La Grande Transition techno-naturelle et réversive : de la réflexion à l'inflexion » (Colloque « Les fonctions sociales de la nature », CNRS Chantilly, 8-12 mars 1993.

10 Voir, par exemple, les réflexions d'Alain Caillé dans le Bulletin du MAUSS, sept. 1987.

11 Revue Quart Monde, n°140, 3è trim., 1991.

12 Le Monde du 21 janv. 1992

Pour citer cet article Guy Béney, « La tentation «globalitaire» », Revue Quart Monde, Année 1993, Pauvreté : où en est l'écologie ?, Dossier, mis à jour le : 07/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3271.
Auteur

Guy Béney

Guy Béney est biologiste-chercheur et rédacteur indépendant (Revue du MAUSS, Terminal, etc) Il suit en observateur libre l'émergence des nouveaux pouvoirs et est un interlocuteur disponible pour les associations éco-humanistes, tiers et quart-mondistes préoccupées par les sujets évoqués ici.

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