L’audiovisuel : médiation pour le partenariat

Peter Schäppi

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Video als Werkzeug für die Mitsprache der Ärmsten

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Peter Schäppi, « L’audiovisuel : médiation pour le partenariat », Revue Quart Monde [Online], 211 | 2009/3, Online since 27 December 2019, connection on 27 September 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3441

Après avoir participé à la création d’un DVD donnant la parole aux personnes en grande pauvreté en Suisse, l’auteur partage ses réflexions - sujet de son mémoire de DUHEPS1 - sur les conditions dans lesquelles l’outil audiovisuel, conjugué à un engagement humain, peut contribuer à bâtir un partenariat entre les plus pauvres et les institutions publiques et privées auxquelles ceux-ci ont affaire.

Comment les pauvres peuvent-ils trouver leur place dans un partenariat, s’ils se sentent obligés de se cacher ?

En Suisse, 40 % des personnes qui auraient droit à des prestations sociales ne les demandent pas. Parfois, c’est par manque d’information sur leurs droits, mais pas seulement. L’équipe de Stéphane Rossini, de l’université de Neuchâtel, a fait une recherche sur les pauvretés cachées en Suisse qui a été publiée en 2002. Sur les cent soixante cinq histoires de vie examinées, il y en a soixante et onze qui mentionnent des prestations qui n’ont volontairement pas été demandées. Et la raison principale pour cela est que les gens ont honte de bénéficier d’un argent qu’ils n’ont pas honnêtement gagné par leur travail.

Un film pour mieux comprendre

Durant deux années, un DVD2 comprenant huit courts-métrages construits a été réalisé, ainsi qu’un deuxième disque avec des séquences non utilisées mais intéressantes. Dans leurs témoignages, les gens s’exprimaient beaucoup sur leur vécu et tout particulièrement sur la nature de leurs liens avec la société.

Sur les deux cents séquences analysées, cinquante concernaient l’administration. Les gens s’exprimaient surtout au sujet des problèmes avec l’administration, mais cela vient peut-être du fait que je voulais faire un film sur la pauvreté. La logique de l’administration est parfois assez loin de la réalité vécue !

Je trouve intéressant de constater que les quelques personnes qui osaient clairement affirmer leurs idées ont pu influencer les décisions qui les concernaient. En général, le soutien que les gens ont mentionné ne venait pas des institutions créées dans ce but, mais plutôt de leur environnement direct, de leurs familles et de leurs amis. Le fait de fréquenter un lieu de rencontre et de pouvoir contribuer avec d’autres à la réalisation d’un projet, par exemple une pièce de théâtre, semble être très positif pour le bien-être des personnes impliquées.

Au commencement du projet, j’avais quelques idées de ce à quoi il devrait servir : donner la parole aux personnes qui ont une expérience de la pauvreté, permettre le dialogue entre les plus pauvres et la société. J’avais aussi la volonté d’associer les plus pauvres comme partenaires du projet.

En fin de travail, je sentais la richesse de l’expérience vécue, mais je n’arrivais pas à dire ce qui s’était passé pour arriver à cette réalisation. Je ne savais pas non plus très bien où j’en étais dans la réalisation des objectifs que je voulais atteindre. Et pourtant, il me semblait important que cela ne reste pas une expérience unique et que ce soit transmissible et adaptable par d’autres.

Quand j’ai reçu la proposition de participer à la formation pour le Duheps, j’avais ce DVD dans les mains. La possibilité de travailler sur mon expérience, c’était un peu comme la réponse à une question que je n’avais même pas encore réussi à exprimer. Au début de la formation, j’avais formulé une question de recherche de la manière suivante :

« Quelles sont les conditions qui permettent à des organismes publics ou privés de donner la parole aux plus pauvres, de les considérer comme des partenaires et de favoriser leur contribution à la construction d’une société plus juste ? » Dans cette phrase, il y a beaucoup de bonnes intentions et le souhait de trouver une recette simple pour répondre à une question complexe. Mes lectures m’ont aidé à aller un peu plus loin

Avec ces deux auteurs : André de Peretti et Edgar Morin, j’ai découvert que « question complexe » n’est pas un synonyme de « question compliquée » mais que cela peut amener à une meilleure compréhension de la réalité.

Et plusieurs autres auteurs, mais surtout le livre de Fabrice Dhume : « Du travail social au travail ensemble »3, m’ont montré que le partenariat est une manière de faire face à la complexité.

Le danger est que le partenariat reste au niveau des bonnes intentions si on ne se pose pas sérieusement ces trois questions :

1. Pourquoi se met-on ensemble ? Chaque partenaire doit avoir un intérêt dans la réalisation du projet. On ne peut pas ordonner le partenariat.

2. Comment assure-t-on l’égalité des partenaires ? Il faut accepter l’émergence de conflits. Ils permettent l’apprentissage du respect des différences et l’acquisition d’une culture commune.

3. Que fait-on du travail réalisé en commun ? Il faut accepter que le résultat du travail commun soit quelque chose de nouveau, une invention qui risque de bouleverser les habitudes.

La réalisation d’un projet impliquant des partenaires avec de grandes différences culturelles n’est pas chose facile et la pratique n’est souvent pas à la hauteur des bonnes intentions du départ. C’est pour cette raison que je voulais examiner la place du partenariat dans la création de l’outil audiovisuel que nous venons de réaliser et voir en quoi cet outil pouvait contribuer à créer des liens constructifs entre les plus pauvres et les organismes de la société.

Un outil de médiation…

Pour en revenir au thème de ma recherche: je voulais comprendre comment les différents acteurs principaux ont vécu la réalisation de cet outil audiovisuel et en quoi cela pouvait vraiment être un outil de médiation pour le partenariat.

Avec un questionnaire qui suivait plus ou moins l’ordre chronologique des événements, je suis d’abord allé rencontrer les trois personnes que je connaissais le mieux, celles qui avaient déjà une assez longue histoire avec ATD Quart Monde.

Et puis, j’ai posé les mêmes questions à deux personnes du B’Treff4 que j’ai rencontrées à travers les contacts pris pour réaliser ce projet. Ce sont tous des gens avec une expérience de la pauvreté. Je n’ai pas vu de différences notables entre les deux groupes de personnes. Pour tous les cinq, il y avait une très grande volonté de parler, accompagnée d’une grande peur d’être jugés par l’environnement et surtout que ce jugement retombe sur leurs enfants. Elles acceptaient de parler, surtout aussi pour d’autres qui n’osent pas, mais également afin que des changements deviennent possibles pour tous ceux qui vivent des situations semblables. Toutes les cinq avaient conscience d’avoir quelque chose à dire.

Les deux personnes du B’Treff avaient quelque chose en commun avec celles connues par ATD Quart Monde, elles avaient également eu l’occasion dans le passé d’échanger avec d’autres sur leur vie et sur la pauvreté en général.

Pour les deux nouvelles personnes, j’ai surtout repris deux expériences qui sont plus liées à leurs groupes. Le film, dans lequel elles parlent, a été montré avec leur accord dans le lieu où elles habitent. Une des deux n’a pas participé à la projection par peur d’y « rencontrer des personnes qu’elle n’avait pas envie de rencontrer ». Par la suite, elle était étonnée de recevoir des réactions positives et aucune réaction négative. Un peu plus tard, ces deux personnes ont participé à un séminaire de formation pour un engagement social, avec des personnes de toutes les couches de la société. Quand a été abordé le thème de la pauvreté, elles n’ont rien dit, bien qu’elles ne fussent pas du tout d’accord avec les réactions des autres participants. Elles disaient qu’elles n’avaient pas voulu provoquer des discussions interminables. Ces cinq interviews ont été complétées par des entretiens avec deux formateurs d’adultes.

Ces deux formateurs avaient un double rôle dans le projet. D’une part, ils avaient un intérêt à la création d’un outil audiovisuel pour l’utiliser dans des formations, surtout dans le cadre des églises. Ce sont aussi les mêmes personnes qui ont accompagné depuis un certain temps le groupe de paroles dont sont issues les deux personnes que j’ai interviewées au B’Treff. Ces deux formateurs n’ont pas seulement répondu à mes questions, ils ont également partagé leurs préoccupations, concernant la prise de parole des personnes en situation de pauvreté et la manière de parler de la pauvreté avec le public.

J’avais beaucoup de peine à me mettre à écrire sur ma propre implication dans le projet. Je n’avais que très peu écrit sur mon expérience. Pour la recherche de financement, j’avais quand même fait une description du projet, ainsi j’avais au moins les intentions de départ par écrit.

Au cours de mon expérience et à la suite de mes lectures sur le partenariat, je me suis surtout posé cette question : « Est ce que ma manière de travailler a donné assez de place aux personnes concernées elles-mêmes ? ». Fabrice Dhume dit dans son livre qu’un des moteurs du partenariat s’appelle « conflits négociés ». Mais dans mon projet, il n’y avait pas de conflit à négocier ou au moins rien que j’aie ressenti comme tel. Quand je suis allé partager les conclusions de mon travail avec les personnes de B’Treff, je leur ai posé la question. Elles avaient l’impression que c’était de la bonne collaboration. Quelqu’un a dit que peut-être si on avait travaillé ensemble pendant un temps plus long, des conflits auraient pu apparaître quand chacun se serait senti vraiment assez sûr pour sortir tout ce qu’il pensait.

Une notion qui me semble particulièrement intéressante dans ce contexte, c’est la confiance. Un des formateurs interviewé avait dit avoir confiance dans le fait qu’ATD Quart Monde n’utilise pas la parole des gens à la légère. Je pense également que les rencontres du groupe de parole ont bâti une confiance entre les gens. Cela veut peut-être dire que les conflits possibles avaient déjà été négociés dans le passé.

… au service d’un objectif clair

Et maintenant, qu’est-ce que je tire de cette expérience ?

Quelques points montrent que la création vidéo permet d’avancer sur un chemin vers un partenariat.

- Les personnes sollicitées pour participer à ce projet se sentaient valorisées et confirmées dans la conviction, qu’elles avaient quelque chose à dire.

- Ceux qui animent des formations sur des thèmes sociaux sont intéressés par une expression authentique des personnes ayant une expérience de pauvreté.

- Selon eux, ce film permet d’apprendre à connaître la pauvreté de l’intérieur. Quand on entend des personnes concrètes, cela a plus d’impact émotionnel que des indications chiffrées. Les pauvres deviennent ainsi des êtres humains, avec lesquels nous pouvons nous identifier.

À la fin de ce travail, j’ai l’impression que je ne suis pas encore allé jusqu’au bout de ce projet. Les personnes d’accord pour s’exprimer devant la caméra l’ont clairement fait parce qu’elles veulent être entendues et comprises. Il ne suffit pas de créer un bel outil, il faut aussi l’utiliser. Et pour qu’un message serve à la communication, il faut également investir du côté de la réception.

Actuellement la Suisse veut bâtir une stratégie de lutte contre la pauvreté. ATD Quart Monde et Caritas sont les seules ONG impliquées dans le groupe de pilotage, avec des instances du gouvernement. Et l’objectif d’ATD Quart Monde est d’obtenir la participation des personnes qui vivent la pauvreté. Peut-être cela permettra-t-il de créer des occasions pour utiliser les outils, tel ce DVD, avec des témoignages qui sont, comme le titre le dit, « … d’importance nationale ».

Une deuxième perspective est de créer des petits films qui peuvent être diffusés par Internet, comme occasion pour les plus pauvres de créer eux-mêmes de l’information et de ne pas être dépendants de la minuscule place que la télévision veut bien leur accorder de temps en temps. Ces films pourraient être de petits projets dans lesquels nous pourrions continuer à expérimenter le partenariat.

1 DUHEPS : diplôme universitaire de hautes études en pratique sociale.

2 « … von nationaler Bedeutung » : DVD en suisse allemand (sous-titré en français), 2005, comportant trois séquences : durée 26 mn - Menschen, durée

3 Fabrice Dhume, Du travail social au travail ensemble. Le partenariat dans le champ des politiques sociales, Ed. Lamarre, 2001.

4 B’Treff : Lieu de rencontre dans le canton de Saint-Gall, créé après une réflexion menée avec des personnes vivant dans la pauvreté.

1 DUHEPS : diplôme universitaire de hautes études en pratique sociale.

2 « … von nationaler Bedeutung » : DVD en suisse allemand (sous-titré en français), 2005, comportant trois séquences : durée 26 mn - Menschen, durée 11mn - ein langer Weg, durée 10 mn; disponibles sur Internet. Réalisation : Peter Schäppi/ ATD Quart Monde Suisse, CH 1733 Treyvaux/ peter schaeppi@atdvwqm.ch.

3 Fabrice Dhume, Du travail social au travail ensemble. Le partenariat dans le champ des politiques sociales, Ed. Lamarre, 2001.

4 B’Treff : Lieu de rencontre dans le canton de Saint-Gall, créé après une réflexion menée avec des personnes vivant dans la pauvreté.

Peter Schäppi

Zurichois, instituteur de formation, Peter Schäppi est volontaire permanent depuis 1979. Avec le Mouvement ATD Quart Monde, il découvre que s’engager avec les plus pauvres est aussi s’engager pour la société toute entière.

CC BY-NC-ND