N° 144, 1992/3   •  S'unir contre la misère
Dossier

S'unir contre la misère

Louis Join-Lambert
  • publié en août 1992
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1992/3
Texte intégral

Il n'est pas d'être humain qui accepte profondément de vivre dans la misère. Il en est bien sûr, qui sont cassés par l'humiliation permanente et l'usure physique et psychique qu'elle provoque. Mais cette cassure reste souffrance, voire, à l'extrême, désespérance. Jamais acquiescement, ni actif ni passif.

Est-il un groupe humain, une société qui restent indifférents à la prise de conscience qu'ils abaissent irrémédiablement certains des leurs ? Non, la misère ne laisse pas indifférent. Elle réveille en chacun une culpabilité, une révolte ou un sentiment de rejet de ceux qu'elle oppresse, sentiments d'une certaine impuissance personnelle.

Beaucoup s'interrogent aujourd'hui sur la portée des politiques de lutte contre la grande pauvreté et l'exclusion sociale. Sur la portée de toutes ces compétences techniques de formation, de conseil, d'administration, qui sont réelles et qui pourtant, agissent comme si elles confirmaient la misère et l'exclusion plutôt que comme si elles la contestaient. Nous voyons des pays parmi les plus riches développer leurs économies au prix d'un chômage accru parmi les « moins performants » et considérer qu'il s'agit là d'une fatalité du « progrès. »

Y a-t-il si peu de raisons de refuser le chômage ou la misère ? Les plus pauvres sont épuisés par les doutes des nantis. Les sociétés du dialogue et du droit sont lasses de ces passivités et de plus en plus sujettes à des comportements de repli et de violence. Et que dire alors de tant de pays du Sud qui sont, en quelque sorte, des pays martyrs des mutations politiques et économiques mondiales ?

Il n'est que temps de reprendre la mesure du refus de la misère. Que temps d'ancrer un commun refus planétaire dans l'expérience quotidienne des plus démunis et des plus méprisés. Et c'est pourquoi des hommes de toutes conditions et de tous pays sont en train de demander à l'ONU de reconnaître le 17 octobre comme journée annuelle mondiale du refus de la misère.

Pourquoi le 17 octobre ? Parce que ce jour-là depuis déjà cinq ans, des personnes et des familles parmi les plus pauvres du monde manifestent déjà publiquement avec d'autres défenseurs des droits de l'homme que la misère n'est pas fatale.

Cette manifestation publique et internationale a une histoire. Elle s'enracine, comme le montre l'article de Francine de la Gorce, dans la démarche du père Joseph Wresinski avec les habitants du bidonville de Noisy-le-Grand. La vie de ceux qu'oppresse la misère changeait à mesure qu'ils participaient à l'histoire commune des hommes dont le mépris et l'incompréhension mutuelle les excluaient.

A ce mépris et à cette incompréhension qui permettent d'abandonner les plus pauvres n'existe pas de solution technique. Par contre, le refus de les abandonner invente avec eux des solutions, ouvre une histoire différente. Trois articles, mettent l'accent sur ces dimensions du refus de la misère qui n'est pas seulement, une impulsion de révolte mais la démarche d'entrer dans une histoire commencée bien avant chacun d'entre nous, multiple, fragile et pourtant tenace. Un groupe de l'Université populaire Quart Monde d'Ile de France, donnant son actualité à un appel du père Joseph Wresinski en 1966, réfléchit sur la possibilité de se rencontrer malgré la barrière de la misère. Naomie Berlyne montre comment certains se mettent en recherche des moindres signes de ce refus pour faire alliance, le conforter, s'y impliquer personnellement afin de le faire réussir là où ils sont, où qu'ils soient. Marie-Christine Hendrickx met sur la voie d'une compréhension, toujours à reconquérir, du refus même dont les plus pauvres sont porteurs et des signes qu'ils nous en font parvenir.

Partout dans le monde, des personnes refusent de rester passives devant la grande pauvreté d'autrui. Elles reprennent les gestes traditionnels de leur culture pour y porter remède et s'engagent comme l'illustre l'article de Martine Courvoisier. Mais, Susy Devins le souligne à propos des Etats-Unis, la misère en appelle à toute une société. Elle n'est pas seulement la condition sociale de certains, elle est rapport social entre eux et les autres citoyens. Elle ne disparaît pas sans que ce rapport change. Ceux qui s'engagent avec les plus pauvres risquent donc toujours de s'isoler avec eux, alors qu'ils aspirent à une union des citoyens.

Le père Joseph y a consacré sa vie. Il a ainsi été conduit, le 17 octobre 1987, à inscrire publiquement cette volonté de s'unir avec et autour des plus pauvres comme un des moments fondateurs d'une démarche d'avenir pour instaurer les droits de tout homme. C'est au lieu même où la Déclaration universelle des droits de l'homme a été proclamée en 1948, qu'il a fait graver ce devoir sacré dans la pierre. Il y a donné un rendez-vous mensuel de silence, d'écoute et de recueil de témoignages. Ceux dont l'être même est cassé par une vie intolérable peuvent y témoigner de leur refus de la misère et de l'exclusion. Ils alimentent ainsi la source des droits de l'homme. Geneviève Tardieu, Bernard Legendre et Jean Mouton-Brady écrivent ici ce qu'ils ont progressivement découvert de ce rendez-vous lui-même.

Mascha Join-Lambert explique pourquoi une réplique de cette pierre a été comprise d'emblée, et a trouvé place au monument mémorial du Mur de Berlin où elle a été inaugurée en mai 1992.

Nous rappelons en conclusion les mots par lesquels Javier Perez de Cuellar exprime le rapport d'une telle démarche avec la recherche mondiale de la paix.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « S'unir contre la misère », Revue Quart Monde, Année 1992, S'unir contre la misère, Dossier, mis à jour le : 29/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3570.