Une prise de parole progressive

Evelyne Louveaux and Stuart Williams

References

Electronic reference

Evelyne Louveaux and Stuart Williams, « Une prise de parole progressive », Revue Quart Monde [Online], 138 | 1991/1, Online since 05 August 1991, connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3776

Comment en Grande-Bretagne l’écriture d’un livre a été l’occasion d’une large concertation contre la misère

Index chronologique

1991/1

Peter, Gloria et leurs enfants ont séjourné1 à Frimhurst, dans une maison d’accueil familial animée par une équipe du Mouvement ATD Quart Monde. Lors de leur séjour, la maison accueillait six autres familles dont les expériences de pauvreté étaient identiques et qui avaient toutes de grands espoirs pour leur avenir.

Ils éprouvaient une grande difficulté à se faire bien comprendre. Et ils sentaient que cela les empêchait d’être respectés et aidés dans les efforts qu’ils faisaient pour améliorer leur avenir familial. Comme ils n’avaient aucune vie associative (associations de parents d’élèves, de locataires, paris politiques, églises, syndicats…), ils n’avaient guère eu l’occasion d’apprendre à traduire leur pensée en mots.

Pouvoir enfin s’exprimer

Les rencontres hebdomadaires de parents à Frimhurst leur ont permis, ainsi qu’à d’autres, d’apprendre à exprimer leurs soucis, leurs difficultés. Ils ont pu aussi questionner et suggérer, et cela a ouvert la porte au dialogue, un dialogue que beaucoup d’entre eux pensaient non seulement impossible, mais de plus, néfaste, n’aboutissant qu’à davantage de portes fermées, davantage de rejet : « On n’a pas les mots pour dire ce qu’on veut… On ne sait pas ce que les autres feront, alors on ne dit rien… Quoi qu’on dise, on s’en sert toujours contre nous. »

Peter et Gloria ont eu la possibilité de dire leurs griefs mais aussi leur idées personnelles sur leur situation, leur amour pour leurs enfants, leur envie d’apprendre un métier, de travailler, leur besoin d’aide dans certains secteurs de leur vie, leur désir d’aider les autres, leur intérêt pour ce qui se passe dans le monde et la place qu’ils peuvent y tenir.

Cette expérience de la rencontre, de la confrontation, de l’entraide, et aussi du silence et de l’incertitude sur ce que l’on peut faire ou dire ensemble, a donné à la plupart des familles accueillies à Frimhurst la clé d’une relation égalitaire et confiante avec les autres. Elle leur a permis un échange de vues et d’idées valables et réfléchies. Elle leur a aussi fait découvrir qu’elles n’étaient pas seules dans la misère, ni seules responsables, voire coupables, de leur situation.

C’est là que Peter et Gloria ont appris à mettre en mots leurs pensée et leur vécu, d’abord avec quelques hésitations puis avec une assurance croissante.

Sur les centaines de familles d’Angleterre et du Pays de Galles qui ont séjourné à Frimhurst depuis 1957, la majorité d’entre elles ont acquis une confiance nouvelle dans le domaine de l’expression. Elles ont poussé à élargir l’éventail des formes dans lesquelles elles pouvaient s’exprimer et se représenter et les ont souvent inspirées. Il en résulta l’organisation de sessions de formation à la lecture et à l’écriture, puis la création d’ateliers de formation de base et d’initiation à l’informatique. Pour la première fois, furent invitées à y prendre part des personnes extérieures.

Ensuite, des jeunes qui, enfants, avaient séjourné à Frimhurst ont commencé la construction d’un nouveau bâtiment pour les ateliers ; construction qu’ils ont activement prise en charge et menée à bien. Pendant cette période, ils ont demandé avec le Mouvement et obtenu une réunion avec des représentants du ministère du Travail : ils ont expliqué pourquoi l’écriture et la lecture devraient figurer dans les programmes nationaux de formation pour adultes ou jeunes, si l’on veut que les plus défavorisés en tirent profit.

Dialoguer à l’Université quart monde

Dès le début des séjours à Frimhurst, naquit le désir de continuer à se rencontrer : « Nous voulons rester en contact. » Certains souhaitaient aussi « aider les autres qui vivent la même chose » ou « amener les gens qui n’ont personne sur qui compter. » Ainsi commença à Londres la première Université quart monde ; puis en 1984, une autre fut créée à Glasgow. Les adultes du quart monde y ont acquis une confiance accrue en exprimant publiquement leurs expériences.

Entre 1975 et 1980, quelque deux cent cinquante adultes dont Peter et Gloria participèrent à cette Université quart monde reconnue par le premier Programme européen d’action contre la pauvreté. Avec ce soutien, il devint possible de tenir des réunions plus fréquentes à Londres et d’y inviter des gens plus éloignés : Berkshire, Hertfordshire, Essex, Kent, Sussex, Surrey et Hamshire. Pareille extension géographique introduisit immédiatement beaucoup de nouveaux visages, et apporta aussi progressivement la notion de représentation d’autres personnes vivant dans la région ou le comté. Cette notion fut renforcée lorsque des liens s’établirent avec les Universités quart monde de Paris, Bruxelles et New York, dès 1975, lors de la première rencontre internationale des représentants de chaque groupe, en France.

Les réunions de l’Université quart monde continuent d’aider à discerner dans quelles conditions les adultes les plus pauvres et les plus isolés peuvent apprendre à parler d’eux-mêmes, à formuler leur pensée, à échanger ensemble avec des représentants d’instances publiques ou d’autres groupes. Parmi ces conditions, rassemblées dans le rapport de 1980 du Projet européen, deux sont essentielles et doivent être retenues.

La première concerne la durée et la continuité. Les familles du quart monde sont gravement perturbées par les hauts et les bas de la vie quotidienne et ceci affecte fortement leurs relations. Beaucoup disparaissent tout d’un coup pour réapparaître des mois, des années plus tard, après une hospitalisation, une séparation, une période de détention, une expulsion, un déplacement pour éviter des ennuis ou rechercher une aide. Les notions de temps et de continuité dépendent tout particulièrement de ces aléas quotidiens, et déterminent la participation à un programme suivi tel que les soirées de l’Université quart monde. En outre, il faut respecter le temps nécessaire à bien des participants pour comprendre et ensuite dire ce qui est au cœur de leurs soucis et de leurs espoirs. « Nous avons mis cinq ans pour prendre la parole », confia un homme qui voulait exprimer publiquement ses sentiments et ceux de son épouse sur le placement de quatre de leurs enfants, survenu douze ans auparavant.

La deuxième condition porte sur le rôle fondamental des personnes issues de milieux non pauvres qui participent aux Universités quart monde. Il y a d’abord les alliés du Mouvement et les amis, avec des associations nombreuses et variées, qui se sont engagés à venir régulièrement. Ils ont montré l’importance capitale de participants qui écoutent, contestent, aident à clarifier ce qui est dit de façon à rendre le message compréhensible ailleurs. En outre, ATD Quart Monde a découvert l’importance d’accueillir des invités chargés de responsabilités publiques, qui sont désireux d’écouter les participants et d’échanger avec eux. Leur présence répond au souhait profond des très pauvres de se faire des amis, et de faire connaître et comprendre leur situation le plus largement possible : « Nous voulons que les gens compétents soient là… des gens du gouvernement, des membres du Parlement, des prêtres qui prêchent dans les églises…, des gens du ministère de l’Education qui donnent aux maîtres leur poste. »

C’est au cours de ces soirées de l’Université quart monde que le rapport Wresinski fut présenté, peu de temps après sa publication en février 1987.

Pour s’approprier le rapport Wresinski

Le Royaume-Uni est connu en Europe pour la richesse de sa documentation statistique sur la pauvreté. Régulièrement, les organismes gouvernementaux, les équipes de recherche, les institutions bénévoles, les départements universitaires de sciences sociales produisent des rapports sur la pauvreté. L’intérêt de ces documents est considérable. Mais presque toujours, il s’agit de rapports rédigés à propos des pauvres, ou sur les pauvres plutôt que par les pauvres. Si bien intentionnés qu’ils soient, ce sont leurs auteurs qui généralement décident de leur emploi et de leur diffusion et non pas les pauvres dont la vie pourrit être modifiée par les constats et la mise en œuvre des propositions de ces études. Pour cette raison, le rapport Wresinski devait être mis d’abord entre les mains des familles les plus pauvres, afin qu’elles puissent l’illustrer et le présenter à la Grande-Bretagne.

Dans les cours d’alphabétisation à Frimhurst, une nouvelle équipe, dite « équipe du rapport Wresinski », a été créée avec des adultes et des jeunes du quart monde, des alliés et des amis. Elle a commencé à étudier la possibilité pour les populations très pauvres en Grande-Bretagne de s’approprier un rapport officiel français et de l’expliciter avec leurs mots propres et des exemples de leurs vies.

Mettre le rapport Wresinski dans les mains des pauvres

Le rapport Wresinski était édité en français et le fait constituait un obstacle majeur à sa diffusion en Grande-Bretagne. De plus, pour des adultes dont les capacités de lecture et d’écriture ne sont pas développées, l’étude d’un rapport officiel, même en anglais, aurait été assez éprouvante. Comment surmonter ces deux obstacles ? Les adultes et les jeunes impliqués à Frimhurst ont aidé à préparer un manuel en anglais, « Série de faits » : un résumé du rapport Wresinski qui invite les lecteurs à ajouter, sur des pages blanches fournies à cet effet, des exemples tirés de leurs propres vies illustrant ce rapport..

Lors d’une rencontre nationale des Universités quart monde en novembre 1988, les premiers manuels étaient remis aux représentants quart monde d’Ecosse, d’Angleterre, d’Irlande et de Pays de Galles. Ils furent invités à les emportés chez eux, à les étudier, à écrire et à inciter d’autres personnes du quart monde à faire de même.

Pendant dix-huit mois, dans tout le pays, des adultes et des jeunes très défavorisés ont travaillé avec les manuels, individuellement et en groupe, souvent avec quelqu’un pour les aider à les lire et à écrire. En juillet 1990, plus de deux cents foyers, parmi les plus pauvres en Grande-Bretagne, ont été directement impliqués dans ce travail par différents intermédiaires tels que programmes d’alphabétisation, foyers d’accueil du nord au sud du pays, maison de Frimhurst et soirées de l’Université quart monde à Londres et à Glasgow.

Ceci a exigé pour tous, un énorme  investissement en temps, patience et détermination ! Pour ceux qui voulaient communiquer leurs idées et leurs exemples, comme pour les bénévoles qui écrivaient sous la dictée de ceux qui avaient trop de mal à écrire eux-mêmes et qui soutenaient les autres afin qu’ils aillent jusqu’au bout de leur démarche d’écriture.

Obtenir un soutien le plus large possible

Parallèlement au travail d’écriture avec les familles, des actions furent entreprises afin se sensibiliser l’opinion publique.

A l’occasion du 40ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ATD Quart Monde lança cet appel : que les personnes les plus pauvres soient incitées à faire les premiers pas pour témoigner de leur expérience de la pauvreté sous ses formes les plus pernicieuses et persistantes et exprimer leur pensée. En même temps, une motion attirant l’attention du gouvernement sur ce point fut déposée à la Chambre des communes. Soixante-cinq membres du Parlement l’ont signée.

Pendant cette période, des contacts furent pris avec des hommes politiques, des universitaires, des responsables religieux, des représentants d’organisations de bénévoles travaillant aussi bien sur le terrain qu’au niveau politique. Ainsi, le soutien et les conseils des personnes compétentes dans les problèmes de l’éducation, l’habitat, la santé, l’emploi et les aides financières ont contribué à rendre davantage crédible l’approche que font les plus pauvres en ces domaines et la compréhension qu’ils en ont.

Du niveau national au niveau européen

Cette expérience de partenariat se poursuit. Elle s’exprimera publiquement lors du lancement officiel du livre inspiré par le rapport Wresinski. A cette occasion, le Mouvement espère réunir autour des familles du quart monde, un éventail de personnalités assumant des responsabilités dans les divers domaines couverts par ce rapport, ainsi que des représentants d’organisations travaillant avec les plus pauvres. Dans une démarche commune, il sera demandé au gouvernement d’étudier le rapport Wresinski et d’en retirer des champs d’application valables pour la Grande-Bretagne.

Le Mouvement va également proposer que dans deux régions de Grande-Bretagne, une évaluation des effets de la politique sociale actuelle sur la familles soit entreprise avec la participation active des plus pauvres, comme c’est actuellement le cas à Charleroi. Il espère obtenir ainsi la reconnaissance de l’importance de leur rôle dans l’effort d’un pays pour trouver les moyens de vaincre la pauvreté.

Chercher à développer un climat de partenariat avec les plus pauvres au niveau national ne suffit pas. Il s’agit par là d’apporter sa pierre à l’élaboration d’un rapport Wresinski au niveau européen, afin d’empêcher que la pauvreté et l’exclusion  ne deviennent  un aspect permanent de la vie moderne.

1 Traduit de l’anglais.
1 Traduit de l’anglais.

Evelyne Louveaux

Stuart Williams

Stuart Williams, né en 1945, britannique, ingénieur des Ponts et Chaussées, est volontaire permanent depuis 1971, comme sa femme Isabelle, française. Ils ont 6 enfants. Après avoir été responsable de la maison de Frimhurt pendant six ans, Stuart est délégué national du Mouvement depuis 1984

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