Dossier

Enrichir la démocratie

Philippe Busquin
  • publié en novembre 1990
Résumé
  • Français

On imagine facilement que leur représentation pourrait améliorer le sort des plus pauvres. Aurait-elle un sens particulier pour la démocratie ? Telle est la question que nous avons posée à un homme politique soucieux d’actualiser la réflexion sur la démocratie.

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1990/4
Texte intégral

La démocratie ne peut s’accommoder de la misère. Prétendre le contraire est un paradoxe insoutenable. En effet, ce serait admettre que la démocratie, par essence fondée sur l’universalité de la dignité humaine, l’égalité des droits et la richesse politique et culturelle par le pluralisme d’opinions, peut sans risque laisser se développer en son sein des poches de ségrégation sociale et des pans de silence sociologique parmi sa population.

La position de principe – c’en est une et elle est celle d’un homme de gauche – n’épouse malheureusement pas toujours la réalité.

Dans les sociétés industrielles avancées, la misère est toujours là. Elle a même connu de troublantes extensions à la faveur d’un chômage dont les diminutions épisodiques ne sont toutefois pas parvenues à éradiquer le phénomène du paysage social. A telle enseigne que la lutte contre la pauvreté est devenue un thème qu’une importante partie de la classe politique a jugé urgent de relayer au niveau de son discours et de sa pratique.

La misère n’est pas une fatalité ! Elle résulte de rapports sociaux repérables et de décisions tantôt économiques tantôt politiques qui sont le fait des hommes eux-mêmes, même si ceux-ci n’y reconnaissent pas souvent leur responsabilité.

Les années quatre-vingt ont ainsi connu la vague du néolibéralisme. Cette pseudo-nouvelle philosophie n’était rien d’autre que le perpétuation sous un autre vocable et un discours à peine renouvelé, des vieux réflexes sociologiques d’une fraction de classe sociale érigeant en principe de conduite de l’économie et de la société une variété glaciale d’égoïsme de groupe totalement aveugle à ses propres dégâts.

Cette manière de voir aura malheureusement inspiré certains gouvernements pendant près d’une décennie. Elle aura servi d’alibi à des politiques qui, au nom de l’austérité et du redressement économique, n’ont rien redressé du tout, mais ont pris à « ceux qui avaient déjà peu pour donner à ceux qui avaient déjà beaucoup. »

L’effet en cascade ne s’est évidemment pas fait attendre.

L’exclusion du travail, la modification de certaines structures familiales, les mesures politiques prises dans une logique froidement budgétaire favorisant les revenus mobiliers au grand dam de la justice sociale ont conduit, en Belgique mais aussi dans certains pays voisins, à une réduction du pouvoir d’achat proportionnellement beaucoup plus grave pour les revenus moyens et pour les bas revenus.

Le relâchement du filet protecteur de la sécurité sociale- que certains rêvaient, à droite, de dévitaliser au profit d’un système d’assurances privées – lié à des modes de consommation de plus en plus contraignants (distribution d’énergie, télédistribution, moyens de transport, etc.) ont entraîné inexorablement différentes catégories de personnes et de groupes sociaux à être progressivement exclus des conditions d’une vie digne et, par là, de celles d’une citoyenneté active.

Cette situation alarmante a suscité de nouveaux réseaux de solidarité pour parer tant bien que mal au plus pressé. Les centres publics d’aide sociale ont étendu leur champ d’action. Des associations sont nées pour lutter explicitement contre l’arbitraire des coupures de chauffage et de courant. En tant que député, j’ai moi-même, à l’époque, déposé une proposition visant à l’instauration du « Minimelec », une garantie d’approvisionnement en électricité pour les familles en situation de détresse sociale, les mettant dorénavant à l’abri des affres de la privation de courant.

Des émissions de radio et de télévision ont relayé ces initiatives. Si elles ont parfois spectacularisé leurs modalités, faisant ainsi de la misère secourue un objet de consommation médiatique, elles n’en ont pas moins contribué à faire prendre conscience à la population que la pauvreté constituait un scandale au cœur de notre société dite d’abondance.

Dans un manifeste largement diffusé, cinq organisations1 ont pris l’exacte mesure de la signification de la misère dans une société démocratique : « Notre ambition, écrit le manifeste , se doit être à la hauteur des moyens dont dispose notre société, ainsi qu’à la hauteur de son idéal, l’idéal des Droits de l’homme. Notre société a la possibilité, si elle le veut, de réunir les moyens qui sont nécessaires pour venir à bout de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Sans négliger les mesures immédiates à prendre pour remédier aux situations les plus inacceptables, elle peut et doit mettre en œuvre un programme d’éradication de la pauvreté extrême et de prévention à court terme de toutes les formes de précarisation sociale. »

Le texte du manifeste ajoute : « Nous ne pouvons nous contenter de faire droit aux seules revendications des populations capables de s’organiser pour les faire connaître et abandonner les autres à des dispositifs d’urgence marginalisants lorsqu’ils deviennent durables. »

Pourquoi ? « … car un tel abandon est totalement inacceptable pour les intéressés comme pour tous ceux qui sont épris de l’idéal des Droits de l’homme (…) car en les abandonnant, nous nous priverions de l’expérience de vie, des points de vue, des aspirations et demandes des familles qui, jusqu’ici, ont le moins profité des protections existantes, qui en ont le mieux mesuré les carences ou les effets pervers. Nous ne saurions bâtir un système de protection pour tous, et réellement pour tous, en s’arrêtant en chemin et en ne protégeant les citoyens contre les effets des précarités que jusqu’à un certain point seulement. »

J’adhère d’autant plus à ce point de vue que j’ai contribué à la rédaction de cette plate-forme. Dans un livre publié, il y a deux ans, j’ai continué cette réflexion en montrant que l’idéal des Droits de l’homme dont notre société s’inspire est aussi un idéal des droits du citoyen, que la réinscription des plus pauvres dans les circuits normaux de la protection sociale est inséparable de leur réinscription dans le jeu normal de la démocratie.2

L’entrecroisement des regards

Mais la démocratie dans tout cela ? Objectera t-on la démocratie ? Elle est au cœur précisément  de la question sociale comme celle-ci hante celle-là. L’Histoire rappelle qu’il en a toujours été ainsi ! Ventre affamé n’a point d’oreilles, dit le proverbe et le proverbe vise juste. L’accès à l’exercice d’une citoyenneté active pour ceux que les conditions économiques excluent du droit à une vie digne est inséparable des mesures sociales qui restaurent ce droit. Comment voudrait-on en effet que des hommes et des femmes croient dans les vertus de la démocratie si la démocratie dans laquelle ils vivent les condamne à l’indigence et enclot leur malheur d’un mur d’indifférence ?

Aurions-nous la mémoire à ce point courte pour oublier qu’il y a deux générations, de telles situations ont conduit des démocraties à des aventures suicidaires dont l’horreur hante encore la conscience de ce siècle ?

Dramatisation ? Je suis de ceux qui préfèrent dramatiser à temps pour n’avoir pas à regretter de l’avoir fait trop tard.

En s’accommodant de la misère, la démocratie commettrait deux fautes.

La première : sans la moindre espérance de changement par des voies politiques compatibles avec sa nature, elle tiendrait éloignés de la citoyenneté active et de la participation politique au sens large, des hommes et des femmes que leurs misérables conditions d’existence confinent dans le souci commotionnant de la survie au jour le jour. Elle introduirait ainsi dans sa dynamique profonde un principe d’exception qui la rongerait.

La seconde : elle donnerait à désespérer d’elle à ceux qui devraient pourtant avoir le plus à espérer d’elle. Elle collaborerait ainsi à ce qui ruinerait sa crédibilité.

C’est donc bien à un double titre que la misère des plus pauvres constitue un scandale : elle les condamne à vivre dans des conditions contraires à la dignité humaine, donc contraire à l’idéal prescrit par les Droits d l’homme et surtout du citoyen ; elle les plonge dans une situation où, privés de moyens, ils sont amenés à regarder dans la démocratie un système qui ne vaut pas mieux que les autres puisqu’il ne change rien à leur sort.

Par le silence sociologique qu’elle impose à ceux qui en sont touchés, la misère constitue une faille problématique dans la conduite de la démocratie comme véhicule politique des espérances humaines. Elle est son angle mort. Dans l’intérêt même de la démocratie, de sa pérennité et de son développement, il est urgent de réduire cet angle mort jusqu’à le supprimer. Elle a tout à y gagner.

Il est en effet urgent que prennent la parole ceux qui ont perdu l’habitude de le faire parce que beaucoup ont perdu l’habitude de les écouter. Sans cette rencontre avec les hommes et les femmes que l’on dit du quart monde, rien de valable ne peut se faire. Seule cette rencontre concrète, cet entrecroisement des regards, permet de ne pas parler dans le vide. Mais seule cette rencontre aussi permet de combler un vide dont l’existence affaiblit la densité du jeu démocratique. Ce vide, c’est celui ouvert par l’absence des plus pauvres dans le grand concert des voix plurielles dont la démocratie se nourrit.

La solidarité responsable dont j’ai fait le maître mot de ma politique ne vaut pas seulement pour la politique sociale. Elle concerne aussi la démocratie où il nous faut redécouvrir l’intelligence du partage de pouvoir et de la prise de parole, donc de note responsabilité en tant que citoyen.

Notes

1 La Ligue des Familles, Présence et Action Culturelle, le Mouvement Ouvrier Chrétien, ATD Quart Monde et l’Union des Villes et des Communes.

2 Une Dynamique Nouvelle à l’initiative de Philippe Busquin, Editions Labor, Bruxelles, 1988.

Pour citer cet article Philippe Busquin, « Enrichir la démocratie », Année 1990, Revue Quart Monde, Les plus pauvres, sont-ils représentés ?, Dossier, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3822.
Auteur

Philippe Busquin

Philippe Busquin est ministre des affaires sociales dans l’exécutif national de la Belgique. Né en 1941, il a étudié la physique à l’Université Libre de Bruxelles et a été enseignant. Elu au niveau provincial, communal et comme député, il a exercé diverses fonctions ministérielles pour la Région wallonne entre 1981 et 1988.