Dossier

Pour une protection de la vie publique

Louis Join-Lambert
  • publié en novembre 1990
Résumé
  • Français

En parlant de Quart Monde, le père Joseph ne voulait pas marginaliser une population mais la faire entrer dans la vie publique. Sa démarche avec les plus pauvres conduit au cœur de l’ambition démocratique : protéger et développer un domaine où la liberté de tous les citoyens s’exprime publiquement pour le plus grand bien de la cité autant que de chaque citoyen.

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1990/4
Texte intégral

Le colloque de Caen1 a confirmé la difficulté de réfléchir à la représentation des plus pauvres dans la démocratie. Plusieurs participants ont posé la question de savoir si cette représentation était même possible. « Comment représenter ce qui se définit par le fait même d’être exclu (…) ce qui n’a pas d’intérêts à promouvoir, ni de droits à défendre, ou tout au moins ne les totalise pas ? (…) Que veut dire être le porte-parole d’individus sans parole, en quelques sorte. »2

Le père Joseph Wresinski avait parfaitement saisi que le silence faisait partie de la condition même de la grande pauvreté : « Notre ordre, notre raison, notre justice, créent au plus pauvre un ordre singulier, il doit s’anéantir et devenir l’oublié. »3 S’il a voulu un mémorial des victimes de la misère sur le Parvis des libertés et des droits de l’homme – ajoutant lui-même publiquement à cette dénomination officielle « et du citoyen » - c’est parce que la réalité de la misère lui paraissait de nature tout aussi politique qu’économique.

Il revenait inlassablement sur la nécessité que le Mouvement ATD Quart Monde ne devienne pas un mouvement de managers et d’experts mais demeure un mouvement de rassemblement des citoyens autour des plus pauvres, défenseurs premiers des droits de l’homme. Il ne croyait pas tant nécessaire de leur rendre leur dignité que de créer les conditions dans lesquelles elle pourrait, déjà présente et inaliénable, se manifester enfin.

Comment comprendre sa démarche de représentation politique sans souligner son expérience de misère et la lecture qu’il a faite de son monde familier à travers l’Evangile ? « Enfant pauvre, grandissant dans un foyer où nous mangions rarement à notre faim, auprès d’une mère constamment humiliée pour son dénuement, je retrouvais dans l’entourage de Jésus les visages et les voix des miens, comme je ne les retrouvais pas à l’école ni parmi les habitants plus aisés du quartier Saint-Jacques où j’habitais (…) Vers l’Evangile parole de pauvre, l’Evangile pour les plus pauvres, je fus conduit plus progressivement. Vers lui, les plus pauvres de notre temps guidèrent mes pas. »4

Cette démarche a duré toute sa vie5. Elle s’est concrétisée par des engagements explicites : pendant ses années de séminaire, il travaille en usine dans les travaux les moins salubres ; il participe au courant de la Mission de France, à l’époque des prêtes-ouvriers ; vicaire de Tergnier, il soutient les mineurs en grève ; curé de Dhuizel, il accueille des travailleurs saisonniers et se fait embaucher pour sarcler les betteraves. Néanmoins, il évoque sa rencontre avec les familles du camp de Noisy-le-Grand, en 1956, comme le moment où « enfin », il reconnaît la réalité humaine qu’il cherche, il sait qu’il se trouve au cœur de ce qu’il appelle son « peuple. »

Prêtre dans ce camp des sans-abri à Noisy-le-Grand, habitant lui-même le camp, il conjugue deux choses : la volonté de ne pas sombrer avec la population tout en lui restant indéfectiblement lié dans son malheur. « Je me souviens d’une mère seule, qui, à la tombée de la nuit, arriva avec cinq enfants. Je n’avais rien à lui offrir, sauf un demi-igloo6 : quatre mètres et demi sur cinq mètres de sol battu. Je me suis demandé ce qu’eût fait ma propre mère (…). L’idée d’avoir à obliger la société à prendre ses responsabilités ne m’a plus quitté depuis ce soir-là. »

Cela l’oblige à devenir témoin de cette population vers d’autres citoyens. Etant prêtre dans la société française, personne n’est surpris qu’il parle des pauvres. Il a d’emblée une légitimité pour le faire, héritée de siècles d’histoire.

Mais, à ses yeux, parce que personne ne peut rester indifférent au malheur, à cette négation de l’humanité qu’est la misère, tout homme est appelé à représenter l’homme trahi par les étiquettes qui dénient sa dignité.

Tel est bien le sens de ce volontariat permanent, international, interculturel, multiconfessionnel sur lequel le Mouvement qu’il a fondé doit faire reposer la dynamique de fidélité aux plus pauvres.

Tel est bien aussi le sens de la participation des plus pauvres à la même démarche.

Tel est encore le sens du mémorial qu’il parvint à obtenir, à Paris, sur le Parvis des libertés et des droits de l'homme, dans un des lieux les plus prestigieux du monde. Autour de ce mémorial, il demande que s’instaure une tradition de recueillement, dans laquelle chaque citoyen accueille et intériorise la souffrance et le refus de cette souffrance vécus par ceux dont l’humanité est niée. Le lieu l’indique, ceux dont l'humanité est niée sont ceux dont la citoyenneté et le droit d’être compté comme hommes dans le monde des hommes sont contestés, donc ceux dont tous les droits humains indivisiblement sont atteints.

La légitimité pour parler des déshérités, due à son appartenance ecclésiastique, n’entraînait pas ipso facto que le père Joseph en parle comme il l’a fait.

L’originalité de la représentation des plus pauvres qui est la sienne découle entièrement, me semble-t-il, de « ce qu’il reconnaît chez les familles de Noisy-le-Grand pour l’avoir connu chez sa propre mère : leur refus sourd de l’indignité, ce refus que d’autres n’entendant pas. »(4)

Si lui, dont la famille a vécu la même accusation d’accepter l’indignité, sait d’expérience qu’il n ‘en est rien, s’il est capable de reconnaître ce « sourd refus de l’indignité », n’en va-t-il pas de même de tous ceux qui l’ont vécu ? Expérience extrême qui remodèle toute l’expérience de leur vie. Expérience qui, face aux conflits et aux trahisons auxquels ils sont réduits par la toute puissance du monde extérieur, suscite parmi eux des compréhensions, des pardons que ce même extérieur ne comprend pas non plus. « Vous ne pouvez pas comprendre, il faut l’avoir vécu », disent les personnes en grande pauvreté. N’est-ce pas le partage de cette expérience qui fait dire au père Joseph, « mon peuple », sans sous-entendre le moins du monde une catégorie fermée, un groupe ethnique ou moins encore une race. Le Mouvement découvrira néanmoins bientôt les réseaux que tissent les unions familiales entre populations très pauvres et bien souvent, la continuité de la misère sur des générations. Rarement l’expérience de la misère façonne des individus disséminés dans les réseaux de relations d’autres milieux sociaux. Elle les conduit généralement à fréquenter les mêmes lieux, les mêmes institutions et finalement à se fréquenter nécessairement.

Peut-on dégager des traits caractéristiques d’une représentation publique attachée à faire reconnaître ce « sourd refus de l’indignité » ? J’en vois quatre.

Tout d’abord, le père Joseph a entraîné le Mouvement Quart Monde à refuser l’écrémage et à ne pas cesser de rechercher ces populations dont on dit qu’elles consentent à la misère. Cette recherche active mobilise tant les familles et personnes en grande pauvreté que les volontaires et les alliés de tous milieux.

Ensuite, il s’est, me semble-t-il, beaucoup soucié de donner de la crédibilité aux plus pauvres eux-mêmes, à leur parole et à leur action. C’est le sens d’un volontariat engagé dans la durée, à vie pour beaucoup de volontaires, démontrant ainsi que l’on peut risquer la réussite de sa vie avec les plus pauvres. Cet engagement est articulé avec celui d’alliés de tous milieux, crédibles dans leur propre monde. Cette crédibilité s’étaye sur une connaissance. A ce sujet, on doit penser à l’écriture des rapports quotidiens d’observation qui est un investissement invraisemblable pour recréer une communication, un langage commun. On doit penser aussi à toute cette formation à la réflexion et à la prise de parole ouverte par les universités populaires, les clubs du savoir et de la solidarité, les bibliothèques de rue. A cela, s’ajoutent toutes les délégations de personnes du Quart Monde auprès des personnalités qui, de par leurs fonctions, devaient, selon le père Joseph, s’informer directement auprès des plus pauvres autant que des autres citoyens de ce qu’ils vivent et pensent. Par-dessus tout, il s’agit de créer les conditions d’un mouvement de rassemblement où chacun, le plus pauvre en priorité, puisse manifester qui il est, par la parole et par l’action.

Dans toutes ses démarches de représentations, et c’est là le troisième point, le père Joseph avait toujours le souci d’atteindre, au-delà de la fonction, la personne. Comment faire percevoir l’humanité des populations cassées par l’humiliation sinon en commençant par découvrir et rejoindre la capacité de compassion et d’engagement de l’interlocuteur ? L’humanité des uns en appelle à l’humanité des autres. Sujet trop plein de pièges et de faux-semblants pour le traiter en quelques lignes. Soulignons-le seulement : en général, la souffrance et le refus de la souffrance sont relégués dans le domaine de la vie privée. Le père Joseph n’a jamais accepté cette relégation qui prive les plus pauvres de vrais interlocuteurs dans la vie publique.

Enfin, il refusait d’entrer dans le jeu des experts dont la connaissance ne circule qu’entre pairs. Pour lui, toute démarche de connaissance devait à la fois garder son autonomie et susciter un échange avec d’autres. En créant avec Alwine de Vos van Steenwijk un institut de recherche parce qu’il fallait se défendre des images par trop partielles que les scientifiques et les experts donnaient des plus pauvres, il avait des buts plus lointains. En particulier, faire entrer la connaissance des plus pauvres dans une continuité qui permette une mémoire collective et bientôt une histoire des plus pauvres indispensable à leur identité. C’est à l’intérieur de cette histoire, et non en dehors, qu’il situait toute la démarche du Mouvement, des familles du quart monde, des volontaires et des alliés. Mais cette histoire est bien évidemment plus large. Il est aussi possible de lui donner consistance en s’unissant à ceux qui, tout autour de la terre, partagent la même volonté de faire réussir le refus de la misère porté par ceux qui la subissent. Tel est le sens du Forum permanent contre la grande pauvreté dans le monde déjà présenté dans cette revue (N° 132).

Ce qui frappe donc, c’est la globalité de sa démarche qui, me semble-t-il, introduit l’image humaine des plus pauvres sur trois registres fondamentaux de la représentation démocratique. Trois registres qui sont à tenir ensemble pour préserver la possibilité d’une vie publique et que l’on retrouve tout à fait dans ce qu’à la suite de l’élaboration du rapport Wresinski, nous nommons la démarche Wresinski.

Pour être bref, la crise actuelle de la représentation vient de la place excessive qu’y tient aujourd’hui la représentation des intérêts catégoriels. La politique s'analyse aujourd'hui comme un marché où le professionnel de la politique, capable d’introduire des demandes en termes adéquats auprès du gouvernement, de l’administration ou du législateur, s’efforce d’y intégrer les demandes, les exigences et les attentes du plus grand nombre de catégories possibles. Dans cette optique, chaque individu ayant une multitude d’intérêts liés à ses différents rôles et caractéristiques (il est un professionnel de tel secteur, de telle compétence, de tel lieu de résidence, ayant des enfants dans tel type d’enseignement, etc) se présente sur le marché des demandes à travers une multitude de canaux aux intérêts parfois contradictoires. La représentation politique les intègre en les rendant cohérents : par exemple, en entendant et les demandes d’amélioration des conditions d’enseignement et les demandes de faible fiscalité.

Ce niveau de la représentation a aujourd’hui le plus de poids. Plus l’administration a le souci de prévoir son intervention et d’évaluer l’impact de son action, plus elle a besoin de cette représentation des catégories qu’elle administre en face d’elle.

Malheureusement elle fait souvent représenter les usages, en particulier les plus défavorisés, par les services publics et privés dont ils dépendent, souvent sans choix.

Au-delà de la représentation des intérêts, il y a « la mystérieuse alchimie par laquelle le politique ramène la multitude à l’unité7 », ramène des millions de citoyens aux intérêts disparates et contradictoires à l’identité d’une ville ou d’une nation. Là, l’individu citoyen n’est pas d’abord représenté du fait de ses intérêts. Ce qui est représenté, c’est la communauté, la cité, dont le citoyen est membre. L’élection accrédite la capacité des représentants de dire ce qu’est cette communauté et son projet et de mobiliser les citoyens pour sa mise en œuvre.

Mais dans cette représentation de l’unité de la cité, de la communauté, les plus pauvres ne sont-ils pas hors les murs ? Dans un ailleurs qui est seulement l’oubli et le silence résultant du mépris. Pour le père Joseph, il fallait faire monter au peuple reconnu à Noisy « les marches de l’Elysée, du Vatican, de l’ONU. » « J’ai été hanté par l’idée que jamais ce peuple ne sortirait de la misère aussi longtemps qu’il ne serait accueilli, dans son ensemble, en tant que peuple, là où discutaient et débattaient les autres hommes. » Si ce peuple, loin de réclamer de quelconques attributs de souveraineté, doit être reconnu comme présent collectivement dans l’unité de l’entité politique, ce n’est pas pour demeurer dans sa situation de misère. C’est parce que la division de la société, créée par son histoire de misère et de disqualification politique est une meurtrissure qui doit être assumée pendant des générations pour être dépassée. Elle se compare aux dégâts qu’ont pu laisser l’esclavage, le racisme et les autres violations historiques des droits de l'homme dans les nations où elles ont été instituées.

En créant le mémorial du Trocadéro dédié aux victimes de la misère, le père Joseph avait aussi cette conviction : cette dalle doit rappeler à toute communauté humaine que la multitude retrouve une unité profonde autour des plus faibles. Au lieu d’exclure comme victimes émissaires ceux qui souffrent de la violence de l’ordre imposé par les autres, la communauté peut se réunifier autour du refus de cette souffrance. Le prouvent les prises de conscience des après-guerres. Cela suppose que cette souffrance et son refus soient rendus présents à la conscience de tous. L’acceptation actuelle de taux de chômage incroyablement élevés montre que cette démarche ne va pas de soi. Mais, à l’inverse, ce qu’on appelle parfois le « Charity business » et qui occupe malheureusement aussi l’espace public des pauvres révèle l’existence de bases d’une compassion collective.

J’en appellerai à Hanah Arendt pour faire comprendre le troisième niveau de la représentation qui me paraît ici fondamental et qui a déjà été évoqué dans la référence aux divers rassemblements du Quart Monde avec des citoyens de toutes appartenances sociales et idéologiques. A la fin d’un article sur la vérité et la politique8, elle écrit : « J’ai parlé comme si le domaine politique n’était rien de plus qu’un champ de bataille pour des intérêts partiaux et adverses où rien ne compterait que le plaisir et le profit, l’esprit partisan et l’appétit de domination. Comme si, moi aussi, je croyais que toutes les affaires publiques étaient gouvernées par l’intérêt et le pouvoir. » Elle ajoute : « Dans cette perspective, nous restons dans l’ignorance du contenu réel de la vie politique : de la joie et de la satisfaction qui naissent du fait d’être en compagnie de nos pareils, d’agir ensemble et d’apparaître en public, de nous insérer dans le monde par la parole et par l’action, et ainsi d’acquérir et de soutenir notre identité personnelle et de commencer quelque chose d’entièrement neuf. »

Elle souligne ailleurs9 que, dans la société d’aujourd’hui, la tendance est de dévaloriser cette dimension de la politique au profit exclusif de la considération du progrès de la société marchande et de l’enrichissement privé « qui exclut les hommes en tant qu’hommes et exige que les hommes ne se fassent voir que dans le privé de leur famille ou l’intimité de leurs amis. »

En partant d’une fraternité très exigeante, le père Joseph a été amené sur ces différents terrains où la politique trouve sa noblesse. Il a eu l’audace de vivre sa citoyenneté en s’arrimant aux plus pauvres et en puisant dans son engagement de prêtre la force d’aller toujours plus loin dans la communion à leur humanité.

Au-delà de toute confession, au-delà des échecs de certains systèmes politiques et des soi-disant victoires des autres, nous voici introduits à une vision d’avenir des exigences de la démocratie. Les plus pauvres nous conduisent ici au cœur de la protection de la vie publique comme aussi, il faudra en traiter un jour dans cette revue, au cœur de la vie privée.

Notes

1 Voir encadré dans l'article de Anne Sourdel, dans ce numéro.

2 Par exemple, la communication de Pierre Rosanvallon. « Les pauvres sont-ils représentables ? » ou la synthèse de l’atelier "Pratiques sociales et œuvres sociales des XIXème et XXème siècles. Formes d’exclusion", par Marc-Henri Soulet.

3 In « La violence faite aux pauvres », revue Igloos n° 39-40, janvier-avril 1968.

4 « Heureux vous les pauvres », père Joseph Wresinski, Ed. Cana, Paris, 1985.

5 « Le père Joseph Wresinski », Alwine de Vos van Steenwijk, Ed. Science et Service Quart Monde, Paris, 1989.

6 Baraques de forme semi-cylindriques en fibro-ciment.

7 « De la représentation », François d’Arcy et Guy Saez, introduction aux actes du Congrès de l’Association française de science politique sur ce thème à Grenoble en 1984.

8 « Vérité et politique », in « La crise de la culture », Hanah Arendt, Gallimard, Folio essais, traduit de l’anglais sous la direction de Patrice Lévy.

9 "La condition de l’homme moderne", Hanah Arendt, Calmann-Lévy, Agora, traduit de l’anglais par Georges Fradier.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Pour une protection de la vie publique », Année 1990, Revue Quart Monde, Les plus pauvres, sont-ils représentés ?, Dossier, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3824.
Auteur

Louis Join-Lambert

Louis Join-Lambert, né en 1947, a fait des études d’économie et de science politique avant de rejoindre le volontariat du Mouvement ATD Quart Monde en 1971. Il a participé à de nombreuses recherches de l’Institut de recherche et de formation aux relations humaines, dont il est le directeur depuis 1980. Il est aussi rédacteur en chef de la Revue Quart Monde.

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