Dossier

Une représentation attendue

Carl Egner
  • publié en novembre 1990
Résumé
  • Français

Voir des personnes s’engager avec les plus abandonnés, découvrir ce que ceux-ci endurent, cela ne laisse pas indifférent. En effet, partout des personnes cherchent à mieux comprendre afin de rejoindre les plus pauvres dans leur refus de la misère. C’est notamment le cas des enfants.

Index

Index chronologique

1990/4
Texte intégral

Les premiers volontaires du Mouvement ATD Quart Monde vinrent à New York en 1964 pour travailler avec « Mobilization For Youth », organisation de lutte contre la pauvreté situe alors dans le « Lower East Side », un des quartiers les plus misérables de cette ville. Deux ans de participation à ce projet leur permirent de mieux situer les plus pauvres du quartier  et de trouver un mode d’implantation qui les mettrait en lien durable avec eux.

S’attacher aux populations les plus pauvres

Les volontaires habitèrent sur place, créèrent alors un lieu de rencontre pour les enfants après les heures de classe, puis une pré-école  dans la 4ème rue du « Lower East Side. » Ces actions ont été le point de départ d’une longue histoire de partenariat entre des familles très pauvres de New York et les volontaires du Mouvement Quart Monde.

Au fur et à mesure des années, les actions du Mouvement se sont modifiées et développées en fonction des besoins et des espoirs exprimés par ces familles et par des personnes qui se sont jointes à l’équipe, mais les volontaires restaient un point fixe dans ce quartier qui voyait des actions de lutte contre la pauvreté naître et disparaître.

En 1970, l’environnement de la 4ème rue a changé de façon spectaculaire : de nombreux immeubles brûlés ou en ruines étaient rasés, le prix des loyers augmentait. Alors, les familles très pauvres ont du déménager, laissant la place à des familles aux revenus plus importants. Certaines purent retrouver un logement modeste dans le quartier, quelques-unes durent partir dans d’autres quartiers de New York, et même jusqu’à Philadelphie ou Syracuse. Beaucoup furent accueillies provisoirement dans un « Welfare Hotel »,1 pour une durée d’un mois en attendant un relogement le plus souvent dans des quartiers pauvres.

Mais après 1980, la crise municipale du logement social s’aggrava. Les gens ont continué à devoir déménager, mais n’ont plus trouvé à se reloger. De plus en plus de personnes seules et même des familles entières se sont retrouvées à la rue. Les pouvoirs publics ont alors investi beaucoup dans les « Welfare Hotel », où les familles ne disposaient que d’une chambre et vivaient dans des conditions inhumaines. Mais comme il n’y avait pas eu de construction d’habitations permanentes aux loyers abordables pour les pauvres, le « Welfare Hotel » est devenu une solution de plus en plus durable, souvent sans issue.

Dans la 4ème rue, la population changeant, la plupart des structures se sont adaptées à cette nouvelle population. L’équipe du Mouvement, elle, fut très soucieuse de rester aux côtés des plus pauvres, et pour cela modifia son action pour maintenir le contact avec les familles relogées en dehors du « Lower East Side. » Elle visita les familles dans les nouveaux quartiers apportant les nouvelles des uns et des autres, le journal du Quart Monde. Elle les rassembla aussi dans la nouvelle Maison Quart Monde.

A chaque rencontre, les volontaires apportaient des livres pour lire avec les enfants. Les familles pensèrent que d’autres enfants du quartier pourraient aimer se joindre à eux. Les volontaires se mirent donc à s’installer régulièrement avec leurs livres dans la rue ou les entrées des immeubles. Et c’est ainsi que commencèrent les premières bibliothèques Tapori.

Mais pour comprendre Tapori et son histoire aux Etats-Unis, il faut parler d’un autre aspect de l’action de l’équipe qui a aussi existé dès le début.

Faire connaître et aimer les plus pauvres

La correspondance personnelle avec des amis  rencontrés en toutes occasions a tenu une grande place. Les familles les plus pauvres demandent au Mouvement, à New York comme ailleurs, de donner de la crédibilité à leur refus de la misère. Le père Joseph a toujours considéré que cela demandait de faire comprendre cette misère et son refus à chaque être humain personnellement. C’est ainsi que démarra le mouvement d’enfants Tapori. En 1974, une mère de famille de la « middle class » du Wisconsin avait rencontré des volontaires du Mouvement Quart Monde et un peu découvert ce que vivait la population avec laquelle ils agissaient. Très impressionnée, elle souhaitait que ses propres enfants, qui ignoraient pratiquement tout de la pauvreté, puissent apprendre ce que les volontaires découvraient avec les enfants très pauvres de New York.

Au début, les volontaires ont répondu à sa demande en écrivant régulièrement aussi bien à ses enfants qu’à elle. Bientôt, ces lettres se sont transformées en journal Tapori, que cette femme faisait imprimer et envoyer de chez elle.

Aujourd’hui, le journal Tapori américain contribue – ainsi que ceux d’Europe et d’Asie du Sud-Est – à mettre les enfants en contact les uns avec les autres par-delà les frontières de leurs pays mais surtout par-delà celles de leurs milieux sociaux et culturels. Aux Etats-Unis, il est envoyé à deux mille lecteurs de quarante Etats. Des groupes Tapori animés par un adulte prennent naissance à partir d’une classe et de son enseignant, à partir d’une mère de famille qui le propose à ses enfants et à leurs copains, à partir d’une paroisse… Ils lisent le journal chaque mois et participent aux activités Tapori.

Le Mouvement Tapori continue à se construire en écrivant des milliers de lettres personnelles aux enfants qui s’adressent au journal. Ces lettres contiennent des éléments sur la vie des familles et des enfants avec lesquels les volontaires sont directement engagés, ainsi que ce que réalisent les enfants de tous milieux pour faire reculer l’exclusion et la misère, pour bâtir l’amitié et devenir des « Champions du bonheur. »

Le choix des « Welfare Hotel »

Depuis quelques années, l’action de l’équipe s’est étendue aux « Welfare Hotel. » En 1986, une famille, amie des volontaires, vivait à East New York dans un building délabré, devenu une plaque tournante pour les dealers et les délinquants. Une nuit de violence, cette famille dut même se réfugier dans les bureaux de la police. Elle fut relogée dans un « Welfare Hotel » situé dans un quartier de très mauvaise réputation.

La famille demanda à l’équipe d’y animer une bibliothèque de rue pour les enfants. L’autorisation de l’administration du « Welfare » ne fut pas accordée pour cet hôtel, mais pour un autre, plus petit, qui abritait une centaine de familles à Harlem.

L’équipe n’y connaissait personne, mais toutes les familles qu’elle avait côtoyées au cours des années avaient elles-mêmes vécu dans de tels hôtels, ou connaissaient des parents, des amis qui y séjournaient. Elles étaient toutes d’accord pour dire que c’étaient des endroits terribles, représentatifs de la vie des plus pauvres et que le Mouvement devait y être présent. Elles ont soutenu le projet tout en sachant que, de ce fait, les volontaires seraient moins disponibles pour elles.

Cette bibliothèque Tapori était aussi la leur, même si elles n’y participaient pas directement.

La représentation par les enfants

Cette bibliothèque Tapori s’ouvrit donc à Harlem quelques mois plus tard : c’était une nouvelle aventure. Pour la première fois, elle ne se déroulait pas dans la rue mais dans l’entrée de l’hôtel, petite, bruyante et sale. C’était un lieu de passage mais le seul lieu de rencontre des enfants qui n’osaient pas aller dehors et qui ne pouvaient pas jouer dans l’unique chambre dont disposait leur famille. De plus, cela permettait aux parents, qui n’auraient pas osé entrer dans une pièce close, de s’arrêter. Les premiers mois se passèrent à lire et à dessiner avec les enfants, assis par terre sur les couvertures.

Puis la confiance se développant, on commença des projets plus élaborés. Par exemple, les enfants ont conçu puis construit une maquette de la ville Tapori, une ville idéale. Une ville qui leur permettait de parler très concrètement de ce qui leur paraissait inacceptable dans leur condition présente. Entre eux d’abord, puis des adultes : cette maquette fut exposée dans l’hôtel, puis à la bibliothèque municipale, à l’Université, lors d’un colloque à l’ONU sur l’année des sans-abri…

Ainsi par  cette action les enfants du « Welfare Hotel » commencèrent d’être véritablement les représentants du Quart Monde. Mais ils le furent d’autant plus que les enfants d’autres milieux, à travers les échanges Tapori, reprenant leurs arguments les faisaient leur : « Si je devais vivre dans si peu d’espace avec deux frères et mes parents, ce serait la bagarre toute la journée », disait l’un d’eux. Les enfants s’imaginent à la place des uns ou des autres avec facilité. Ils n’ont pas encore à vaincre toutes les résistances des adultes pour qui un tel exercice est une mise en cause de soi-même. Les réactions de ces enfants montraient aussi que tous les enfants, à partir de ce que vivaient des enfants très pauvres, pouvaient exprimer les choses essentielles auxquelles ils aspiraient comme vivre en famille et dans la sécurité, apprendre, être utile…

Le père Joseph Wresinski disait souvent : « Il faut changer le cœur des hommes et des femmes. » Rien ne peut changer pour les très pauvres tant que d’autres ne les reconnaissent  pas et ne les traitent pas en véritables êtes humains, de même dignité et de même valeur que tout un chacun.

Cette reconnaissance entre enfants s’est doublée d’une reconnaissance de leur démarche et de leur espérance par des responsables de l’enfance. Par exemple, en 1986, le mouvement Tapori, par son journal, a demandé à tous les enfants d’économiser ou de gagner des « pennies » et de les envoyer en don à l’Unicef, à l’occasion de son quarantième anniversaire. Les enfants des bibliothèques de rue de New York ont eux aussi récolté des « pennies » et une délégation est allée les donner directement à M. James Grant, directeur général de l'Unicef. M. Grant  fut si touché de ce geste qu’il interrompit une session du Bureau exécutif de l’Unicef, pour annoncer aux participants venus du monde entier ce que les enfants avaient fait et les citer comme exemple pour le futur. Il a reconnu publiquement que tous les enfants, même les plus pauvres, peuvent en aider d’autres.

Contrairement à ce que l’on pense en général, la représentation des pauvres est une attente de beaucoup de nos concitoyens. Cela est très clair au niveau des enfants. Le mouvement Tapori, tout comme les bibliothèques Tapori, avec leur message simple et naturel de communication et de partage entre tous les enfants, en partant toujours et avant tout des enfants les plus pauvres, est un exemple pratique de ce genre de représentation.

Notes

1 Hôtel privé loué par la mairie et les services sociaux pour héberger provisoirement des familles à la rue.

Pour citer cet article Carl Egner, « Une représentation attendue », Année 1990, Revue Quart Monde, Les plus pauvres, sont-ils représentés ?, Dossier, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3821.
Auteur

Carl Egner

Carl Egner, Américain né en 1959, marié, deux enfants. Etudes en histoire. Devient volontaire du Mouvement Quart Monde en 1983. Après des stages en France et au Sénégal, il rejoint l’équipe de New York en 1986. Il participe actuellement à la rédaction des rapports sur la démarche Wresinski, pour l’Angleterre et les Etats-Unis.

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