«L’eau pour tous… C’est possible»

Gérard Payen

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Gérard Payen, « «L’eau pour tous… C’est possible» », Revue Quart Monde [Online], Dossiers & Documents (2002), Online since 18 October 2010, connection on 06 May 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4811

Je voudrais vous livrer un témoignage sur l’action d’une entreprise liée à la pauvreté d’une manière très différente de ce qui a été évoqué précédemment. Cette action se déroule dans des pays en développement, autrefois appelés pays du Tiers-monde.

Cette action n’est ni marginale ni secondaire dans notre entreprise ; au contraire elle est au cœur de notre stratégie, de notre activité. Elle consiste à fournir l’accès à l’eau potable et à permettre l’évacuation des eaux usées.

Index de mots-clés

Biens communs, Eau

L’accès à l’eau est un besoin essentiel pour vivre

Dans les pays les plus pauvres, des personnes consacrent plusieurs heures par jour pour aller chercher de l’eau potable. Une analyse faite en Afrique du Sud montre qu’une famille y consacre en moyenne quatre heures par jour.

L’entreprise Ondeo que je dirige peut être classée parmi les entreprises dites multinationales. À ce jour, à travers le monde, elle alimente en eau environ cent quinze millions de personnes. Notre métier et unique activité est de fournir un réseau pour l’accès à l’eau potable et pour l’assainissement. Nous travaillons dans les pays développés mais aussi beaucoup dans les pays en développement où se trouve la moitié de nos consommateurs. La moitié de nos collaborateurs y travaille, soit plus de trente mille personnes actuellement. Nous intervenons sur tous les continents.

Dans les pays en développement (PVD), beaucoup de personnes vivent dans des situations de précarité matérielle (bidonvilles, ...). Parmi la douzaine de nos plus gros contrats totalisant quarante cinq millions de personnes desservies en eau, la population des PVD en dessous du seuil de pauvreté représente 30% de nos clients, soit neuf millions de personnes.

Buenos Aires, Casablanca, Cordoba, Djakarta, La Paz – El Alto, Limeira, Manaus, Manille, Santa Fé, Santiago, zones rurales en Afrique du Sud

Population totale : 44 892 000

Population desservies : 33 216 000

Total bas-revenus : 13 144 000

Bas-Revenus desservis : 8 831 000

Ces quelques chiffres nous montrent clairement la nature de nos enjeux. Dans les villes où nous travaillons, un nombre significatif de la population, environ un quart, n’a pas l’eau courante ; environ un tiers vit en dessous du seuil de pauvreté défini par les normes internationales. La majeure partie de cette population ne bénéficie donc pas de l’eau courante et vit dans des bidonvilles.

Pourquoi une entreprise privée comme la nôtre intervient-elle au niveau des bidonvilles ? Nous pourrions imaginer qu’il serait logique pour notre entreprise recherchant le profit de s’intéresser exclusivement aux quartiers riches, aux personnes qui consomment beaucoup d’eau et de délaisser les bidonvilles dans lesquels, a priori, il n’y a pas d’eau. En fait, nous avons plusieurs raisons pour agir à l’inverse.

La première raison est de vouloir respecter nos engagements contractuels. Lorsqu’une ville nous demande de gérer l’eau pour cinq cents mille, un million ou dix millions de personnes comme Buenos Aires, l’enjeu est de fournir une alimentation en eau potable à tout le monde. Il s’agit d’une mission qui nous est confiée. Elle n’est pas toujours politiquement exprimée comme telle mais contractuellement elle est extrêmement claire. L’accomplissement de cette mission peut prendre quinze ans mais l’objectif est de pouvoir fournir toute la population.

La deuxième raison est la suivante : l’eau est un sujet qui intéresse et concerne chacun d’entre nous. Pour notre entreprise privée qui exerce un service public, il s’agit, pour ainsi dire, d’une question de survie. Si nous n’avions pas un engagement vis-à-vis de la collectivité, si nous n’apparaissions pas comme une entreprise qui se préoccupe de la population, nous serions rapidement éjectés.

Enfin, une troisième raison concerne directement notre choix politique car nous avons décidé délibérément d’intervenir dans les pays en développement. Aujourd’hui, après nos diverses expériences, nous nous sommes rendus compte de la faisabilité de projets qui nous semblaient au départ irréalisables.

Aujourd’hui, notre mission « L’eau pour tous » est devenue la raison d’être de notre entreprise et une fierté pour nos collaborateurs.

Comment une entreprise comme la nôtre peut-elle se permettre de répondre aux besoins très divers des populations ? Toute personne vivant sur notre planète vit grâce à l’eau. Par contre, les personnes qui vivent en ville sont obligées d’acheter l’eau. Toutes les études le prouvent, le litre d’eau acheté à des marchants ambulants est dix à vingt fois plus cher que l’eau du robinet, sans mentionner l’eau minérale qui est cinq cents fois plus chère. La dépense est donc significative pour les familles plus pauvres. Nous constatons que les familles les plus pauvres ont un budget conséquent consacré à l’eau, y compris dans les pays en développement. Lorsque les pouvoirs publics s’organisent pour pouvoir alimenter en eau potable toute la population, concrètement la situation des personnes s’améliore. À Manille, après l’installation d’un robinet d’eau par famille pour un bidonville d’environ trois cents mille personnes, une étude sociologique nous montre que la consommation d’eau a quadruplé, que l’hygiène s’est améliorée et que la dépense mensuelle d’eau a baissé. Ces chiffres expliquent pourquoi l’approvisionnement d’eau de ces populations est possible.

Pour autant, la réalisation de ce type de projet n’est pas forcément facile. Notre entreprise a rejoint un certain nombre d’ONG en disant que le droit universel d’accès à l’eau doit être reconnu. Ce sujet a été débattu de manière parfois controversée dans plusieurs enceintes. Nous pensons qu’il faut reconnaître ce droit car l’eau est essentielle pour vivre et tout le monde doit y avoir accès. Plus modestement, au niveau de notre entreprise, notre métier consiste chaque jour à transformer concrètement ce droit en réalité.

Nos réalisations à La Paz, Manille, Buenos Aires, Casablanca ou même dans les régions rurales d’Afrique du Sud, montrent que des solutions durables existent, y compris pour les populations les plus démunies.

Développement urbain

En 2015, vingt trois des trente plus grandes villes du monde se trouveront dans les pays en développement. Environ 45% des habitants des villes des nations en développement habitent dans des habitats précaires. (Source : UNCHS)

Pour pouvoir développer des projets dans les bidonvilles, nous avons mis en place un programme interne de recherche intitulé « L'eau pour tous ». L’objectif à atteindre est de trouver des solutions, des moyens pour pouvoir fournir durablement des services d’eau et d’assainissement qui soient adaptés aux besoins et aux moyens des quartiers défavorisés. Notre offre suppose des contrats qui permettent un équilibre économique satisfaisant.

Une approche structurée nous a permis d’établir des comparaisons grâce à un réseau international concernant la gestion, le partage des expériences de terrain et des projets pilotes. Cette recherche n’a pas été suivie uniquement dans les bureaux d’étude mais également avec les populations concernées.

Nous avons finalisé un rapport de recherche élaboré en collaboration avec la Banque Mondiale où nous présentons les résultats de nos travaux concernant les solutions concrètes pour l’alimentation en eau dans les quartiers pauvres. Je voudrais insister sur un point de ces résultats. Pour fournir de l’eau potable dans un bidonville qui ne possède jusqu’alors aucun réseau, il faut travailler avec de multiples acteurs : les communautés pauvres grâce à l’intermédiation d’associations ou d’ONGs, les autorités publiques, les opérateurs privés locaux.

Prenons, par exemple, le projet Buenos Aires en Argentine. Nous avons recherché des solutions techniques adaptées aux quartiers à faible revenu. Dans certains cas, les populations nous ont demandé de participer aux travaux pour abaisser les coûts. Nous avons constitué des équipes (supervisées par des spécialistes de chantiers) avec les habitants des bidonvilles pour creuser des tranchées et poser des tuyaux. Ceci a donné lieu à des résultats spectaculaires : à Buenos Aires, nous avons raccordé au réseau huit cents mille nouveaux clients à faibles revenus entre 1994 et 2000.

La Paz est la capitale de la Bolivie, l’un des pays les plus pauvres de l’Amérique latine. La proportion de la population ayant accès à l’eau potable était de 70% en 1997. Nous avons atteint en 2001 notre objectif : les 100%. Voici quelques indications concernant les méthodes que nous avons utilisées. Les zones non desservies en eau potable étaient des lieux de regroupement d’immigrés venant de la campagne, des zones éloignées du centre ville. Nous avons recherché avec les habitants des solutions économiques pour leur amener l’eau courante. Nous nous sommes rendus compte que, contrairement à la tradition de faire passer des conduits sous les rues et de les raccorder à chaque habitation, nous pouvions diminuer les longueurs de conduits nécessaires en les faisant passer directement à travers les propriétés privées. Nous avons pu réaliser ainsi des économies considérables sur les coûts.

Nous avons travaillé avec les familles concernées pour savoir dans quelles conditions elles désiraient recevoir l’eau (où mettre le robinet ? dedans ? derrière la maison ?). Il nous fallait aussi leur permettre d’obtenir l’équipement adéquat comme les éviers et les sanitaires pour un minimum d’hygiène. L’entreprise déléguée par les pouvoirs publics n’avait pas pour mission une telle tâche. Pour le financement, nous avons mis au point des contrats adaptés aux familles pauvres : micro-crédit, facilités de paiement, assistance technique, appui à l’organisation communautaire et formation.

Voici donc quelques étapes du projet concernant l’identification des acteurs et les caractéristiques des zones. La signature des accords et la présentation des plans ont donné lieu à d’innombrables débats avec de nombreux participants. Lorsque nous étions d’accord sur la manière de procéder, nous avons commencé le projet avec les populations en leur proposant des formations à grande échelle pour la construction, l’utilisation et la maintenance des installations. Elles ont pu ainsi s’organiser pour gérer à moindre coût les repas en commun pendant les travaux.

Pour le projet d’approvisionnement et d’assainissement de l’eau à Manille, nous avons utilisé d’autres systèmes. Ce pays ne connaît pas de températures trop basses, il n’est donc pas nécessaire d’enterrer les conduites d’eau. Le coût d’installation des tuyaux au raz du sol avec un robinet et un compteur par famille, a donc été relativement faible.

En exprimant ma motivation personnelle lors de ce projet, je n’oublierai jamais le sourire des habitants d’un bidonville qui ont vu pour la première fois l’amorce du réseau d’eau dans leur quartier. C’est extraordinaire de voir comment cela change la vie des personnes.

Conclusion

L’entreprise Ondeo est aujourd’hui l’une des trois filiales mondiales du groupe Suez. La moitié de son activité est dirigée vers les pays en développement.

La desserte en eau et en assainissement des zones urbaines à faibles revenus est économiquement et techniquement réalisable lorsqu’une approche multidisciplinaire et orientée vers les communautés est adoptée.

Le potentiel d’intervention du secteur privé est important. Sa capacité à développer des infrastructures et des services pour les quartiers à faibles ressources économiques représente une valeur ajoutée importante. Cette approche doit inclure :

- une politique sociale, orientée vers les besoins spécifiques des clients

- des technologies économiques

- des mécanismes de financement appropriés

- un partenariat réel avec les autorités locales et les communautés.

À l’échelle de la planète, aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes n’ont pas un accès satisfaisant à l’eau potable et plus de deux milliards et demi de personnes n’ont aucune évacuation des eaux sales. Malgré l’objectif officiel des Nations Unies de réduire ce chiffre de 50% dans les quinze prochaines années, malgré les conclusions des conférences internationales qui sont unanimes pour proclamer l’urgence de la situation, peu d’actions nouvelles sont engagées. En fait, le nombre de personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable est totalement stable depuis dix ans.

En tant qu’entreprise, notre groupe Suez s’est permis de lancer, fin 2001, un appel à tous les gouvernements pour que l’alimentation en eau redevienne une priorité internationale et pour que des moyens adéquats soient enfin mis en œuvre. L’eau est à la base de la vie de chaque personne. Elle est importante pour l’hygiène : 80% des maladies sont véhiculées par l’eau. L’eau est aussi importante pour le développement économique. Contrairement à ce qui est dit, aucune amélioration sensible n’est visible dans les pays en développement. Il s’agit d’un cri d’alarme mais également d’un message d’espoir car nous savons qu’il y a des solutions qui fonctionnent durablement. Notre entreprise n’intervient que dans le cadre de contrats de long terme de vingt ou trente ans et nous ne pouvons nous permettre de proposer des solutions valables pour un an seulement. Une initiative politique mondiale nouvelle est nécessaire pour gagner la « vraie bataille de l’eau », celle de l’eau pour tous.

CC BY-NC-ND