N° 164, 1997/4   •  Le beau, chemin vers soi
Dossier

Les faire vivre par les couleurs

Nelly Schenker
  • publié en novembre 1997
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1997/4
Texte intégral

- Nota Bene : les paragraphes en italiques entre parenthèses sont des annexes.

Katharina La peinture, qu'est-ce que cela signifie pour toi ?

Nelly : Pour moi, c'est d'être quelqu'un ; même pas : une envie de ne pas être rien.

(Je fais certainement de la peinture et de la sculpture et cela depuis, toujours, depuis la première fois que j'ai dessiné ou peint, pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour grossir ; grossir pour mieux me défendre, pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible : le plus libre possible pour tâcher -avec les moyens qui me sont aujourd'hui les plus propres – de mieux voir, de mieux comprendre ce qui m'entoure, de mieux comprendre pour être le plus libre, le plus gros possible, pour dépenser, pour me dépenser le plus possible dans ce que je fais, pour courir mon aventure, pour découvrir de nouveaux mondes, pour faire ma guerre, pour le plaisir ? Pour la joi ? De la guerre, pour le plaisir de gagner et de perdre. Alberto Giacometti, Écrits, Hermann, Paris, 1990, p. 77).

Ce que j'espère un jour, c'est être libre, vraiment libre Être moi-même, je n'ai jamais pu être moi-même diriger mes affaires moi-même. Si tu n'as pas appris, tu es obligé d'avoir quelqu'un à côté de toi, tu ne peux pas te diriger, c'est exclu. Si tu n'as jamais dirigé tes affaires tout seul c'est difficile de sortir de cela ; ou bien tu fais des choses que tu ne dois pas faire. Chaque fois que je vois l'affiche « J'ai faim dans ma tête », je me dis : c est vraiment ça, c'est ça, j'ai faim dans ma tête ; c'est tout ce que je n'ai pas pu apprendre, pas pour le garder pour moi, mais pour le donner à l'autre, qu'il ait la chance d’apprendre. Surtout apprendre à écrire, savoir écrire. Si on sait écrire, on trouve le chemin vers soi-même. J’ai faim dans ma tête : j'aimerais pouvoir prendre tout et approfondir. Comment les autres ont pu faire ça, pourquoi moi je n'arrive pas ? J'essaie de trouver des chemins, à droite, à gauche, partout, pourvu que j'aie l'accès de connaître. Pour moi, c'est cela qui est important, connaître, parce que ça me manque. J'aime apprendre la peinture, mais aussi approfondir, comment c'est arrivé cette peinture, qu'est-ce qu'il y a derrière cette peinture et les mots pour parler de cette peinture, des mots qui n'existent pas pour nous ; c'est pour cela qu'il y a le « Workshop » (l’atelier) mais aussi « d'Bildgestaltig » (la mise en forme de l’image) « d'Farbelehr » (la théorie des couleurs), il y a « Gagestand und Natur » (l'objet et la nature), il y a « Vorlâsige ûber d'Kunscht » (les conférences sur l’art. Il y a tellement de choses derrière. Comment entrer dans la peinture, si tu ne connais pas ce qu'il y a derrière ?

Annelies : Je sens une grande tendresse dans vos tableaux de fleurs, mais aussi du mystère. Est-ce qu'il y a du  mystère quand vous peignez ? Vous savez, quand ça « sort », lorsqu’il n'y a rien sur la feuille...

Nelly : II faut la remplir, ce n'est pas seulement la fleur qu'on peut faire vivre, mais aussi la feuille.

Annelies : Et donc ça « sort », ça «  sort » et, tout à coup, vous êtes devant quelque chose de fin !

Nelly : Cela dépend si j'ai réussi ou pas réussi. Quelques fois cela rentre tellement en moi, je suis tellement dans l'image que je ne pense à rien autour de moi, il n'y a rien autour que l'image. J'oublie tout ce qu'il y a autour de moi quand je suis en train de peindre.

Il y a des images, en une soirée, c'est fini. Ça arrive que je sois trois quatre mois sur une image, même quand on pense qu'elle est finie, elle n'est pas finie. Avec le tableau de la vache, j'ai recommencé, recommencé, jusqu'à ce que j'aie eu ce que je voulais. C'est ce qui est bien, on peut repeindre par dessus ; avec l'huile, c'est plus difficile, mais avec l'acryl et la gouache, on peut bien retoucher, retravailler. Quand je peins, après je suis fatiguée, épuisée.

(Je trouve que peindre est une telle obsession que j'ai été forcé de faire un croquis à l'instant pour ne plus y penser.Vincent Van Gogh).

Katharina : Tu as toujours peint des fleurs ?

Nelly : Pas toujours, mais presque. La peinture, ce n'est pas de peindre comme ça n'importe quelle fleur, c'est aussi de voir comment on « pose » les fleurs, pour qu'elles communiquent entre elles... « äs Gruppli wo zäme ghôrt, wo zäme tuet schnôrrele » (un petit groupe qui tient ensemble, qui bavarde ensemble gentiment, gaiement).

(Tout, même la couleur, ne peut être qu'une création. Je décris d'abord mon sentiment avant d'en arriver à l'objet. Il faut alors tout recréer, aussi bien l'objet que la couleur. Henri Matisse).

Ce n'est pas seulement un groupe, elles sont ensemble, mais elles ne sont pas isolées, elles communiquent entre elles, et il faut faire en sorte qu'elles bougent aussi... « dass sie labet, se läbig mache, se zum Läbe erwecke, oder, au die tote Blueme chasch mache, dass si labet, im Grund gno » (il faut qu'elles vivent, les faire vivre, les réveiller à la vie, n'est-ce pas ? En fait, les fleurs mortes aussi, tu peux faire qu'elles vivent). Les fleurs surtout, ça vit, ça se parle, ça se reproduit, ça continue.... « As läbt abe » (C'est justement quelque chose qui vit, c'est un mystère).

Les fleurs, ça représente « d'Fortpflanzig » (la continuation de la vie), « d'Entfaltig » (l'épanouissement), « es Verwelke »» (un « flétrir »), « es Schtärbe » (un « mourir »), « d’Wiedergeburt » (une renaissance).

Renaître, faner : les fleurs se fanent, souvent une fleur fanée, si on la traite bien, revit, une année après elle revit. Parfois même pendant six mois, il y a des fleurs qui dorment pendant l'hiver. Qui se reposent et qui reprennent au printemps. C'est comme nous, quand on est fatigué et prend des forces. Il y a des fleurs qui tombent malades, d'autres qui vivent, c'est presque la même chose que chez les gens, comme chaque être. On peut donner des couleurs, à chaque fleur sa couleur, on peut la faire vivre ou bien on peut la faire mourir.

(La nature n'est pas en surface ; elle est en profondeur. Les couleurs sont l'expression, à cette surface, de cette profondeur. Elles montent des racines du monde. Paul Cézanne.).

On peut donner une image très vive dans les fleurs. On peut aussi redonner leur vie interne, la reproduire à l’externe. On peut les faire vivre par les couleurs, les faire par1er, les faire bouger. On peut les réveiller, les attirer, on peut tout faire avec les fleurs.

(Tout ce que nous voyons par la rétine, s'inscrit dans une petite chambre puis s'amplifie par l'imagination. Il faut trouver la quantité et la qualité de timbre pour impressionner l'œil, l'odorat et l'esprit. Faire goûter entièrement une plante de jasmin, par exemple. Trouver la quantité et la qualité des couleurs. Henri Matisse, Écrits et propos sur l'art, Hermann, Paris, 1972, p. 206).

Annelies : C'est significatif que vous peigniez des fleurs, est-ce que derrière chaque être il y a cette possibilité là... ?

Nelly : ...de s'épanouir ?

Annelies : ...de cette beauté.

Nelly : Depuis que j'arrive à rentrer dans la peinture, je pense que, si j'étais jeune, j'aimerais bien faire « Buhnenbildnerin » (celle qui peint les décors de théâtre) parce que c'est grand, c'est des tableaux immenses, on peut peindre de haut en bas, redonner en grand tout ce qu'il y a autour. Plus jeune, je crois que je ferais ce métier.

(J'aime bien le grand, parce que ça « sort ». Je n'aime pas peindre les petites choses. Je me dis pourtant quelquefois, il faut bien rentrer en soi. Pour faire petit, j'ai encore un peu de difficultés. En moi, j'ai toujours cette peur de ne pas pouvoir éclater...Tout ce qui met à l'étroit est très difficile pour moi... Peindre en grand, c'est comme un « pousser », un « éclore », un « ouvrir », n'est-ce pas, quand quelque chose est fermé, cela s'ouvre,bourgeonne...)

Annelies : Est-ce que vos tableaux sont influencés par l’état dans lequel vous êtes quand vous les faites ?

Nelly : Lorsque j'ai de bonnes nouvelles, je peins autrement, je suis plus contente, j'arrive peut-être mieux. Lorsque je ne suis pas tellement contente, ou s'il y a quelque chose en moi qui m'énerve, j'arrive aussi à peindre, mais autrement que ce que j'aurais voulu. Quelquefois même mieux, plus intense.

Souvent je pense à une histoire quand je peins, et je la mets dans ce que je peins.

Je préfère de faire la nature, de redonner ce que je vois. Parfois je regarde des fleurs et, quand je les ai mises sur le tableau, que je les ai peintes, ce ne sont pas les fleurs que j'ai vues à côté. Je ne peins pas avec les yeux, je peins avec le cœur. J'ai bien regardé, bien réfléchi, mais je n'ai pu redonner ce que j'ai vu, pas du tout.

(Je pose sur une table un bouquet de fleurs diverses pour le peindre; je veux qu'un jardinier,le tableau terminé, puisse reconnaître les diverses espèces de ce bouquet, mais je ne sais pas ce qui se passe en route, cela devient une ronde de jeunes filles. Henri Matisse).

C'était la même chose avec la tapisserie1 du père Joseph, je voyais l'image que je voulais mais c'est quand j'ai fait point par point, que cela a donné l'image qu'il fallait et quand je peins, c'est la même chose. Pourtant j'ai bien vu, mais je ne suis pas arrivée. Ça, c'est dedans, on peint plutôt avec le cœur, pas avec les yeux. En dedans, on ne vit pas la même expérience, pas la même misère, c'est dedans, c'est s'exprimer avec ce qu'on est. Ce que la main met sur le papier, ce que le pinceau et les couleurs mettent sur la feuille de papier, ce n'est pas ce qu'on voit avec les yeux. Ou alors je devrais d'abord dessiner vraiment la fleur mais pas la peindre, parce que peindre ce n'est pas dessiner, ce n'est pas la même chose. « Die Amaryllis si wunderbar usem Pinsel usecho, si si würklech guet grote, das hät i ja au nid dänkt. » (Ces amaryllis sont magnifiquement sorties du pinceau, elles sont vraiment bien réussies, cela je ne l'aurais jamais pensé.)

(Savez-vous que l'homme n'a qu'un œil, qui regarde et enregistre tout; cet œil, comme un superbe appareil photographique, fabrique de minuscules petits clichés très précis, tout petits ; en possession de ce cliché, l'homme se dit : cette fois-ci, je connais la réalité des choses et le voilà tranquille pour un instant.

Puis lentement se superposant à ce cliché, un autre œil surgit, invisible, qui, lui, fabrique de toute pièce un autre cliché. Alors notre homme n'y voit plus clair, un combat s'engage entre le premier œil et le deuxième œil, la lutte est acharnée, finalement le deuxième œil a le dessus, fait prisonnier le premier œil, sans discussion au poteau ; dominant la situation le deuxième œil peut continuer désormais son travail, élaborer son propre tableau selon les lois de la vision intérieure, cet œil unique se trouve ici.  [Et Matisse montre le sommet de son crâne.] Henri Matisse, op. cité, p. 206).

Parfois cela arrive, cela me fait mal, dans des réunions Quart Monde qu'on prenne ce que je fais pour un hobby. Ce n'est pas un passe-temps, c'est beaucoup plus que cela, pour moi, c'est une vie derrière. Cela, même entre nous, certains ne le comprennent pas. Ce n'est pas méchamment, mais ils ne connaissent personne qui fait cela comme métier, ils ont toujours pensé que ce sont ceux qui sont riches qui peuvent faire de la peinture à côté.

C'est une méconnaissance de croire que c'est un passe-temps. Non, en tout cas pas pour moi : c'est me développer, pouvoir montrer qu'on est capable de faire quelque chose.

Cette table, j'en suis l'esclave. Parfois je me dis : quelle belle journée ! Comme il serait agréable de faire une petite promenade : aller non loin d'ici voir Rouault ou Bonnard ! Mais je pense à la couleur qui sécherait sur la toile, je suis enchaîné à l'ouvrage, et si je m'en éloigne, me voila dévoré de remords. Ainsi, chaque soir, je ne puis m'endormir qu'après avoir préparé le travail du lendemain. J'ai fait corps avec la peinture comme une bête avec ce qu'elle aime.

Henri Matisse

(La couleur surtout, et peut-être plus encore que le dessin, est une libération. Henri Matisse, op. cité, p. 202).

Qu'est-ce qu'il y a derrière cette peinture et les mots pour parler de cette peinture, des mots qui n'existent pas pour nous ?

Notes

1 Comment faire pour que les gens comprennent ce que le père Joseph a fait ? Puis comment encourager de nouveaux volontaires à connaître encore mieux l’histoire ? Et c’était aussi pour ceux qui ne savent pas lire et écrire. La maison de Méry, où se trouve la tapisserie, c’est pour tout le monde.

J’ai brodé de huit à dix-huit ans, plus ou moins enfermée, pendant que les autres allaient à l’école. Mais je n’avais jamais brodé la biographie de quelqu’un. On m’avait donné des phrases, moi je voulais montrer ce que le père Joseph avait fait. Alors j’ai commencé à faire des petits dessins, mais je me suis vite rendu compte que je ne pouvais pas broder d’après le dessin, que je devais broder directement et je me suis lancé point par point. Je n’ai pas défait un seul point, pas un seul, pas un seul point. Point par point. Je pense que c’est vraiment la main du père Joseph qui m’a guidée.

J’ai commencé en 1989, j’ai pris deux ans pour la finir. Même après, quand j’avais fini, j’étais vraiment étonnée que j’aie pu faire quelque chose comme ça.

J’ai fait des nuits entières. J’ai brodé des nuits entières, pour avoir la paix d’être loin.

Pour citer cet article Nelly Schenker, « Les faire vivre par les couleurs », Année 1997, Revue Quart Monde, Le beau, chemin vers soi, Dossier, mis à jour le : 17/11/2010,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4916.
Auteur

Nelly Schenker

Nelly Schenker, Suisse, membre et militante du Mouvement ATD Quart Monde. Elle témoigne en tant  que représentante des familles les plus pauvres lors d'événements nationaux et internationaux. Elle suit actuellement des cours de peinture à la Gewerbeschule de Bâle.

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