Lorsqu'une vague ourlée d'écume…

Jean-Claude Caillaux

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Jean-Claude Caillaux, « Lorsqu'une vague ourlée d'écume… », Revue Quart Monde [Online], 164 | 1997/4, Online since 05 May 1998, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4917

Index chronologique

1997/4

- Nota Bene : les paragraphes en italiques entre parenthèses sont des annexes.

Dans ce monde trempé de larmes, disait le passant, comment écouter encore la voix du violoncelle chanter le corps des choses, comme la voix d'une autre voix ? Goûter la beauté, comme l'abondance des sources ou l'invocation du vent ? C'est lâchement oublier ceux qui cherchent passage et demeure !

(Comment voulez-vous que nous ne pensions à des belles choses, corps quand nos yeux n'ont jamais que des misères ! Cité dans père Joseph Wresinski « ATD Quart Monde ou la parole d’un peuple », Projet, 133 (1979), p. 363)

Avec quelque conviction, un autre passant pensait que (dans) la voix du poète chante, ou devient, un avenir du monde. Par et pour tous. Et que, comme le vent dans l'arbre, la beauté épouse la terre. Petite lampe sur la mer, par laquelle advient la liberté du rêve et de la parole, l'espace où voyage le désir.

Chimère et illusion, martelait le premier de sa voix trop assurée ! Fuite, refuge, irresponsabilité ! Rêve, comme il vient d'être dit ! Peur d'affronter le monde !

(Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la beauté.

René Char, Fureur et mystère, « Feuillets d'Hypnos », n°237, Paris, Gallimard (Coll. « Poésie »), 1971, p. 149.)

Il n'y a rien à expliquer, suggérais-je, à voix blanche. Non plus qu'à dire. Il faut vivre (est-ce le mot ?) le qui-vive de la beauté, - au risque sinon de n'être que navigateur aveugle entre l'ombre et la source !

C'est que... (comment dire ?), j'ai souvenir de mon enfance, et de ce jour unique où veillait l'insoupçonnable, ligne de partage entre clair et obscur, engendrement de l'exil. Ce jour de la radicale absence, je n'en garde à présent que l'écho, dressé vers le silence, et sa toujours inlassable question. Car la beauté fut pour moi chemin de renouement. Ce qui ne prouve rien... Qui parle de preuve !

(Il était une fois un chant d oiseau..., un chant si beau qu'il me fut impossible de ne point chercher. J'ai fini par inventer, suspendue dans mon jardin, la cage où chantait un merle tout à fait ordinaire. Il était aveugle.

Le désespoir n'est jamais une réponse, il est une question.)

Quelqu'un m'en fit révélation sans jamais me l'enseigner : chemins de traverse et de halage, telle courbe sur les monts, un sentier sur la côte, à travers mille bois. De profondes clairières qui se distinguaient comme des échappées de lumière..., et qui secrètement désignaient le sourire du monde, et son sens. Le baume des baliveaux, le grain de sable sur la pierre rouge et nue. La naissance du ciel t après la nuit. La musique aussi, celle des Maîtres, comme celle des oiseaux dans l'éclat des futaies. Et les poètes, plus que tout des « alliés substantiels » (René Char), devenus proches de ma propre quête. Peut-être étais-je  triste... Espérant que sous mes pas... Mais une voix racontait, disait le monde, nourrissait de feu mes rêves. Frayait l'impossible.

Dans cet entrelac de vie, et de questions, forêts et cathédrales, couleurs et musique, tout ce qui était beau me rendait à l'espoir, et le désert rejoignait la source, comme aussi la braise rendait présent l'insaisissable. Je comprenais que la terre déchirée engendre le jardin et que...

J'hésite en écrivant..., comme on creuse le sable auprès des fontaines et se laisse conduire de l'obscur à la lumière... Car qu'entendez-vous ? C'est bien d'un enfant de sept ans, dix, douze, dont je parle, et de la beauté qui franchit la faille.

(J'ignore si c'est la réponse / - ou l'extrême espoir d'espérer. / Mais doucement, comme une clairière, un fleuve sourd du labyrinthe. Jean-Claude Renard, La lumière du silence, Paris, éd. du Seuil, 1978, p. 56.)

(Franchir la faille ne la referme pas. Jean-Claude Renard, La lumière du silence, op. cit., p. 57).

Pour autant je ne veux pas échapper à la question du passant, et je m'interroge : ces hommes, ces femmes et ces enfants qui continuent d'exister sans être, ce peuple aux racines rompues, comment et par où peuvent-ils déchirer la nuit ? Peut-on croire, et dire, que la beauté fait brèche comme l'ouverture du jour ? Il me semble, oui, je l'ai dit à l’instant. Car comment se dire encore homme et femme, si la beauté est une terre trop lointaine, interdite, et si l'on est condamné - par quel fatum ? - à errer à l'orée des terres habitables, dans l'absurde ou la laideur, « auprès de margelles dont on a soustrait les puits »1 ? Comment renaître à la parole sans naître, ou renaître, à la beauté qui libère, et devenir ainsi doué de regard et d'admiration, de respect, - comme le sel de l'orient donne à la tourbe d'être flamme ?

A Dakar, quelques semaines avant sa mort, le père Joseph Wresinski disait : « Faire la chose la plus importante qui soit, faire un homme. » 1. René Char Fureur et mystère, op.cit. n° 91, p. 110.)

La beauté, partagée entre tous, à commencer par le plus faible..., - il y a là une parole cruciale et viatique du père Joseph Wresinski -, ne serait-ce pas une garantie donnée aux visages cerclés par le malheur qu'avec eux nous voulons un changement radical ? Pas seulement l'amélioration de leur sort. Ne serait-ce pas le signe, efficace, de notre refus qu'ils soient tant et tant humiliés par l'aide et le secours, et relégués en quelque terre obscure de nos mémoires ? « La mer mêlée au soleil » dont le Voyant parle pour l'éternité2.

(Pas de pouvoir magique pour la beauté. Charmes et enchantements ne font qu'enfanter un chemin. A chaque effort ensuite de chercher passage et demeure, malgré ou dans le dédale et la douleur).

Musique, théâtre, peinture, sculpture, poésie..., le beau quelle qu'en soit la ligne est investi d'humanité, parce que constitutif de ce que nous sommes : avoir part à autre que soi, laisser s'évider en soi ces espaces de liberté où puissent se vivre les couleurs et les voix, le sourire des mots et des formes. L'enjeu en est l'engendrement d'une parole, dont la beauté serait la médiation.

(La beauté c'est comme « la certitude d'avoir été, un jour, une

fois, aimé - c'est l'envol définitif du cœur dans la lumière ». Christian Bobin, L'éloignement du monde, Paris, Lettres vives, 1993, p. 21.)

Mais alors ! quelle efficacité ? Précisément de briser le jeu des seules logiques efficaces pour laisser-être l'immensité de la promesse scellée en chaque être. Le beau (mais qu'est-ce donc ?) n'est pas un appendice, auréole de ne projets, et ne dit rien de ce qu'il faudrait faire. Il est une voix qui appelle, et invente la justice et la vérité dont sans lui le cri muet nous échapperait. C'est réellement un autre perception, une autre conscience de l'être-au-monde. Découvrir que la vie s'éveille et fertilise... Et que toujours le beau ouvre une brèche dans le cercle infernal du malentendu... Dans les mots le chant se perd, mais au fond des mots n’offusquons pas l'autre voix.

(Angélus Silesius avait raison : « La rose est sans pourquoi... » Mais à l'égal de la beauté, elle attend quelque chose de nous. Comme le « torse archaïque d'Appolon » s'adressant à Rilke : Du musst dein Leben ändem, « Tu dois changer ta vie ».)

Ai-je raison d'écrire ainsi ? Le premier passant, celui dont j'entends les sarcasmes, n'aurait-il pas raison ? Car je ne peux oublier que rien, pas même la beauté, ne doit nous détourner jamais des visages humiliés, des cris sans voix et des paroles scellées. Je n'oublie pas que le corps, le cœur et l'esprit de certains toujours sont menacés... Je sais que le beau ne peut être un alibi, quelqu'accidentel surcroît ou concession, encore moins l'aveuglement de la souffrance ou la fuite de l'injustice. Je sais aussi qu'« aucun oiseau n'a le cœur de chanter dans un buisson de questions » (René Char).

Mais la beauté demeure, et son chemin de renouement. Et l'homme le plus blessé par le malheur garde en lui comme une resserre secrète, - où se pressent comme une aube en réserve, d'où peut sourdre un espoir.

(Comment écrire ce qui détruit toute inscription ? Jean-Claude Renard, La lumière du silence, op. cit., p. 19.)

(Comment supportons-nous cette unique, cette inexorable question, nous qui n'ouvrons la porte qu'aux réponses ? Jacques Dupin, Alberto Giacometti. Textes pour une approche, éd. Fourbis, 1991, p. 12.)

Peut-on croire, et dire, que la beauté fait brèche, comme l'ouverture du jour ?

1 René Char, Fureur et mystère, op. cit., n°91, p. 110.
2 Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Délires II », IV).
1 René Char, Fureur et mystère, op. cit., n°91, p. 110.
2 Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, « Délires II », IV).

Jean-Claude Caillaux

Jean-Claude Caillaux est volontaire du Mouvement ATD, Quart Monde depuis 1982. Marié, cinq enfants. A créé avec sa femme une artothèque (Prêt de reproductions d'œuvres d’art) pour des familles très pauvres, à Caen (Calvados). Est actuellement à La Nouvelle Orléans (Etats-Unis)

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