Le point zéro

Pierre Brochet

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Pierre Brochet, « Le point zéro », Revue Quart Monde [Online], 164 | 1997/4, Online since 05 May 1998, connection on 21 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5635

Index chronologique

1997/01

Le monde bascula pour moi…

Le monde bascula pour moi un soir à Paris, en 1964. Au fond d'un garage lui servant d'atelier, le peintre Tony Morgan me montrait ses dessins préparatoires pour une grande sculpture rouge. Il voulait, me disait-il, libérer la peinture de la contrainte du mur et du tableau, qu'elle vive, libre, dans l'espace. Le sol était jonché de grandes feuilles de papier, de pots et de pinceaux. Ce n'était plus la peinture que j'avais vue dans les musées. C'était une matière dont la mise en œuvre soulevait des questions nouvelles, appelait d'autres références, révélait d'autres plans, créait d'autres mondes. La peinture avait un corps, ce corps maîtrisait des idées. Cette peinture, je pouvais la toucher ; ce soir-là, elle devenait mienne.

Je ne me remis pas de cette rencontre. Elle perturba définitivement ma vie de jeune cadre dynamique courant alors le monde d'un avion à l'autre avec les certitudes de ses diplômes et de ses projets industriels débordant de son attaché-case.

Une vie souterraine s'installa en moi. Je me nourris de la fréquentation de la peinture. J'entassai une précieuse documentation dans des cartons naïvement et illisiblement marqués KUNST, comme si je voulais encore tenir à distance, des autres et de moi, la violence de la découverte de cette énergie cachée et encore inavouable à mon milieu familial et professionnel. La peinture m'apparaissait peu à peu comme la seule trace sincère - donc de vérité - du monde qui m'entourait et, au-delà de ses ruses pour affirmer son indépendance, de toute l'histoire de l'homme. En avance sur les idées du temps, laboratoire de la pensée de tous les temps. J'enviais sans limite mes amis peintres : qu'ils semblent peindre leur vie ou vouloir dénoncer le monde, ils (se) faisaient d'abord un (de) tous leurs bouts épars, si semblables aux miens. Peindre, c'était affaire d'unité avec soi-même. Il me semblait que je pouvais me retrouver, les rejoindre dans leur recherche de cet accomplissement ; que je pouvais me fondre dans ce travail ; qu'il nous hait.

Mais que les mots étaient difficiles ! Comme si, pour se rejoindre, le détour par le vocabulaire définissant la matière et le faire était nécessaire. Comme si la peinture se dérobait toujours, restait hors d'atteinte.

Il me fallut bien des année pour trouver le chemin de l'édition d'art. Enregistrer la parole des peintres, mettre leurs mots à côté de la reproduction de leurs œuvres dans des livres allait-il enfin faire parler la peinture ?

C'est en travaillant ensemble en 1994 sur l’Album de famille que Jean-Pierre me raconta ses expériences de Treyvaux et de la décharge de Guatemala Ciudad. Le point zéro de la peinture. Il n'était pas le point de départ déclaré de toute nouvelle avant-garde voulant faire table rase du passé de l'histoire de la peinture ; il était le véritable premier point posé sur une feuille de papier blanc, cette première surprise, cette première interrogation sur (le sens de) la trace laissée par cette matière nommée peinture. Un trait tendu m'apparut, une ligne continue reliant cette trace surprise laissée par un enfant du « basurero », sans culture (au sens étroit où il n'a peut-être jamais entendu parler de ses ancêtres Mayas), et, par exemple, le dernier nombre posé sur la toile par Romani Opalka, engagé depuis trente ans à faire un sa vie et son œuvre. Reliant ce point premier primitif, ahuri de lui-même interrogatif, et ce dernier nombre appelé, voulu, point attendu d'une démarche poussant la pensée jusqu'à cet avancement ultime-là. Il me semblait que ce fil de peinture reliant ces deux points extrêmes portait tout le pourquoi de l'homme et traitait du comment l'aider à s'accomplir.

Je cherchais à comprendre, à formuler ce qu'était cette ligne mystérieuse et solide de la peinture. J'interrogeais nombre d'esprits savants, et rencontrais beaucoup d'yeux levés au ciel : il ne fallait, bien sûr, pas mélanger l'art-thérapie, le premier éveil, et l'art des musées et des livres, résultat d'un travail correspondant à un choix d'existence et à une conscience avertie de toute l'histoire de la peinture...

L'histoire de la peinture... Car il y avait aussi, bien sûr, cet autre point zéro, celui du fond des temps.

J'ai séjourné en 1996 en Australie, pour rencontrer la tribu des Ngarinyin, engagée dans un combat pathétique. Chassée au début du siècle de son territoire, un des plus inaccessibles du continent, elle doit, pour - peut-être - le recouvrer, apporter au tribunal foncier des Blancs australiens la preuve des liens culturels qui l'unissent depuis des millénaires à des peintures rupestres gardées secrètes, sans doute les plus vieilles du monde. Seul le dévoilement de leurs peintures sacrées, preuve arrachée, peut ouvrir aux Ngarinyin un droit à l'existence...

Nous avions cheminé quelques heures en file indienne à travers les hautes herbes de la savane du Kimberley. A un jet de pierre d'un titanesque amoncellement de rochers, David, un des «Anciens» de la tribu, s'arrêta et adressa une longue oraison à ce qui nous était encore caché. Nous fîmes encore quelques pas et, sur une paroi abritée, apparut, éclairé par le soleil se glissant entre deux rochers, l'immense visage peint d'une wanjina, figure anthropomorphe, mais sans bouche, d'un esprit créateur. Nous étions sur le seuil d'un autre univers, qui n'était plus le nôtre, et nous nous découvrîmes.

La wanjina révélait la face privée de bouche de la peinture, la peinture sans parole. J'avais été au bout du monde, j'avais roulé pendant quinze jours depuis Sydney pour que la peinture me parle : d'un coup je me trouvais face à elle, nuit de la peinture, sans âge, du fond des temps, et elle me disait qu'il n'y a pas de mots pour la peinture.

Ironie, Jeanpierre me demanda à mon retour de m'embarquer avec lui dans la rédaction de ce numéro de revue sur le beau ! et de cheminer résolument avec lui à travers les hautes herbes des expériences esthétiques suscitées par le Mouvement ATD Quart Monde...

En juin 1997, avec deux autres « Anciens », David vint à Paris. Je m'étais beaucoup investi pour que le Muséum national d'histoire naturelle expose les photographies des peintures rupestres de son territoire ; et surtout, pour que l'Unesco, au cours d'une séance solennelle, le reconnaisse comme expert de sa propre culture. Nous avions visité les grottes de Lascaux. Le 17 juin, sur le parvis du Trocadéro, il lut en ngarinyin le texte de la dalle.

David debout face à la dalle. J'étais, moi, vraiment proche de m'écrouler d'émotion, tant j'aimais cet homme, son combat de toute une vie pour la seule existence de son peuple, et tant je n'avais jamais cru possible qu'un jour, si loin de sa terre et des siens, il puisse être là avec moi. Mais l'éclair d'une vision me remit debout : je voyais David le cœur plein de peinture. La peinture, vérité indélébile de la présence millénaire de sa culture sur son territoire, celle dont le seul respect pourrait vaincre la misère de sa tribu, irradiait de son cœur. Dans l'intensité de ce moment, il était le gardien de la peinture du fond des âges, celle du Kimberley ; de la peinture de tous les points zéro décrits par Jeanpierre, de Treyvaux et du « basurero » ; de celle de Tony Morgan et de Roman Opalka ; de toute celle, authentique, qui -mettant l'homme debout - traverse le temps.

David devenait la peinture. En ngarinyin, la peinture enfin me parlait. Elle m'avait conduit à lui. Par lui, elle prenait tout son vrai corps. J'allais comprendre la vie et la peinture à partir de cet homme. Le cœur plein de peinture, il marquait et m'offrait le point zéro d'une nouvelle lecture de ma vie.

Quand du sommet d'une haute montagne j'embrasse du regard tout mon pays, mon énergie vitale marie mon corps à la vibration qui monte de la terre et je succombe à la Joie de cette communion. (David Banggal Mowaijarlai)

David Banggal Mowaijarlai est décédé dans le Kimberley, le 24 septembre 1997.

L'utopie, c'est une idée qui n'a pas encore trouvé son lieu, ou un cri patient qui cherche à le recouvrer.

Pierre Brochet

Pierre Brochet, diplômé d'HEC et l'INSEAD, gère pendant quinze ans des filiales de sociétés internationales, puis se consacre, depuis ans, à l'édition, notamment d’art (cartes postales, affiches, livres, revues, objets d'artistes) du Mouvement ATD Quart Monde (cartes de vœux, conception et réalisation avec Jeanpierre Beyeler de l’Album de famille). Membre du Comité de la Dalle commémorative des victimes de la misère.

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