Genèse des lignes de force du Mouvement International ATD Quart Monde

Huguette Redegeld

p. 50

References

Bibliographical reference

Huguette Redegeld, « Genèse des lignes de force du Mouvement International ATD Quart Monde », Revue Quart Monde, 219 | 2011/3, 50.

Electronic reference

Huguette Redegeld, « Genèse des lignes de force du Mouvement International ATD Quart Monde », Revue Quart Monde [Online], 219 | 2011/3, Online since 05 February 2012, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5204

L’auteur a autorisé la RQM à reproduire des extraits d’une intervention faite à Cusco (Pérou), en juin 2011, dans une session de formation de jeunes volontaires du continent sud-américain et des Caraïbes.

La sensibilité d’un enfant pauvre

Un jour un journaliste a posé  la question suivante au père Joseph : « Quand a commencé le Mouvement ATD? », et le père Joseph lui a répondu : « Lorsque j’avais cinq ans ». C’est une réponse surprenante. Je la comprends de la façon suivante : la famille du père Joseph faisait partie des personnes considérées comme « indignes ».Son cœur d'enfant savait que cela était injuste et a dû se révolter.1

Dans le bidonville de Noisy-le-Grand

Il avait la réputation d’être « prêtre de la racaille », c´est-à-dire un prêtre qui  voulait vivre avec ceux que même le monde ouvrier considérait incapables de participer aux luttes ouvrières. Cette réputation l’a conduit au bidonville de Noisy-le-Grand, un 14 juillet 1956. Quelques années plus tard, il a exprimé comment il a vécu son arrivée dans ce bidonville : « Ce jour-là, je suis entré dans le malheur ».

Pendant presque cinq années, il est resté seul à vivre dans le bidonville, avec environ deux cent cinquante familles qui comptaient de nombreux enfants. Au moment de son arrivée, des personnes et des œuvres caritatives venaient distribuer de la nourriture. Elles apportaient aussi des vêtements donnés par d’autres. Ces vêtements étaient la plupart du temps usagés et en mauvais état. La première action du père Joseph a été de combattre cet afflux de dons qui maintenait les gens dans la dépendance. Si les conditions de vie étaient donc particulièrement difficiles, le déversement de nourriture et de vêtements ne faisait qu'accentuer l’exclusion des familles. Cela ne posait aucune question aux autres citoyens, cela ne créait aucun lien. Et surtout cela n’offrait aucune perspective de changement et d’avenir. Il n’a pas été compris et il s’est fait beaucoup d’ennemis. Il a dû aussi affronter les familles. Elles savaient que les dons qu'on leur faisait reflétaient une certaine pitié mais elles s'y étaient habituées et elles n’acceptaient pas au début que le père Joseph les en prive.2

Ne pas rester seul, mobiliser d’autres

Pour qu'une société prenne en compte ses membres les plus marginalisés, il faut atteindre de nombreux cercles, des cercles politiques, scientifiques, intellectuels, des cercles associatifs, des cercles économiques, syndicaux, artistiques. Le père Joseph en était conscient. J’en donne un exemple. En 1961, Il a demandé à des sociologues, des psychologues et des historiens  de mener des travaux sur les  inégalités sociales et sur la pauvreté. Cela n’était pas du tout dans les préoccupations du monde scientifique de l’époque. En y repensant cinquante ans plus tard, je trouve incroyable que trois personnes (le père Joseph, Alwine de Vos van Steenwijk et Francine de la Gorce) aient réussi à organiser à l’UNESCO à Paris, avec ces scientifiques, un premier Colloque international sur le thème des Familles inadaptées – c’était la terminologie de l’époque. Un deuxième Colloque international  a suivi en 1964. Ces deux évènements sont sans doute les premiers pas de ce qui allait évoluer vers les partages de savoir et de connaissance, vers les Universités populaires Quart Monde, les Cercles de pensée, le Croisement des savoirs.

Il a fallu attendre 1960 pour qu’une, puis deux, puis trois personnes3 rejoignent le père Joseph à plus long terme. On ne parlait pas encore de Mouvement ni de volontariat. En décidant de lier leur avenir à celui des familles, le père Joseph et ces premières personnes adressaient un double message aux familles : « Vous comptez pour nous, avec vous nous n’acceptons pas les conditions  qui vous sont imposées  ; et la société a besoin de savoir ce que vous vivez  et ce que vous pensez pour devenir  plus juste et plus fraternelle - en un mot pour se transformer. »

Le défi du volontariat international

Tout différenciait les premiers volontaires qui sont restés, pour certains jusqu'à aujourd’hui : leur nationalité, leur âge, leurs convictions spirituelles, leur formation, leur milieu social. Cela a été un défi de vivre ces différences au quotidien. Cela a été un défi de vivre et de travailler en communauté. Le défi est le même aujourd'hui et encore plus grand car le volontariat compte en son sein des personnes de pratiquement tous les continents, aux horizons sociaux et culturels très différents. Nos différences et nos singularités sont une richesse et une ouverture pour nous-mêmes comme pour les familles. Ces dernières ont le droit de connaître et de rencontrer des personnes très différentes. Nos différences ne doivent pas nous diviser. Mais nous devons être lucides sur le fait qu'elles sont réelles et nous devons nous soutenir pour les regarder en face et en parler entre nous avec lucidité, en vérité et beaucoup de tendresse. Vivre au quotidien notre idéal commun de justice et de fraternité demande des efforts de la part de chacun de nous.

Le père Joseph a énormément investi dans la création du corps volontarial. Lorsque je suis arrivée en 1963, nous passions avec lui deux heures par jour (une heure le matin et une le soir) pour « relire » la journée vécue, avec les familles du bidonville ou avec des personnes extérieures. Ces moments exigeants sont restés des guides dans ma vie de volontaire jusqu'à aujourd'hui. C’était peut-être le début de ce qui est devenu « la connaissance expertise » : entreprendre un travail de connaissance très approfondi pour aller au-delà du visible, au-delà aussi des mots et des attitudes qui souvent nous choquaient ou que nous ne comprenions pas. Un travail de connaissance pour entrer dans une compréhension de ce qui bâtit des hommes et des femmes vivant dans la misère, une compréhension qui les libère, comme elle peut libérer tous les êtres humains. L’écriture, vous le savez, a une place importante pour bâtir cette compréhension.

Après Noisy-le-Grand, une deuxième petite équipe de deux personnes s’est installée dans un autre bidonville autour de Paris. Il s’agissait de démontrer que derrière les familles de Noisy-le-Grand il existait des milliers et des centaines de milliers d’autres personnes et familles abandonnées par tous dans une société en pleine croissance économique. Cela n’était pas du tout accepté dans l’opinion publique. Il était plus facile de dire qu'il s’agissait de quelques cas malheureux ou de quelques poches de pauvreté isolées. Les autorités publiques  accusaient le père Joseph de créer des ghettos de pauvreté car il s'opposait à la dispersion des familles, ce qui les rendait moins visibles et plus cachées. Disperser les familles équivalait à leur interdire de bâtir une vie de communauté. Les familles les plus dynamiques avaient un peu plus de possibilités de « s’en sortir » (entre guillemets) mais au prix de renier leur histoire et leurs valeurs. Et les plus meurtries par la vie se retrouvaient encore plus isolées, plus marginalisées ; elles étaient encore plus rendues coupables de leur situation. Notre option de base concernant la priorité aux plus pauvres est fondée sur cette vision.

Le développement de la présence du Mouvement dans le monde

Le Colloque international de 1963 a représenté un tournant dans le développement du Mouvement. Un sociologue américain qui y participait a proposé au père Joseph d’établir un programme d’échanges entre son organisation aux États-Unis et la nôtre. Le père Joseph n’a pas hésité une seconde à  demander à Bernadette Cornuau, une des toute premières volontaires, de quitter la petite équipe de deux personnes qui s’était implantée dans le deuxième bidonville pour passer une année dans cette organisation à New York. L’objectif de ce stage était d’apprendre comment programmer, évaluer, réajuster nos actions.

Deux chemins ont permis d'aller progressivement vers d’autres continents.

1) Des fondateurs d'autres associations ont fait appel au père Joseph pour que des volontaires du Mouvement viennent soutenir leurs projets mis en danger par manque de personnel. A titre d'exemple, deux volontaires ont été « détachées » à plein temps pour assurer la pérennité d'une maison de l'Arche4 au Burkina Faso. A chaque fois, les liens tissés avec des personnes et des associations dans ces pays ont ouvert des perspectives nouvelles d'implantation du Mouvement - mais pas toujours, et pas systématiquement.

2) Dans ce même temps, des contacts ont été établis avec beaucoup d’autres personnes et associations en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Le père Joseph nous avait confié à la fin des années 1960: « Si un jour, nous avons plus de moyens et plus de personnes, nous devons soutenir d’autres encore plus isolés que nous». Il exprimait cela ainsi : « Que personne ne reste seul face à la misère ». Cela a donné naissance à notre réseau qui s’appelle aujourd'hui Forum du refus de la misère5, dont l'équipe responsable correspond avec des milliers de personnes et de représentants d'associations dans plus d'une centaine de pays, et édite un bulletin, Lettre aux amis du monde, en espagnol, portugais, anglais et français. Un nouveau site Internet va regrouper la dynamique de ce Forum et celle du 17 octobre.

La dimension publique internationale

Le père Joseph affirmait  que « les plus pauvres sont les créateurs des idéaux de l'humanité ». Cela revient à dire que pour progresser vers plus de justice et plus de fraternité, nos sociétés ont un besoin impérieux de prendre en compte l'histoire, l’expérience et la pensée des plus pauvres. Ceux-ci doivent être présents, d'une façon ou d'une autre, dans les débats politiques comme dans les décisions économiques, sociales et culturelles.

Dès 1974, le Mouvement a demandé et obtenu un statut consultatif auprès de l'ECOSOC (Conseil Économique et Social des Nations Unies). Un peu plus tard, des démarches similaires ont été entreprises auprès de l'UNICEF, de l'UNESCO, de l'Organisation internationale du travail, du Conseil de l'Europe. Une représentation permanente du Mouvement a été établie à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Au niveau régional, le Mouvement a développé sa représentation auprès de la CESAP (Commission Économique et Sociale des Nations Unies pour l'Asie et le Pacifique) à Bangkok, et envisage de le faire auprès de la Commission Économique et Sociale des Nations Unies pour l'Amérique Latine. Ces diverses reconnaissances permettent au Mouvement de participer, comme observateur, aux travaux  de ces instances ; de prendre la parole lors de diverses réunions ; de soumettre des communications écrites ; d'influencer des résolutions, etc.

1 Il a dû se dire que cela était inacceptable et que cela devait changer. Il a dû décider, sans avoir les mots pour l'exprimer, de consacrer sa vie à la défense de la dignité humaine en partant des plus rejetés et des plus exclus.
2 Il a pu les affronter parce qu'il partageait leur vie jour et nuit. Surtout, il les a confrontées à égalité. Il a réveillé ce qu'elles portaient de plus profond et qu'elles ne savaient plus ou n’osaient plus exprimer : être des hommes et des femmes debout, responsables de leur vie, acteurs et  citoyens à part entière.
3 Les premiers volontaires sont belges, anglais, hollandais ; une seule est  française.
4 L'Arche est un mouvement dédié aux personnes handicapées physiques et mentales. Il en a été de même en Haïti où le père Jean, fondateur d'une école à Fonds-des-Nègres, a lancé un appel au secours au père Joseph.
5 Voir le site : http://refuserlamisere.org/
1 Il a dû se dire que cela était inacceptable et que cela devait changer. Il a dû décider, sans avoir les mots pour l'exprimer, de consacrer sa vie à la défense de la dignité humaine en partant des plus rejetés et des plus exclus.
2 Il a pu les affronter parce qu'il partageait leur vie jour et nuit. Surtout, il les a confrontées à égalité. Il a réveillé ce qu'elles portaient de plus profond et qu'elles ne savaient plus ou n’osaient plus exprimer : être des hommes et des femmes debout, responsables de leur vie, acteurs et  citoyens à part entière.
3 Les premiers volontaires sont belges, anglais, hollandais ; une seule est  française.
4 L'Arche est un mouvement dédié aux personnes handicapées physiques et mentales. Il en a été de même en Haïti où le père Jean, fondateur d'une école à Fonds-des-Nègres, a lancé un appel au secours au père Joseph.
5 Voir le site : http://refuserlamisere.org/

Huguette Redegeld

Volontaire permanente depuis 1963, Huguette Redegeld a été vice-présidente du Mouvement international ATD Quart Monde. Elle a coordonné le Forum permanent sur l’extrême pauvreté dans le monde jusqu’en début 2011 (devenu ensuite Forum du refus de la misère) et est membre du Comité international 17 octobre.

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