Vivre en sécurité.

Jean Tonglet

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Jean Tonglet, « Vivre en sécurité. », Revue Quart Monde [Online], 195 | 2005/3, Online since , connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/551

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Paix, Violence

Vivre en sécurité ! Jamais sans doute cette aspiration n’a été martelée avec autant de force. Nos biens doivent être en sécurité, nos maisons, nos vies. Notre alimentation doit être sûre, les lieux publics que nous fréquentons aussi. Le principe de précaution devient presque une tyrannie. Nos sociétés occidentales, libérées, en apparence du moins, de l’insécurité du manque ( “ freedom from want ”, disait Roosevelt ) vivent dans la peur. De l’accident, de l’empoisonnement, des modifications génétiques, du vol, de la violence, du crime, du terrorisme... “ La France a peur ”, disait, il y a trente ans déjà, le présentateur du Journal Télévisé d’une grande chaîne nationale. Que dirait-il aujourd’hui ?

Ce numéro de la revue Quart Monde était clôturé quand sont survenus les attentats terroristes de Londres, puis ceux de Charm el-Cheikh. Le même désarroi, la même indignation nous traversent comme nous bouleverse la litanie quotidienne des victimes du terrorisme en Irak. Ce n’est pourtant pas de cette insécurité-là, aux victimes de laquelle va toute notre compassion, dont nous parlons dans les pages qui suivent.

Dans toutes sociétés, une autre insécurité existe et se développe : celle du manque, de la privation. L’insécurité alimentaire, par exemple, de celles et ceux qui se demandent avec angoisse : “ Mais qu’allons-nous manger demain ? ”, tandis que d’autres se demandent si leur alimentation abondante est vraiment sûre... Jacqueline Peltre-Wurtz nous le rappelle : manger, en Equateur ou ailleurs, est un combat.

L’insécurité de l’emploi, avec le développement de la précarité, des salaires bas et intermittents, de l’économie informelle, des stages qui s’empilent. Blandine Destremau en aborde un aspect particulier, celui de la domesticité, tandis que Wouter van Ginneken, sur la base de l’expérience du BIT, démontre qu’il est possible et réaliste d’offrir une protection sociale à tous. L’insécurité du logement, on l’a vue, tragiquement, avec l’incendie de l’Hôtel Paris-Opéra, comme on la voit – sans qu’on en parle – quand s’effondrent les baraques accrochées aux flancs des collines, emportées avec leurs habitants par les pluies diluviennes. L’insécurité du revenu, l’insécurité des relations, l’insécurité de la cellule familiale, sans cesse menacée par la misère, et jusqu’à l’insécurité absolue, celle qui vous pousse à vous demander si, dans le regard des autres, vous existez vraiment, vous êtes vraiment un homme.

La communauté internationale, ces dernières années, s’est efforcée de définir un nouveau concept, celui de la sécurité humaine. François Fouinat, qui fût directeur exécutif de la Commission mondiale sur la sécurité humaine, nous en fait découvrir le contenu. Jean Vénard et Benita Martinez, Gérard Bureau et Françoise Barbier, les pieds bien ancrés dans les réalités de la vie des hommes et des femmes de la misère, nous font toucher du doigt à quel point celles et ceux qui vivent depuis toujours dans l’insécurité ont des choses à nous dire et à nous apprendre. Ils n’ont pas “ la ” réponse – existe-t-elle ? – mais comme les enfants du Kivu, ils ne cessent de chercher à faire face à l’insécurité destructrice en créant et recréant la paix dans leurs communautés et entre elles.

Jean Tonglet

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