Jayro Bustamente. Ixcanul

Film, Guatemala et France, 2015

Marie-Hélène Dacos-Burgues

p. 46-47

Bibliographical reference

Ixcanul. Film de Jayro Bustamente, Guatemala et France, 2015, avec Maria Mercedes Croy, Maria Talon, Marvin Coroy, Justo Lorenzo et Manuel Anton

References

Bibliographical reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Jayro Bustamente. Ixcanul », Revue Quart Monde, 237 | 2016/1, 46-47.

Electronic reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Jayro Bustamente. Ixcanul », Revue Quart Monde [Online], 237 | 2016/1, Online since 20 August 2016, connection on 27 November 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6569

On est au Guatemala, au pied d’un volcan - le mot Ixcanul signifie volcan en langue locale - dans une région agricole de plantation de café où vivent les descendants des anciens Mayas, dans une situation économique précaire.

Ce pourrait être un film d’une autre époque s’il n’y avait l’appel lancinant et très actuel des USA, de son argent, l’attrait de ses magasins et de ses lumières qui éclairent les rues.

Et l’histoire est vieille comme le monde. C’est celle d’un mariage programmé que la raison impose entre Maria jeune fille de dix-sept ans, née dans une famille Maya pauvre, qui vit de son travail sur les terres de plus riches qu’eux (et qu’on ne voit jamais), et un jeune contremaître veuf qui l’a demandée en mariage à ses parents… La nécessité, là, fait office de loi et de vertu… Il n’y a rien à redire à la démarche du contremaître Ignacio, ni au bonheur des parents qui ne pouvaient se permettre un refus, ni au consentement d’une jeune fille si réservée qu’elle n’ose parler. Mais comme la vie fait peu de cas des arrangements raisonnables, Maria est tombée amoureuse secrètement de Pepo qui veut s’exiler aux USA et dans la vie duquel la jeune fille tient assez peu de place.

La question de la fertilité parcourt tout film : fertilité du volcan (on lui fait des offrandes pour qu’il ne se réveille pas), fertilité des animaux de la ferme, rôle « magique » des femmes enceintes capables d‘éloigner les serpents. Et le film est très réaliste. La vie quotidienne, la cueillette du café, la truie qu’il faut faire engrosser de force, les serpents « sacrés » qui envahissent les terres et empêchent les récoltes de maïs, l’omniprésence du rhum, les habitations, sans eau et sans électricité, aux murs faits de planches qui jointent mal, les enclos de protection, les scènes de la paye, le bar précaire où l’on boit trop, tout cela n’est pas misérabiliste. Tous ces détails, comme les paysages de cendres et de désolation des pentes du volcan, et surtout les références aux croyances ancestrales qui sécurisent et donnent une force spirituelle à cette vie rude. Le rôle de la mère de Maria (remarquable de vérité et de sincérité), celui de son père - en retrait - sont ceux de parents aimants, mais bloqués par les traditions et l’absence de droits réels. Même si l’affection de ses parents est touchante, Maria se sent piégée et veut s’échapper de ce monde clos et sans espoir. Elle en fera une idée fixe. Pepo, lui, mettra en œuvre son projet de départ sans se soucier le moins du monde d’elle.

Les personnages du film sont tous interprétés par des Mayas, en langue vernaculaire (le cakchiquel), langue qui n’est pas comprise par les autorités ni par les médecins des hôpitaux. Les traducteurs, qui accompagnent ces personnes dans leurs démarches, bien qu’étant sans méchanceté, se transforment en manipulateurs de bonne foi. Ils sont de véritables « traîtres » au sens où ils annoncent aux divers interlocuteurs autre chose que ce que les personnes ont précisément dit. Apparemment, bien qu’ils soient peu différents (ce sont en général des contremaîtres qui jouent ce rôle) - à partir de leur situation de lettrés (ils sont bilingues et connaissent l’espagnol) - ils jugent qu’ils savent quel est l’intérêt des personnes et ils orientent le sens de l’histoire à leur façon, par ce qu’ils leur font dire. C’est poser ainsi la question profonde de la maîtrise que l’on peut avoir sur sa propre vie lorsqu’on se situe tout en bas de l’échelle sociale…, a fortiori lorsqu’on est une jeune fille. Le réalisateur, qui sait manier les allusions, s’efforce de ne pas être lui - même un traître. Son film est un bel hommage à la jeune fille qu’est Maria. L’auteur, immergé dans un réel qu’il rend avec tendresse, est plus que légitime dans ce rôle car il a grandi dans cette région, puis a étudié en France et est revenu dans son pays pour y réaliser le tournage. On pourra louer la technicité des nombreux plans-séquences, mais aussi la capacité de l’auteur, avec ces très belles images et la construction de son scénario, à rendre émouvante la proximité avec notre propre vie de ces personnages en apparence si éloignés de nous. Maria dit que l’air qu’elle respire sent le café et le volcan. Le film, lui, met en évidence l’exploitation des Mayas par les conquérants espagnols, l’enfermement de ces jeunes dans une communauté d’un autre temps, l’insécurité de leur situation et l’injustice due au fait que l’on parle pour eux ! Mais le film n’est pas pour autant désespéré ni fataliste car il se situe à la hauteur des personnes et de leurs potentialités.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

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