Du noyé et du destin…

Shuw Shiow Yang-Lamontagne

p. 16-20

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Shuw Shiow Yang-Lamontagne, « Du noyé et du destin… », Revue Quart Monde, 243 | 2017/3, 16-20.

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Shuw Shiow Yang-Lamontagne, « Du noyé et du destin… », Revue Quart Monde [Online], 243 | 2017/3, Online since 15 March 2018, connection on 17 May 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6910

L’auteure a été confrontée pendant plusieurs années à la traduction d’ouvrages de Joseph Wresinski en chinois. Elle nous livre sa réflexion sur le choix des idéogrammes les mieux à même de respecter sa pensée. Elle le fait à partir des textes de J. W. qui ont particulièrement retenu son attention, à partir des penseurs taoïstes, confucianistes chinois, mais aussi à partir des rencontres des très pauvres à Taïwan et de rencontres récentes au colloque de Cerisy (France) sur la pensée de J. W.

Comment dire Dieu en chinois ? Une question difficile pour les missionnaires lorsque le christianisme fut transmis en Chine. Matteo Ricci est entré en Chine en 1583. Dès le début, lui et ses compagnons avaient utilisé l’expression tianzhu (« seigneur du ciel ») pour traduire le mot « Dieu ». Une dizaine d’années plus tard, Ricci découvre dans les classiques chinois des expressions telles que shangdi (‘seigneur d’en-haut’) et tian (‘ciel’).1 Le débat pour traduire Dieu en chinois a duré plus d’un quart de siècle parmi les jésuites.

Le militant ATD Quart Monde, porteur d’eau vive

Patrice Meyer-Bisch me dit un jour au Colloque de Cerisy2 :

« Les mots sont chacun comme des boîtes à trésor. Mais leur avantage, c’est que plus on y puise et les valorise, plus ils se renforcent et nous renforcent. »

En traduisant de nombreux écrits du père Joseph ces dernières années, certains mots reviennent dans mon esprit, comme l’eau, le noyé, la honte, la sincérité et le destin.

Parlons d’abord de l’eau (shuǐ 水) qui est au cœur de tout un réseau métaphorique chez nombre de penseurs chinois. Du fait qu’elle coule toujours au plus bas, elle est ce vers quoi tout le reste conflue. Dans son humilité, elle est pourtant ce qui donne vie à toute chose.3

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Je pense à la traduction du mot « militant » d’ATD Quart Monde en chinois : d’abord j’utilisais l’expression « force vive » (huólì 活力), plus tard, je l’exprimais en ces termes : « eau vive » (huóshuǐ 活水).

Mes sources d’inspiration pour trouver les mots les plus justes possible sont à la fois chez le père Joseph lui-même mais aussi dans les rencontres quotidiennes, ainsi que dans la lecture des classiques chinois.

Dans sa préparation de la conférence donnée à Erpent (Belgique) en 1988, le père Joseph avait parlé de cette eau vive :

« À la fontaine de Jacob, Jésus, fatigué par la route, s’assit... Et à la Samaritaine qui lui tendit l’eau, il répondit : ‘Si tu connaissais le don de Dieu et celui qui te dit : Donne-moi à boire !, toi-même tu lui en aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive’. En méditant cette rencontre et les paroles de Jésus, nous découvrons le changement fondamental de nos relations avec les plus pauvres qui nous est demandé. Celui qui était dans le besoin est, en vérité, celui qui peut tout donner. Nous qui pensions avoir à donner, avons besoin de recevoir. »

« Puiser l’eau vive vers le bas », nous dit Yee Der-Hui, un bouddhiste et maître de psychologie que nous avons rencontré à Taiwan. En été 2016, à Taipei, lors de la conclusion d’un séminaire intitulé Droit de vivre en famille pour les enfants placés de force, Sun Ta-Chuan, le vice- président du Yuan de Contrôle4, a affirmé : « Le fait de nous éloigner de l’eau vive nous conduit à l’indifférence ». Pour lui, faire humanité ensemble, c’est savoir se ressourcer à la même eau vive.

Sauver celui qui tombe à l’eau

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L’autre mot lié à l’eau, c’est le noyé, composé du radical de shuǐ (eau) et de l’élément ruo (faible).

Le père Joseph nous raconte :

« Je disais que la misère était l’envers de la grâce, car elle est le produit du péché. L’homme qui tombe à l’eau devient un noyé et le noyé, c’est l’envers de l’homme sur la berge, son image lui fait peur et le repousse. Pourtant, celui qui se noie est à sauver et Jésus dit qu’il est à sauver d’abord. Il affirme que de son salut dépend le nôtre. Il dit que cet homme-là est la mesure de notre engagement à Dieu et à Son projet sur le monde. »5

Cette image du noyé a été reprise par M. Chen Yueguang de Beijing pendant le récent Colloque de Cerisy :

« Pendant une inondation, si une personne tombe à l’eau et se noie, comment allons-nous l’aider ? D’habitude, il se trouve des gens sur la rive pour tendre la main et c’est déjà pas mal. Mais il existe aussi des gens qui vont sauter à l’eau. Autrefois, tout le travail que nous avons fait pour aider les pauvres c’était en tendant la main en restant debout sur le rivage. Mais le père Joseph - et ceux qui le suivent - ont choisi de sauter à l’eau. Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu te mouilles, tu deviens toi-même une personne à l’eau, tu luttes avec le noyé afin de regagner ensemble la rive. »

Il utilise cette métaphore pour expliquer la méthodologie du père Joseph, le premier pas étant d’avoir le courage de se compromettre.

L’image du noyé nous fait peur mais pas seulement ; ainsi à la question de Gilles Anouil : « La faiblesse du Quart Monde serait donc une sorte de parabole de notre propre faiblesse ? », le père Joseph a répondu : « Exactement. Le Quart Monde est à la fois notre miroir, et le signe de ce que nous sommes capables de faire. »6

Pour Laozi, « Le souple vainc le dur, le faible vainc le fort. » La sinologue Anne Cheng peut nous aider à mieux comprendre :

« Le message de Laozi commence donc par un paradoxe-choc qui a été immédiatement saisi par son premier public : ‘Laozi valorisait la faiblesse’, résume le Lüshi Chunqiu, ouvrage synthétique compilé à la veille de l’empire vers la fin du 3ème siècle av. J.-C. Le paradoxe consiste à prendre le contre-pied des habitudes de pensée : préférer le faible au fort, le non-agir à l’agir, le féminin au masculin, le dessous au-dessus, l’ignorance à la connaissance, etc. Laozi parle de préférer, et non de ne retenir que le faible à l’exclusion du fort, car les couples d’opposition dans la pensée chinoise ne sont jamais de nature exclusive, mais complémentaire, les contraires étant en relation non pas logique, mais organique et cyclique, sur le modèle génératif du couple Yin/Yang. »7

D’ailleurs à un autre moment, le père Joseph nous parle de ce paradoxe lui aussi :

« Les gens me font confiance ; je crois qu’ils m’identifient au Quart Monde avec tout ce que celui-ci porte de chances et de déveines. »8

Mais lorsque tu es considéré comme porteur de toutes les déveines du monde, comment ne pas te laisser arrêter par la honte et continuer à lutter ? Qui te donnera une chance ? Au colloque de Cerisy, Patrice Meyer-Bisch nous apprit que : « La dignité se dit ‘la capacité d’éprouver la honte’ », en pular en Afrique. Cela fait résonance à la pensée de Mencius, héritier spirituel de Confucius :

« Tout homme a un cœur qui réagit à l’intolérable [...] Il apparaît ainsi que, sans un cœur qui compatit à autrui, on n’est pas humain ; sans un cœur qui éprouve la honte, on n’est pas humain ; sans un cœur empreint de modestie et de déférence, on n’est pas humain ; sans un cœur qui distingue le vrai du faux, on n’est pas humain. »9

Pour Mencius, un cœur qui éprouve la honte et le germe du sens du juste. Confucius quant à lui pense que : « Connaître la honte s’apparente au courage ».

Mme Du, militante de Taipei, nous dit :

« J’aimerais écrire un livre, le titre sera : ‘Si une femme éhontée comme moi peux survivre, pourquoi pas toi !’ »

Elle qui a vécu dans la rue, a rasé ses cheveux d’ébène pour ne plus être tirée par les cheveux lors des bagarres. Violentée par la misère, forcée de vendre ses charmes pour élever ses enfants, un beau jour elle a pris courage pour crier devant le palais présidentiel : « Rendez-moi mes enfants, vous qui kidnappez les enfants en toute légalité ! »

L’homme vrai, authentique, sincère, et la plénitude de l’homme

Parlons ensuite du cheng 誠, généralement traduit par « sincérité ». Anne Cheng préfère le terme d’« authenticité », dans le sens de l’idéal taoïste « l’homme vrai ». Composé du radical de la parole 言et de l’élément 成 (accomplir), cheng désigne l’accomplissement de la part céleste en chaque être humain.

Zhongyong10, un superbe texte confucéen, nous parle de ce mot :

« L’authenticité, c’est le Dao11 du Ciel. Se rendre authentique, c’est le Dao de l’Homme. L’authenticité reste au Milieu sans se forcer, elle parvient au bout sans même y penser. Cheminer tout à son aise en restant dans le Dao du Milieu, voilà le propre du Saint. Se rendre authentique, c’est choisir le bien pour ne plus le lâcher. »

Pour M. Chen Yueguang, la proposition centrale de la logique interconfessionnelle du père Joseph se trouve dans l’affirmation suivante : « Les pauvres sont les témoins de nos authenticités. »12 Lui, en tant qu’expert du dialogue interculturel pense que :

« C’est justement ce point qui constitue pour l’humanité le fondement d’un dialogue possible entre les civilisations. Tous les hommes de différentes confessions ou sans confession peuvent se retrouver sur ce point et aller au bout de leurs convictions. »

Si nous sommes d’accord que le noyé est à sauver en premier et qu’il est le témoin de nos authenticités, nous sommes arrivés à dire que nous avons le pouvoir sur son destin qui est aussi notre destin commun.

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Pour écrire le caractère ming (destin, décret), les Chinois forment une bouche inversée qui ordonne et aussi une personne agenouillée qui reçoit le décret. Comment comprendre ce mot à la fois individuellement et collectivement ? Mencius dit :

« Il n’est rien qui ne soit destin. Il s’agit donc d’accepter ce qui est dans le droit fil du destin. Ainsi, ceux qui connaissent le destin ne se tiennent pas sous un mur qui menace de s’écrouler. Celui qui meurt en ayant été au bout de sa voie suit le droit fil du destin ; mais mourir prisonnier dans les fers (pour un crime qu’on a commis), ce n’est pas être dans le droit fil » (Mengzi, VII A 1-2).

Que peut-il vouloir dire par aller au bout de sa voie ? Pour y répondre, revenons au père Joseph. En premier, que pense-t-il de son propre sort et du destin du Quart Monde ?

Il dit :

« Le 14 juillet 1956, j’ai signé mon sort, même si j’ai pu attendre jusqu’au 11 novembre pour m’installer définitivement à Noisy-le-Grand. »13

Plus tard, il dira :

« Seigneur, j’ai peur de toi. J’ai peur de m’attacher à toi, de remettre mon sort entre tes mains, parce que j’ai peur de la souffrance, de l’injustice et de la solitude. [...] Tu as voulu être de ces hommes qui me font peur. [...] C’est à cause de cela que tu me fais peur, parce que tu me dis, du plus profond de leurs entrailles : ‘Ces enfants-là sont mes frères, ces femmes sont ma mère’. »14

Où puise-t-il du courage pour se transcender face à cette peur et ainsi aller jusqu’au bout de sa voie ? Cherchons la réponse dans ses propos :

« Quand nous regardons vraiment les hommes et les régimes en ce qu’ils ont de meilleur, nous découvrons cette chose extraordinaire que, profondément, ils veulent tous la même chose. Comme si, quels que soient les chemins choisis, tous étaient voués au même destin : la recherche de la plénitude de l’homme. »15

Dans le célèbre passage inaugural de Zhongyong :

« Ce que le Ciel destine (tianming) à l’homme, c’est sa nature ; suivre sa nature, c’est le Dao ; cultiver le Dao, c’est l’enseignement. »

C’est pourquoi j’ai choisi de traduire :

« Tous étaient voués au même destin » par : « Tous ont reçu le même décret du Ciel : la recherche de la plénitude de l’homme. »

Autrement dit, le destin n’est pas une fatalité que l’on subit mais il nous reste à apprendre à cultiver le Dao pour forger notre propre destin et celui du noyé.

1 http://www.matteo-ricci.org/Modus/modus_niv2.html

2 Intitulé : Ce que la misère donne à repenser avec Joseph Wresinski. Voir note 1, p. 1.

3 Anne Cheng, L’Histoire de la pensée chinoise, Éd. du Seuil, p. 193.

4 Yuan de Contrôle : un supra Conseil d’État qui a la mission de surveiller et d’éviter des dysfonctionnements dans la fonction publique au niveau de

5 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, entretiens avec Gilles Anouil, Éd. Le Centurion, 1983, p. 52.

6 Ibid., p. 61.

7 Anne Cheng, L’Histoire de la pensée chinoise, p. 194.

8 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, p. 238.

9 Mengzi, II A 6.

10 Le Zhongyong (L’Invariable Milieu) est l’un des Quatre livres, fondements du confucianisme.

11 Tao ou dao (道), terme dont on attribue souvent le monopole aux taoïstes, est en fait un terme courant dans la littérature antique, qui signifie « 

12 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, p. 200.

13 Ibid., p. 89.

14 Joseph Wresinski, Paroles pour Demain, Éd. Desclée De Brouwer, 1986, pp. 35-36.

15 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, p. 263.

1 http://www.matteo-ricci.org/Modus/modus_niv2.html

2 Intitulé : Ce que la misère donne à repenser avec Joseph Wresinski. Voir note 1, p. 1.

3 Anne Cheng, L’Histoire de la pensée chinoise, Éd. du Seuil, p. 193.

4 Yuan de Contrôle : un supra Conseil d’État qui a la mission de surveiller et d’éviter des dysfonctionnements dans la fonction publique au niveau de la mise en œuvre des politiques.

5 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, entretiens avec Gilles Anouil, Éd. Le Centurion, 1983, p. 52.

6 Ibid., p. 61.

7 Anne Cheng, L’Histoire de la pensée chinoise, p. 194.

8 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, p. 238.

9 Mengzi, II A 6.

10 Le Zhongyong (L’Invariable Milieu) est l’un des Quatre livres, fondements du confucianisme.

11 Tao ou dao (道), terme dont on attribue souvent le monopole aux taoïstes, est en fait un terme courant dans la littérature antique, qui signifie « route », « chemin » et par extension « méthode », « manière de procéder » - sens littéral et figuré recouverts par le mot français « voie ». Mais du fait de la fluidité des catégories en chinois ancien, dao peut également signifier, dans une acception verbale, « marcher », « avancer », mais aussi - fait intéressant - « parler », « énoncer ». Cf. Anne Cheng, L’Histoire de la pensée chinoise, p. 38.

12 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, p. 200.

13 Ibid., p. 89.

14 Joseph Wresinski, Paroles pour Demain, Éd. Desclée De Brouwer, 1986, pp. 35-36.

15 Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Église, p. 263.

Shuw Shiow Yang-Lamontagne

Originaire de Taïwan, Shuw Shiow Yang-Lamontagne est volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde. Elle suit actuellement le développement du Mouvement dans le monde chinois. A traduit Paroles pour Demain, Échec à la misère et Les pauvres sont l’Église en chinois.

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