Trois conditions de réussite

Délégués ATD Quart Monde au Québec

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Délégués ATD Quart Monde au Québec, « Trois conditions de réussite », Revue Quart Monde [Online], 161 | 1997/1, Online since 05 August 1997, connection on 27 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/696

En avril 1996, le Mouvement ATD Quart Monde organisait au Québec le colloque Avec les personnes exclues, changeons l’avenir. Les personnes appauvries y ont partagé leur expérience et leurs solutions pour passer de l’assistance au véritable partenariat avec les plus pauvres. Elles ont travaillé à égalité avec des chercheurs, des fonctionnaires, des syndicalistes et le ministre de l’Emploi et de la Solidarité. Ce dernier a proposé que les conclusions du colloque soient présentées dans son ministère ainsi qu’à l’ensemble des députés et des ministres du parti québécois.

Le 16 août 1996, une délégation de huit personnes appauvries et solidaires a rencontré une soixantaine de députés, dont plusieurs ministres, du parti québécois. Après la rencontre, les délégués ont dit : « Nous ne sommes pas venus comme des « quêteux », mais pour leur dire que nous devons travailler ensemble. Nous leur avons montré le vrai visage de la pauvreté et le message est passé. Les députés nous ont vraiment écoutés. Ils ont posé des questions pour comprendre la souffrance, la misère et le courage que nous vivons. C’est un premier pas, il faut continuer de les questionne »

Voici les propositions présentées par le Mouvement ATD Quart Monde au député chargé par le gouvernement du Québec de suivre le dossier de « l’économie sociale ».

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Canada

Aujourd’hui les travailleurs les moins qualifiés reçoivent des salaires de plus en plus bas, pour des emplois de moins en moins nombreux et de plus en plus instables. Ils constituent une part importante des chômeurs de demain.

Beaucoup de personnes et de groupes étudient actuellement l’incidence du partage et du temps de travail ou des taux d’intérêts sur la diminution du chômage. D’autres réfléchissent à la création de nouveaux emplois dans le secteur de « l’économie sociale » (services à la communauté, protection de l’environnement...). Cette démarche essentielle favorisera en particulier l’accès au marché du travail à des professionnels au chômage ou à des étudiants en quête d’un premier emploi.

Dans cette recherche de nouvelles alternatives au chômage, il est tout aussi essentiel d’inclure les personnes exclues du monde du travail depuis des années et qui sont envoyées de programme en programme, sans possibilité d’accéder à de vrais emplois. Cette approche globale est indispensable si on ne veut pas renforcer les inégalités et mettre en danger la paix sociale.

Aucune société ne peut réellement se développer lorsque près d’un quart de sa population se sent inutile parce que sa contribution à la société n’est pas reconnue.

Par ailleurs, un grand nombre d’économistes s’accordent pour dire que le plus important instrument de développement économique reste le capital humain et la formation de la main d’œuvre. Mais qu’en est-il quand un tiers des Québécois en âge de travailler ne détient pas de diplôme   secondaire ? Comment favoriser le progrès économique quand la peur du chômage de longue durée augmente la résistance aux changements, aux nouvelles technologies ?

« Nous travaillons de mille et une façons, mais qui voit nos efforts ? »

Un grand nombre de personnes pauvres travaillent pour apprendre à lire et écrire, compléter leurs études, suivre une formation et trouver de quoi survivre. Après de multiples stages ou projets où ils étaient reconnus pour leur savoir-faire, on leur dit finalement qu’ils ne sont pas adéquats pour obtenir l’emploi correspondant. « Les programmes qui nous sont proposés sont sans issue pour la plupart d’entre nous. Nous n’arrivons pas à trouver un emploi et nous retournons à la case DEPART. Avec tout ce que cela implique comme démobilisation et comme perte de dignité. A la place de nous faire avancer, on nous fait reculer »

Beaucoup se sentent rejetés et dévalorisés parce que leurs efforts pour élever des enfants avec tellement peu de moyens, chercher du travail dans des conditions très difficiles ou participer à des groupes communautaires ne sont pas reconnus. « Quand on peut dire : je travaille, cela nous rend crédible aux yeux de nos enfants, de la communauté. ça change le regard des gens sur nous. Cela donne un sens à notre vie. On se sent quelqu’un qui bâtit avec les autres. On a l’impression de faire avancer la communauté, on est une fierté pour notre ville, pour nos enfants »

Les parents sont conscients de leur rôle de modèles vis à vis de leurs enfants. Mais comment des jeunes peuvent-ils être motivés à étudier, chercher du travail, avoir de l’ambition et croire dans leur avenir quand les talents, les capacités de leurs parents et leur implication au service des autres ne sont jamais reconnus et valorisés ?

Comment peuvent-ils bâtir leur personnalité de futur travailleur quand la survie imposée à leur famille les amène à vivre l’incohérence, le manque de confiance en soi et des échecs répétés, malgré de nombreuses tentatives pour s’en sortir ?

Comment peuvent-ils s’investir dans la modernité, si ceux qui leur sont les plus proches n’ont pas les moyens de se former et d’accéder à la culture ?

Aucun enfant ne peut se développer si son milieu est sans cesse menacé, humilié, traité de paresseux ou de profiteurs du système, si ses parents sont considérés comme inutiles.

Des conditions de réussite.

Il s’agit surtout d’attitudes et de mesures déjà expérimentées dans plusieurs pays.

  • Associer les pauvres, en lien avec leurs associations, à la mise en œuvre et à l’évaluation de projets, de parcours menant à l’emploi.

Les personnes exclues ont une expérience des étapes à mettre en œuvre, des efforts que l’on peut attendre de chacun pour bâtir « un parcours qualifiant » qui permet de sortir de l’isolement et de retravailler. Ce parcours n’est pas le même pour tous, mais il englobe souvent l’alphabétisation, la formation de vrais savoir-faire, la capacité de travailler en groupe, de s’exprimer publiquement, de gérer une tâche, un service, la prise de responsabilités, la capacité de mobiliser son milieu et surtout la reconnaissance des acquis de compétences (manuelles, sociales...)

En participant à l’évaluation des services, des programmes, les personnes exclues peuvent aussi indiquer quel accompagnement mettre en place pour soutenir l’insertion et le retour sur le marché du travail lorsque la vie reste très dure et à quelles conditions les projets envisagés sont réellement accessibles à tous.

  • Reconnaître certains projets-pilotes, en leur donnant les moyens d’innover pour créer de l’emploi avec des personnes exclues.

Certains organismes qui mènent des projets communautaires (restaurants populaires, rénovation et entretien d’immeubles, services à domicile...) ont l’expérience nécessaire pour créer de véritables emplois. Mais ils fonctionnent actuellement sous le régime de l’employabilité et perdent peu à peu la confiance de leurs « participants » qui se découragent après une série de stages qui ne débouchent sur rien. Ces projets-pilotes pourraient donner aux femmes et aux hommes employés un véritable statut de travailleur (fiche de paie, droits du travail...) Cela suppose que les horaires et l’alternance travail-formation soient adaptés progressivement aux possibilités des personnes. Cela suppose aussi que l’organisme puisse bénéficier d’une certaine sécurité financière et des moyens humains et techniques dans la durée. Enfin, les travailleurs concernés et les membres de l’organisme ou de l’entreprise devraient évaluer régulièrement tout ce qui freine et surtout ce qui favorise ce retour vers des conditions habituelles de travail.

  • Reconnaître l’implication sociale des personnes exclues.

Un certain nombre de personnes assistées sociales ne peuvent espérer retourner sur le marché de l’emploi à court ou moyen terme, pour des raisons de santé, d’âge, de manque de scolarité, de responsabilités familiales ou d’éloignement. Pourtant elles font un travail fort utile dans des organismes communautaires sur une base bénévole ou en tant que stagiaires de programmes en employabilité. Le gouvernement devrait reconnaître un statut de travailleur aux personnes assistées sociales impliquées dans des projets et consacrant un nombre minimal d’heures de bénévolat dans des activités communautaires. Une partie importante des sommes utilisées pour l’aide sociale deviendrait alors des budgets de création d’emplois d’utilité communautaire. Beaucoup d’organismes communautaires seraient prêts à étudier les conditions de la faisabilité d’un tel projet qui peut avoir un impact très fort sur les milieux appauvris et sur l’ensemble de la population.

De telles expériences, de telles propositions où les personnes exclues sont considérées comme de véritables « experts » en économie sociale, peuvent fournir des enseignements précieux pour développer de nouvelles approches et mesures socio-économiques.

1 Actualités Quart Monde 52, ATD Quart Monde Canada, décembre 1996
1 Actualités Quart Monde 52, ATD Quart Monde Canada, décembre 1996

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