N° 245, 2018/1   •  Derrière l’image…
Dossier

Courage !

Heidi Degerickx
  • p. 15-19
  • publié en mars 2018
Résumé
  • Français

Courage (Larousse) : n.m. Force qui permet d’affronter la souffrance, les revers, les circonstances difficiles.1 « Lorsqu’en nous quittant, mercredi dernier, le mot ‘Courage !’ est sorti de ta bouche, une étincelle a jailli : ça ferait un sacré bon titre ! Un mot spécial, tout à fait à sa place dans le Quart Monde. Avec une charge positive… Quelqu’un qui a du courage possède une force vitale, il résiste, il est fier, digne. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il est capable d’aider les autres. Il a les yeux tournés vers l’avenir »2.

Texte intégral

Rétroactes

Courage - Armoede is een schending van mensenrechten3 est le titre de l’album photo publié en 1998 par l’association gantoise Beweging van Mensen met een Laag Inkomen en Kinderen (BMLIK). Sa parution faisait suite au Rapport général sur la pauvreté (RGP, 1994). Pour ce rapport, ATD Quart Monde a travaillé avec des associations sœurs, dont le BMLIK, se définissant comme des « associations où les pauvres prennent la parole ». L’idée centrale était la volonté de parler non pas pour les personnes dans la pauvreté mais avec elles, et de créer un espace, dans la société, pour que ces personnes puissent parler elles-mêmes et être entendues. Les spécialistes de la pauvreté ont parlé d’un passage d’un modèle d’advocacy (défense des intérêts) à un modèle de self-advocacy (autodéfense des intérêts)4.

Le RGP a représenté une étape symbolique : pour la première fois, ATD Quart Monde et le BMLIK étaient reconnus comme « associations représentatives du Quart Monde »5. Pour la première fois, des décideurs politiques étaient disposés à écouter des personnes vivant dans la pauvreté et leur demandaient de formuler des recommandations. Le RGP a été présenté le 17 octobre 1994, lors de la Journée mondiale de lutte contre la pauvreté, et les médias ont popularisé l’idée qu’il fallait écouter les gens qui vivent dans la pauvreté et leur donner une voix.

Photographier des familles vivant dans la pauvreté, un défi

Le BMLIK a été fondé en 1983 par André De Cock, enseignant, avec une poignée de volontaires dont Jan Vanhee, qui fut président du mouvement entre 1991 et 1998. Jan Vanhee a été la cheville ouvrière du livre Courage. Tout commence en 1986 à Anvers. Jan et son collègue Geen (Eugeen) Lettany visitent l’exposition de photographie organisée par ATD Quart Monde sur le thème de l’enfance pauvre dans les années 50, 60 et 706. Cette exposition bouleverse les visiteurs qui sentent à quel point il est important qu’il y ait des images pour mobiliser la société et forger un partenariat avec les personnes vivant dans la pauvreté. Ils réalisent l’importance de briser le carcan des images négatives et des stéréotypes autour de la pauvreté. Jan demande alors à Geen, photographe amateur qui nourrissait une grande passion pour le noir et blanc, de devenir le photographe attitré du BMLIK. Geen accepte, et André De Cock l’emmène effectuer ses premières visites pour faire connaissance avec les familles.

« Quand je suis arrivé là pour la première fois, j’ai eu des frissons… Je me rendais compte qu’il n’était pas du tout évident d’entrer comme ça chez les gens avec un appareil photo. Mais je l’ai fait et j’ai été directement accepté. Eh oui, j’étais le bienvenu ! La dame qui nous a reçus a déclaré : ‘tu t’intéresses à nous, eh bien alors, tu es notre ami’. C’est incroyable comme on est immédiatement accepté dans le Quart Monde à partir du moment où ils sentent que vous avez du cœur. »7

Pendant dix ans, Geen a pris des photos. Quand Jan a émis l’idée, en 1996, de faire un album photo, ça faisait longtemps que Geen n’était plus un inconnu pour beaucoup de gens. Cela a joué dans la confiance dont il a bénéficié lorsqu’il a commencé à les prendre en photo dans leur intimité. Trois volontaires, trois femmes, l’ont accompagné. Elles ont demandé à tous les ménages s’ils voulaient collaborer au projet et si Geen « pouvait les accompagner lors des visites à domicile ». Dix-huit mois durant, il a rendu visite à trente-trois familles. Une seule a renoncé au projet en cours de route. À la deuxième visite, Geen apportait les premières épreuves, parmi lesquelles les familles faisaient une sélection, et prenait une nouvelle série de photos. Au total, Geen a pris plus de trois mille clichés, en a sélectionné deux cents sur la base de critères techniques : composition, lumière, netteté, contraste, etc. La sélection finale comprenait soixante-douze photos. À ce moment-là, tout s’est mis en place : forme, contenu et aspects techniques. L’album Courage est devenu un exemple de photographie sociale : une quête de réalité et d’authenticité associée à une forme d’activisme.

Le texte contre l’image ?

Courage contient donc soixante-douze photos en noir et blanc. Les adultes et les enfants y sont présentés dans l’intimité de leur intérieur et de leur environnement. Le texte n’est pas totalement absent. Le livre compte cent-vingt pages et se compose de trois parties : dix pages d’introduction, quatre-vingt-seize pages pour la partie centrale, qui comprend les soixante-douze photos, et enfin, vingt-quatre pages de postface. Le texte est subordonné à l’image. Le défi était de réduire au minimum les nombreux témoignages écrits, et de croire à la force persuasive du langage de l’image.

« Une photo doit simplement être vue et entraîner une rencontre avec celui qui la voit. Certes, l’expérience sera différente pour chacun, mais il faut laisser cet espace de liberté. Il ne faut pas limiter cette expérience par l’ajout d’un texte. »8

C’est au lecteur de « faire le boulot », de regarder les photos, de s’en imprégner et d’en déduire un message.

Notre analyse de Courage9 a toutefois montré que le texte d’accompagnement avait un impact important sur la manière dont les photos étaient perçues. C’est ce qu’on appelle le phénomène des légendes « prolongées » ou « différées » : il y a une interaction constante entre ce que l’on vient de lire et ce que l’on voit ensuite à mesure que l’on parcourt le livre. Prenons par exemple la mise en page de la couverture, avec le mot « courage » écrit en grand à travers toute la page. Même si le lecteur saute l’introduction et feuillette directement les pages centrales avec les photos, il n’échappera pas au message, à savoir que les gens qui vivent dans la pauvreté « sont courageux » ou « doivent avoir du courage » et qu’ils « ne peuvent perdre courage ». C’est d’autant plus vrai que le titre est répété encore deux fois, de manière très visible, sur les premières pages presque blanches. Donc, même si l’on feuillette simplement le livre et qu’on se contente de « regarder » sans « lire », nos yeux enregistrent les mots « courage-courage-courage », comme s’il s’agissait d’images. Les mots peuvent donc aussi devenir des images porteuses de sens.

Ce qui vaut la peine d’être dit mérite d’être bien dit

« Je trouve que ‘Courage’ est un livre magnifique. Quand je l’ai parcouru, j’ai été ému tant par les témoignages que par les photos. Les photos m’ont fait rire et pleurer en même temps. Ce livre rend la pauvreté ‘belle’, aussi étrange que cela puisse paraître. »10

Le livre a un format inhabituel, encore plus long et plus large qu’un A4 « paysage ». Quand on ouvre le livre, celui-ci remplit tout le champ de vision du lecteur, et quand on le range dans une bibliothèque, ses bords dépassent des autres livres qui l’entourent. Le format du livre attire l’attention, qu’on le veuille ou non.

L’aspect « luxueux » de l’ouvrage a suscité quelques critiques :

« L’argent nécessaire pour imprimer cette édition luxueuse n’aurait-il pas pu être utilisé d’une autre manière, au bénéfice des familles concernées ? »

Mais pour Jan (et Geen11), la chose était claire :

« Ce n’est pas parce que le livre parle de pauvreté qu’il doit avoir un aspect misérable. »

Quelle histoire se cache derrière les photos ?

La photo de la page 29 (reproduite page suivante) montre un homme assis dans le living d’une maison. Il a un coude appuyé sur une jambe et il prend en même temps appui avec l’autre bras sur le genou opposé. Par cette posture, il se tient droit, mais avec une certaine peine. Il ne regarde pas l’objectif, mais on le voit bien car la lumière venant de l’extérieur éclaire son visage, créant un contraste avec l’arrière de sa tête. Son attitude corporelle peut déjà être perçue comme un symbole de la pauvreté, vue comme une lutte constante pour rester debout et pour se relever (un écho au titre du livre !). Il occupe une position centrale dans la composition de l’image, avec, d’une part, un enfant, et de l’autre, la mère, ce qui peut donner l’impression d’avoir affaire à une figure paternelle traditionnelle qui veut pouvoir s’occuper de sa famille.

L’enfant, fille ou garçon d’environ neuf ans peut-être, se trouve à l’avant-plan (une composition qui semble nous dire : « Nos enfants sont ce qu’il y a de plus important »). Il ou elle nous regarde droit dans les yeux, par-delà l’objectif, avec des yeux curieux, mais sa bouche entrouverte, esquissant un sourire, exprime également une insouciance et un intérêt, tandis que l’inclinaison du corps donne l’impression que l’enfant est en mouvement, un peu comme s’il jouait à « coucou… beuh ! » avec le photographe. L’enfant sur la photo peut également nous dire quelque chose de la pauvreté, à savoir que malgré le dénuement, les enfants peuvent être heureux, joueurs et curieux comme tous les autres enfants.

Vient ensuite la femme, à l’arrière-plan, assise plus bas dans un fauteuil. Elle regarde le photographe de côté, ses yeux un peu cachés par sa frange. Elle a la bouche fermée, elle triture timidement avec ses mains et elle porte un pull sombre à longues manches fermé jusqu’au cou. Tous ces éléments donnent l’impression qu’il s’agit d’une femme introvertie, et ils disent peut-être aussi quelque chose de la honte et de la peur, des sentiments qui font partie de la pauvreté.

La lutte contre la pauvreté demande de l’imagination

L’analyse de cette photo fait ressortir quatre éléments que l’on retrouve un peu partout dans le livre.

D’abord, le photographe a une propension à passer par les enfants pour communiquer avec le lecteur. L’enfant fonctionne comme une « passerelle » et invite en quelque sorte le lecteur à venir jeter un coup d’œil chez lui, à découvrir sa famille. Grâce à l’innocence de l’enfant, le lecteur est disposé, même s’il avait éventuellement des préjugés au départ, à s’arrêter et à regarder au lieu de refermer le livre.

Ensuite, il y a une sorte de plaidoyer en faveur de la famille. Ce plaidoyer se situe dans le prolongement de la revendication du « droit à la vie de famille », en réponse aux nombreux placements d’enfants issus de familles pauvres. Le RGP, en 1994, avait ouvert le débat sur cette question, et les témoignages écrits que l’on trouve dans l’ouvrage y font également référence.

Troisièmement, la pauvreté, la privation, n’est pas vraiment visible, ou ne domine en tout cas pas l’image. Elle est davantage suggérée que présentée. Par exemple, en voyant cette photo, certains se demanderont peut-être si l’homme n’a plus de dents, s’il est assis sur une caisse, pourquoi du linge pend dans le living, etc. Le photographe a essayé de marcher en équilibre sur la délicate frontière entre la misère et la dignité. En ce sens, nous pensons que c’était (et que c’est toujours) difficile pour des personnes vivant dans la pauvreté d’être fiers d’être photographiés, d’autant plus que c’est pour toujours. Car on ne peut pas être fier de la pauvreté en soi, même si « les familles étaient très fières de ‘leur’ livre ».12

Enfin, Geen Lettany parvient souvent à faire passer des messages doubles et contradictoires dans une seule image. Il semble nous dire que la pauvreté, comme contexte et comme circonstance, est dégradante, qu’elle marque les gens, qu’elle les broie et qu’elle est donc inacceptable et anormale ; mais il dit aussi que les gens qui doivent vivre dans ces conditions sont des gens normaux, des familles normales, qui ont les mêmes souhaits et les mêmes rêves que les autres. C’est cette dualité, qui génère une iconographie forte, une rhétorique visuelle puissante, qui fait en sorte que les gens continuent à regarder les images, page après page, et se convainquent finalement eux-mêmes de l’impossibilité d’accepter la pauvreté et de la nécessité d’agir contre elle.

Livre Courage - La pauvreté est une violation des droits de l’homme, p. 29

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©Geen Lettany

Notes

1 Article traduit du néerlandais par Dominique Buysse.

2 Extrait de la lettre de Geen Lettany, photographe, à Jan Vanhee, président du BMLIK, 3 juillet 1998.

3 Traduction : Courage - La pauvreté est une violation des droits de l’homme.

4 Voir notamment les publications scientifiques de Peter Beresford et Suzy Croft (1995), Ruth Lister (2002), Peter Alcock (1993) et Michal Krumer-Nevo (2008).

5 Voir la déclaration gouvernementale de Jean-Luc Dehaene, le 7 mars 1992.

6 Mouvement ATD Quart Monde (avec une préface de Joseph Wresinski), Le Monde me doit l’Avenir : 30 ans d’Histoire de l’Enfant du Quart Monde par la Photographie, 1979.

7 Interview de Geen Lettany,14 mai 2016.

8 Idem.

9 Sur le plan méthodologique, cette enquête est basée sur une analyse à la fois déductive et inductive des images, dans le cadre d’une approche historique et rhétorique. Sur le plan déductif, nous avons utilisé le cadre d’analyse de Cara A. Finnegan (2003), une historienne qui étudie les images « dans l’histoire » et « en tant qu’histoire » (Zarefsky, 1998) et qui distingue trois phases : la production, la reproduction et la circulation des images. Nous avons combiné cette approche à une analyse inductive à la fois visuelle et rhétorique basée sur la théorie de Sonja Foss, une experte en communication qui analyse la fonction des images (le message) et évalue la mesure dans laquelle cette fonction est bien communiquée.

10 Lettre d’un travailleur social adressée au BMLIK, 9 avril 1999.

11 La phrase : « Ce qui vaut la peine d’être dit mérite d’être bien dit » a été prononcée par Geen Lettany lors de son interview le 14 mai 2016.

12 Jan Vanhee, 14 mai 2016.

Pour citer cet article Heidi Degerickx, « Courage !  », Revue Quart Monde, Année 2018, Derrière l’image…, Dossier, mis à jour le : 29/05/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7151.
Auteur

Heidi Degerickx

Heidi Degerickx est licenciée en sciences pédagogiques, option action psycho- socio-culturelle. Après ses études, elle a rejoint une « association où les pauvres prennent la parole », à savoir l’association Mensen voor Mensen, à Alost (Belgique), où elle a travaillé pendant 12 ans. Depuis 2014, elle est assistante à l’université de Gand, au département Travail social et Pédagogie sociale, où elle effectue des recherches dans le cadre d’un doctorat sur l’image de la pauvreté et sur la force de la rhétorique visuelle qui émane des associations où les pauvres prennent la parole depuis leur percée en Belgique (1990-2010).