N° 246, 2018/2   •  Ni potence, ni pitié !
Fondamentales

La notion de Quart Monde confrontée à la vision de Bronislaw Geremek

Michèle Grenot
  • p. 55-58
  • publié en juin 2018
Résumé
  • Français

Le texte qui suit rend hommage au parcours de l’historien et homme politique Bronislaw Geremek. C’est le chemin d’un homme qui, refusant la potence et la pitié comme approche de la lutte contre la pauvreté, s’est trouvé en accord avec l’exigence du respect des droits de l’homme.

Texte intégral

Joseph Wresinski a créé la notion de Quart Monde comme un nom d’honneur, ancré dans une réalité historique significative de l’importance à accorder à la voix des plus pauvres, témoignant du fait que les plus pauvres veulent être considérés comme des citoyens à part entière et que leurs voix soient entendues. Au colloque de Cerisy, je l’avais confrontée avec la notion de Quatrième Ordre de Dufourny1 et avec la vision de l’historien et homme politique, Bronislaw Geremek. Cette notion est liée à notre conception de l’humanité de l’homme, proclamée dans le préambule de la déclaration universelle des droits de l’homme :

« L’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, comme la plus haute aspiration de l’homme ».

Et dans son article 1 :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

Les autres articles en découlent.

Bronislaw Geremek, polonais comme l’était le père de Joseph Wresinski, a vécu enfant dans le ghetto de Varsovie, et connut l’extrême humiliation et la souffrance. Son père est mort à Auchwitz. Il pensait que :

« La souffrance devait être l’objet de la recherche historique et qu’il ne fallait pas laisser dans l’anonymat ceux qui n’avaient pas droit à l’histoire. Trop longtemps l’histoire est restée le champ clos des riches et des puissants »22.

Ce sont ses travaux d’historien joints à son combat de citoyen engagé dans la lutte pour la liberté de son pays, qui le conduisent à lier liberté et lutte pour la justice, contre les exclusions, pour la défense des droits de l’homme.

En marge du prolétariat, les « gueux »

Historien médiéviste lors de séjours à Paris, il devient adepte de l’école des Annales et de l’analyse des comportements sociaux. Marxiste, à la recherche du salariat, il découvre en marge des ouvriers et artisans qualifiés, un monde de travailleurs n’appartenant à aucune corporation, sans statut, payés à la journée et à la tâche : « Ces misérables qui, à Paris, hantent la Place de Grève ou les installations portuaires de la Seine », qui devaient répondre à la demande de travail souvent loin de chez eux. Dans un autre ouvrage, intitulé Les fils de Caïn3, il analyse toute cette littérature, dite de la « gueuserie », très abondante dans tous les pays d’Europe, reproduite de siècle en siècle, comme le roman picaresque, Tyl l’espiègle, Mère courage, et tant d’autres... Les mendiants et vagabonds, condamnés à l’errance comme Caïn dans la Bible pour avoir tué son frère, y sont décrits comme punis pour leur péché, celui de refuser de travailler, gagnant leur vie de manière frauduleuse. Dans son livre La pauvreté en Europe du Moyen Âge à nos jours », paru en 1987, Bronislaw Geremek étend son champ de recherche dans le temps long de l’histoire. Son sous-titre, La potence ou la pitié4, est significatif d’un certain regard dans la société. Pitié pour le bon pauvre que l’on connait, de la ville, répression pour le mauvais pauvre, vu comme celui qui mendie, vagabonde, fait peur, colporte la peste, ou se révolte, voleur, etc., répression à des fins d’assistance charitable, par la rééducation au travail et la rééducation morale pour des personnes considérées comme oisives, aux vies dissolues, avec l’enfermement des pauvres mis au travail forcé, de la Rome des papes au 16e siècle, en passant par l’hôpital général à Paris et ailleurs, jusqu’aux workhouses d’Angleterre, ou encore la potence ... Bronislaw Geremek s’interroge sur ce regard qui relève plus de l’imaginaire que de la réalité, qui semble confondre chômeur involontaire, à la recherche d’un travail et d’un toit, et paresseux. Il écrit :

« La naissance de la société moderne s’accompagnait d’une brutale détérioration des relations humaines » ;
on invoque le « coût social de l’essor du capitalisme ».
« Fallait-il seulement que ce coût fut si élevé ? (…) La nécessité historique ne saurait être une excuse, là où les individus se trouvent dépouillés de leurs droits naturels ».

Deux hommes engagés contre l’exclusion

La chaire d’histoire européenne au Collège de France lui est confiée en 1992/93. Il choisit le thème de l’exclusion, notamment celle des juifs, ou encore celle de ceux qu’on appelle mendiants et vagabonds. Il conclut les séances en faisant remarquer que, dans l’Histoire, on a souvent tenu les exclus pour responsables de leur situation, alors que c’est la société qui en est responsable.

Joseph Wresinski, lui, appelle avec force notamment à la Sorbonne en 1983, les historiens à s’intéresser aux plus pauvres, les oubliés de l’histoire, sinon pour lui, l’histoire est faussée parce qu’il lui manque une partie explicative essentielle. Il s’appuyait sur la monographie d’une famille très pauvre contemporaine. Dans un éditorial d’une Revue Quart Monde de 1983 sur l’histoire des plus pauvres sur plusieurs siècles5, il écrit :

« Nous avons besoin de comprendre cette histoire pour comprendre la source de l’exclusion sociale (...) tout au long de ses pages, nous retrouvons les discriminations entre « bons et mauvais pauvres ».

N’avons-nous pas constamment retrouvé en vingt-cinq ans de lutte (...) cette tentation de trier, d’écrémer, de repêcher ? »...

Il dira aussi que les plus pauvres sont souvent considérés comme des mauvais pauvres tant il est difficile pour eux de rester dans la légalité… Alors que la loi ne les protège pas, pourrait-on ajouter. Dans l’histoire, il y a eu des résistances à ce courant. Vincent de Paul, par exemple, s’est interrogé sur le bienfait de l’enfermement des pauvres.

Dans un même message

Geremek rencontre le Mouvement ATD Quart Monde après la mort du père Joseph. Lors de journées européennes organisées par le Mouvement à Bruxelles en 2002, il rappelle alors l’importance d’envisager l’avenir de l’Europe sans oublier son histoire et combien la grande pauvreté menace la condition humaine ; dès lors si on prend à cœur :

« Les notions de dignité de l’homme, de dignité de l’homme pauvre, des droits de l’homme, des droits de l’homme pauvre, on sera sur le bon chemin ».

Il rejoint là le père Joseph dans son triple refus exprimé en 1977 à la Mutualité,

« Le refus de la fatalité de la misère, de la culpabilité qui pèse sur ceux qui la subissent, du gâchis spirituel et humain ».

Ni la potence, ni la pitié, mais le respect des droits de l’homme.

Le 30 mai 1992, à l’occasion de l’inauguration de la dalle du refus de la misère de Berlin, où sont écrits ces mots :

« Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés, s’unir pour les faire respecter est un devoir sacré », Bronislaw Geremek prononce une allocution.

Il dit :

« La ville de Berlin est devenue pendant des années le symbole de l’Europe divisée (...) Maintenant, une fois le mur abattu, elle devient le symbole de la lutte pour la liberté »...

Il savait de quoi il parlait, lui qui avait été emprisonné en 1981, pendant deux ans et demi, après avoir aidé à fonder Solidarnosc. Il ajoutait :

« Le père Joseph, fils de la misère polonaise et de la misère espagnole, le grand combattant de la misère de tout le monde (...) a un message à dire à l’Europe d’aujourd’hui et c’est le message qui est exprimé sur cette dalle (...) Elle nous rappelle que nous n’aurons jamais la liberté si nous ne savons pas combattre la pauvreté ».

Député européen, proche du Mouvement ATD Quart Monde, il fera partie de l’Intergroupe Pauvreté du parlement européen ; il disait :

« L’intérêt que je porte au passé et mon regard sur l’actualité se rejoignent à divers titres »5.

Un vaste chantier en perspective

Joseph Wresinski, confronté à Dufourny et à Geremek nous invite à rétablir les plus pauvres dans l’Histoire. Parce qu’ils ont été ignorés ou vus par le regard des autres, ils ont été mal identifiés, représentés de façon négative, « incapables », « paresseux », « dangereux », « assistés ». Leur représentation au sens de l’image a une conséquence sur la représentation politique, comme par exemple le regard porté sur les mendiants ou vagabonds et la décision politique de leur enfermement. Faire émerger cette histoire engage d’une part à « ne pas reproduire les mêmes erreurs, parce qu’on ne leur a pas donné la parole », disait Michelle Perrot en conclusion du colloque de Caen de 1989. Cela incite a contrario à leur donner la parole aujourd’hui et d’autre part à « conférer aux pauvres une identité plus juste au regard de la connaissance historique » pour qu’ils soient mieux représentés aujourd’hui. Cela oblige à explorer des champs inédits, à croiser et interroger les sources. Un vaste chantier s’ouvre devant nous.

Et si le Quart Monde, partenaire de l’Histoire, nous aidait à poser les bonnes questions dans le temps historique, notamment celles de la connaissance acquise des plus pauvres par le Mouvement ATD Quart Monde ? À savoir la différence et le lien entre précarité et grande pauvreté, l’approche multidimensionnelle de la misère, comprise comme une violation de l’ensemble des droits de l’homme, le danger de transmettre la grande pauvreté de génération en génération.

Wresinski, confronté à Dufourny et Geremek nous invite à réfléchir au sens et au fondement de notre démocratie, à la liberté politique, à la place des plus pauvres dans la parole publique, à la citoyenneté et la délibération, à l’origine de nos droits politiques, et donne légitimité à la pensée et l’action de Joseph Wresinski.

Deux courants se sont opposés sur la notion de droits de l’homme, les uns voulant imposer les droits économiques et sociaux sans les droits civils et politiques, et les autres ne considérant que les droits civils et politiques. Les plus pauvres, hier comme aujourd’hui, nous rappellent les droits inscrits dans la déclaration des droits de l’homme de 1948, dite universelle, considérés comme des droits économiques et sociaux : pour vivre comme un être humain, l’homme doit pouvoir se nourrir, se soigner, se loger, s’instruire, travailler dignement, mener une vie familiale décente, élever ses enfants. Mais ils nous rappellent aussi, et pour y arriver, les droits civils, politiques et culturels : s’exprimer, communiquer, s’inscrire dans la vie sociale et citoyenne, et vice versa.

Notes

1 Actes du colloque de Cerisy, 2017, Ce que la misère nous donne à repenser, avec J. Wresinski, à paraître aux Éd. Hermann. M. Grenot, Le souci des plus pauvres. Dufourny, la Révolution française et la démocratie, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

2 Rencontre avec Bronislaw Geremek, par Jacqueline Chabaud, in Revue Quart Monde, n° 144, S’unir contre la misère, 1992/3.

3 Note de lecture, Les fils de Caïn, M. Grenot, in Revue Quart Monde, n° 139, 1991/2.

4 B. Geremek, La potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, J.P. Blum, in Revue Quart Monde n° 127, 1988/2.

5 Revue Igloos, n° 117, mai 1983, Marie Claire Morel : Le procès des pauvres dans l’Histoire.

Pour citer cet article Michèle Grenot, « La notion de Quart Monde confrontée à la vision de Bronislaw Geremek », Revue Quart Monde, Année 2018, Ni potence, ni pitié !, Fondamentales, mis à jour le : 02/06/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7234.
Auteur

Michèle Grenot

Docteure en histoire, auteure d’une thèse publiée en 2014 sous le titre : Le souci des plus pauvres. Dufourny, la Révolution française et la démocratie, aux Presses universitaires de Rennes, Michèle Grenot est engagée depuis de longues années aux côtés du Mouvement ATD Quart Monde. Elle l’a notamment représenté à la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Elle participe actuellement aux travaux du Centre Joseph Wresinski.
Articles du même auteur
Giacomo Todeschini. Au pays des sans nom
Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Age à l’époque moderne. Éd Verdier, 2015.