N° 246, 2018/2   •  Ni potence, ni pitié !
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Michel Leroux. Reprise

Documentaire, France, 1996

Bella Lehmann-Berdugo
  • p. 53-54
  • publié en juin 2018
Texte intégral

En 1968, des étudiants en cinéma filment la reprise du travail aux usines Wonder de Saint-Ouen1. Sur un extrait – un photogramme comme on disait à l’époque – une jeune ouvrière en larmes crie sa colère et ses espoirs déçus : elle ne veut pas réintégrer l’usine (les conditions de travail n’ont pas suffisamment été améliorées).

À noter à propos de la démarche des étudiants, un ancien syndicaliste dit : « Le monde ouvrier était assailli à l’époque, on n’était pas chaud pour être filmé, ça faisait voyeur ».

Vingt-huit ans plus tard, Michel Leroux part à la recherche de cette femme et de ses camarades. Il veut leur montrer ces images animées et leur donner la parole sur ce qu’a été leur combat pour la dignité. D’anciennes ouvrières, des syndicalistes, des militants se penchent sur ces images animées devant un petit poste de télévision portatif.

Alain et Lucienne (un « couple Wonder »), Jacqueline, Laurette,… ces femmes et ces hommes évoquent leur passé avec nostalgie : « Il y avait mille sorties pour mille entrées par an à l’époque, on était solidaires, vingt nationalités étaient représentées chez Wonder. » Ou avec amertume : « Ça a été du vent, tout ça » (la grève).

Pourtant, avant la grève, pas de douches pour les femmes (uniquement pour les hommes). Il y avait les employé(e)s qui travaillaient « dans le propre », ne se mêlaient jamais à celles/ceux qui étaient au charbon aux ateliers et travaillaient « dans le sale ».

Il fallait chauffer de la paraffine,

« Ça tombait sur les jambes », « C’était comme du sucre glace mais tout noir, volatile, qui imprégnait tout ». On prenait la plus habile, elle devenait la chouchoute et elle imposait sa cadence aux autres. Nombreuses ont commencé à quatorze ans, envoyées par leur mère juste après le certificat d’études. Certains parents venaient toucher directement la paie, d’autres pouvaient avoir l’argent entre les mains. Moins connu : « Le chic chez Wonder aussi, c’était de prendre des simplets » (ils avaient leur chance mais étaient mal payés).

Mademoiselle Marguerite (« Celle qui a cassé un parapluie sur la tête à Tapie »), un air courroucé derrière ses grandes lunettes, passée première ouvrière en 70, explique la difficulté de son statut, coincée entre les patrons et les ouvrières : « J’avais dans mon atelier quatre Maoïstes, elles sortaient des facultés, il fallait détecter les pièges (elles freinaient la cadence exprès), et puis les Portugaises, j’ai rien contre m’enfin… »

Il y avait l’indignité de lever le doigt pour aller aux vécés avant l’obtention de pauses. Mais restent de bons souvenirs, « comme un esprit d’entreprise voire de famille ». « Les directeurs du personnel jouaient les petits papas ». L’une raconte les colonies de vacances à Soulac pour les plus jeunes, la mer pour la première fois, « C’était formidable ! ». Par la suite ses propres enfants ont pu y aller aussi.

C’est l’été (en arrière-fond, d’insistants gazouillis d’oiseaux qui contrastent avec la dureté des récits) ; ces femmes et ces hommes calmes, posés, intelligents, avec du recul, nous imposent le respect. Ils ont eu le courage de reprendre le travail, même si toutes les avancées n’étaient pas à hauteur de leurs rêves, parce qu’il fallait faire vivre sa famille. Mais ils gardent la fierté – pour eux-mêmes, aux yeux de leurs enfants et du monde d’aujourd’hui – d’avoir un jour osé dire non.

Notes

1 Reprise, documentaire de Michel Leroux, France, 1996 ; version restaurée 2018, 3h14.

Pour citer cet article Bella Lehmann-Berdugo, « Michel Leroux. Reprise », Revue Quart Monde, Année 2018, Ni potence, ni pitié !, Écouter voir, mis à jour le : 02/06/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7232.