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Haïfaa Al Mansour, Wadjda

Marie-Hélène Dacos-Burgues et Hélène Rozet
  • p. 51-52
  • publié en mai 2013
Texte intégral

En Arabie Saoudite, une petite fille adore courir et gagner contre son camarade Mohammed. Ensuite elle rêve d’un vélo ! C’est Mohammed qui lui apprend à monter à vélo, et au final il lui dit qu’il aimerait se marier avec elle ! Ni les commerçants hommes ni le papa de Wadjda ne semblent choqués, mais il y a ce système, figé dans ses contradictions, et beaucoup d’hypocrisie (vis à vis des femmes, des étrangers...) Pour finir c’est la maman de Wadjda qui lui offre le vélo.

De quel message ce film est-il porteur ? A-t-il jamais voulu être féministe ?

De quoi les femmes modérées en Arabie Saoudite ont-elles besoin ? Leur avons-nous demandé ?

Ces besoins partent-ils vraiment d’une dualité ou d’un combat hommes-femmes ?

Leur culture ne les porte-t-elle pas à ressentir, à inventer autre chose ?

Et sommes-nous prêts à les soutenir là où elles vont, sur ce qui est en train de se former pour elles ?

J’ai été beaucoup dans des pays arabo-musulmans et par derrière tout ce qui s’exprime dans ce questionnement, il y a ce que je ressens du gouffre d’incompréhension entre nos cultures. Notre façon à nous occidentaux de juger, de calibrer à notre aune, n’est-elle pas finalement une négation de l’autre dans le sens où nous considérons avoir des valeurs universelles et incontournables ? Nous avons certainement raison... Mais imaginons qu’on nous force à accepter ainsi tout à coup les valeurs d’autres qui prétendraient tout connaître sur nous... Non, je n’imagine même pas !

Et si nous admettions enfin que nous ne comprenons rien à telle ou telle civilisation, religion, tel ou tel pays, région, telle ou telle personne ?

Et si nous nous posions la question : de quel regard, de quelle prise de position, de quel soutien ont-ils besoin ?

Quelle est la meilleure arme pour aider les musulmans modérés à faire changer de regard, d’attitude, de façon de faire les fondamentalistes et extrémistes qui prennent de plus en plus de place dans leur société (et il serait bien de reconnaître que nos sociétés ont encouragé ces extrémismes par leur manque d’humanité) ?... Et nous sommes-nous posé la même question vis-à-vis des fondamentalistes chrétiens ou de l’extrême droite ? Avons-nous cherché à demander aux musulmans modérés comment ils pourraient nous aider à penser et bâtir notre société occidentale de façon plus humaine ?

Ce film, comme d’autres, (dernièrement je suis aussi allée voir et j’ai aimé Et maintenant on va où ? et Après la bataille, où l’on découvre aussi ce que vivent et pensent des femmes dans des pays arabes) permet de découvrir un petit bout d’univers, une histoire ; il a été tourné par une femme et il passe en France...

Joseph Wresinski et les plus pauvres à sa suite nous ont fait entrer dans leur univers et nous en enrichissent sans cesse, ce qui nous ouvre à l’universel. Accepterons-nous de recevoir aussi d’autres univers, et de faire des pas vers eux ?

(Hélène Rozet)

J’ai été très triste, lors du visionnement de ce film, de voir toutes ces femmes qui ne peuvent pas conduire, ni aller à vélo, continuer à se faire les garantes de la transmission de l’oppression à leurs filles ou élèves.

Il y a une seule petite lueur d’espoir au bout, quand la maman achète un vélo à sa fille, bravant ainsi l’interdit.

Je me suis demandé quel avait été le but de la réalisatrice.

La raison de ma tristesse résidait d’ailleurs surtout dans l’expérience personnelle que je peux avoir du respect du multiculturalisme dans nos pays occidentaux lorsque cela ne s’accompagne pas d’une interrogation de la tradition. C’est, pour moi, comme si on avait jugé une fois pour toutes que ce qui est bon pour nous, femmes occidentales, n’est pas bon pour elles… ailleurs, ni même chez nous. Nous sommes devenues fatalistes. Nous ployons sous des forces obscures, trop fortes pour nous. Nous avons oublié que certaines femmes d’autres pays nous demandent avec insistance de les aider, comme l’écrivaine algérienne Wassyla Tamzali …

Ce film ose donc poser les bonnes questions sur la transmission des valeurs.

Le fait que ce premier film tourné en Arabie Saoudite, dans un pays où il n’y a pas de salle de cinéma, ait été écrit et réalisé par une femme avec des précautions qu’on imagine bien, ait ensuite obtenu le prix du meilleur long métrage arabe dans un festival d’un pays du Golfe, est donc un sacré démenti à l’idée de l’immobilisme de ces sociétés arabes. Prenons-en conscience et interrogeons donc ici les pratiques d’un autre âge.

(Marie-Hélène Dacos-Burgues)

Pour citer cet article Marie-Hélène Dacos-Burgues et Hélène Rozet, « Haïfaa Al Mansour, Wadjda », Revue Quart Monde, Année 2013, Identités, appartenances et vivre ensemble, Écouter Voir, mis à jour le : 17/01/2019,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/7373.