Quart Monde, appellation libératrice

Marie Jahrling

p. 23-27

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Bibliographical reference

Marie Jahrling, « Quart Monde, appellation libératrice », Revue Quart Monde, 247 | 2018/3, 23-27.

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Marie Jahrling, « Quart Monde, appellation libératrice », Revue Quart Monde [Online], 247 | 2018/3, Online since 01 March 2019, connection on 12 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7472

De coupable à victime des injustices. De victime à résistante. Ce que le père Joseph Wresinski a changé dans la vie de l’auteure, et dans celle de son peuple.

Notre famille, après la guerre, vivait l’errance des familles pauvres, d’abris précaires en logements insalubres. Nous vivions en province ; notre père ayant eu une embauche à l’usine Renault de Billancourt, nous a emmenés à Paris. Là nous avons connu la rue, dormant parfois dans une église, quand c’était possible à l’hôtel puis le centre d’hébergement, où nous avons rejoint d’autres familles de la misère, malgré la paye de manœuvre nous ne pouvions pas avoir de logement. Au moment de l’appel de l’Abbé Pierre1, il était question de nous faire aller vers un autre centre d’hébergement. Alors mes parents ont pris leurs sept enfants pour tout bagage et nous nous sommes retrouvés en avril 1954 au camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, sous la tente, puis dans un igloo. Le terrain était des champs en friche bordés d’une décharge publique, un petit bosquet et les ruines d’un ancien château. Le point d’eau était très éloigné. Pas d’électricité, pas de commodités, les jours de pluie nous nagions dans la boue. Le manque d’hygiène était évident. Les parents faisaient du mieux qu’ils pouvaient. Une tranchée avait été faite pour un deuxième point d’eau, avec l’aide les hommes de la communauté d’Emmaüs avec qui nous partagions la place.

Les familles arrivaient chaque jour par camions entiers, si bien que des grandes tentes pour abriter plusieurs familles avaient été posées. Les familles qui étaient très nombreuses arrivaient de toute la France et aussi des familles rapatriées d’Algérie. La mortalité surtout infantile dépassait la moyenne du pays. La vie était très dure. Heureusement, il y avait une grande solidarité parmi la population, c’est ce qui permettait de survivre. Nous étions abandonnés de la société, si ça n’était de nous accuser de tous les maux des alentours, vols, meurtres, si bien que dans ma tête d’adolescente je craignais qu’un jour l’armée ne vienne nous exécuter. […]

Il s’est appuyé sur les forces des personnes

Ce qui a changé pour nous avec l’arrivée du père Joseph Wresinski à Noisy est que, malgré toute cette détresse, il est resté près de nous, alors que beaucoup d’âmes charitables repartaient, ne sachant pas comment apporter des solutions, si ce n’était par la charité qui rend dépendant et finit par enlever toute dignité. Le père Joseph s’est appuyé sur les forces des personnes du camp pour que la solidarité qui existait s’organise […] Les points d’eau se sont multipliés, creusés avec les personnes du camp et d’autres personnes venant faire du chantier l’été. À la demande des familles une chapelle est construite, « avec le sang et les larmes », diront les gens du camp. Le baraquement où étaient entassés les dons de vêtements et autres devient la salle de télé, car l’électricité aussi est arrivée ! Mais pas jusqu’aux igloos2, pendant longtemps. Avec le père Joseph, c’était aussi des sorties à Paris pour les jeunes. La culture a toujours été importante pour lui.

Des amis du père Joseph se sont alliés à nous, avec les premiers volontaires, dans un souci de réciprocité. Par exemple ma sœur aînée Mathilde, qui occupait les jeunes dans le camp, est devenue animatrice du premier jardin d’enfants et du club des jeunes. […] Une première association a été refusée par la préfecture, la cause était que la majorité des membres étaient des habitants du camp. Une autre association avec des amis du père Joseph venus nous rejoindre verra le jour.

Avec l’acquisition du terrain vague attenant les ruines d’un ancien château (d’où le nom du lieu-dit Château de France), des belles constructions en dur ont vu le jour, suivies de près par le père Joseph : le pivot culturel, les bureaux du centre d’accueil, le jardin d’enfants, le foyer féminin, une buanderie avec des machines à laver, un sèche-linge, un coin douche et une salle superbe pour repasser et coudre le linge. Une esthéticienne venait parfois pour donner l’envie aux femmes de s’occuper d’elles-mêmes. Une infirmière donnait des conseils, une éducatrice familiale soutenait les mamans pour la couture et la cuisine, la PMI3 s’y était installée. Le médecin était bienveillant, ce qui permettait aux parents d’être moins craintifs pour consulter. […] Mais le camp ne changeait pas. Le père Joseph avec les familles a dû batailler encore et encore.

Des drames dûs à la précarité, incendies, morts et placements d’enfants par la force publique révoltaient et usaient les familles, qui pour certaines s’enfermaient dans la violence et l’alcool. Le père Joseph nous est resté fidèle, malgré la dureté de la vie et les malveillances politiques. Enfin le projet de la cité de promotion familiale a pu voir le jour. Mais il a fallu reloger les familles et ça n’a pas été simple, l’association Aide à Toute Détresse fondée par le père Joseph n’ayant pas que des amis. Heureusement que des soutiens importants dans la société, comme Mme Geneviève de Gaulle-Anthonioz et son époux, Mme Alwine de Vos et d’autres ont fait leur, avec nous, ce juste combat. Des jeunes venus de toute l’Europe ont partagé nos vies de misère dans la boue et la promiscuité ; ils ont constitué un volontariat fidèle et actif, confrontant leurs connaissances avec la réalité de notre vécu.

De la honte de la misère à la fierté d’être un peuple

La honte, nous la vivions au quotidien depuis notre jeune âge. Lorsque nous allions à l’école, nous étions forcément remarqués par l’état de nos vêtements et chaussures salis par la boue, la mauvaise réputation. Lors d’une interrogation, l’institutrice a demandé ce que les parents laissent à leurs enfants. Les réponses étaient de l’ordre matériel. Quand est arrivé mon tour, j’ai dit « L’honneur ». L’institutrice, étonnée, après réflexion dit : « Ah oui on a déjà fait la leçon ». Ce qui était faux, ou alors les autres avaient mauvaise mémoire. C’était comme si venant du bidonville, je ne pouvais pas savoir ce qu’est l’honneur. Il arrivait qu’à la sortie des classes, des gentilles mamans nous donnaient des colis de linge ! Sans parler de la poudre versée sur la tête systématiquement sans vérifier s’il y avait besoin. Nous sommes forcément des pouilleux. De cette époque je me souviens que ma respiration, mon oxygène était lorsque j’arrivais au camp avec les miens.

Le peuple nous a été révélé lors des rencontres à l’Université populaire créée par le père Joseph suite à la révolte de mai 1968. Cet endroit, pour la région parisienne était une cave en plein centre de Paris. C’est là que j’ai constaté que nous n’étions pas les seuls à Noisy à vivre la misère et l’exclusion. Nous nous sommes reconnus d’un peuple, nos rencontres nos échanges nos réflexions sur nos vies, des causeries avec des personnes de la société, des alliés comme nous les appelons. Les volontaires venus nous rejoindre et partager notre vie dans les lieux de détresse ont fait que nous sommes entrés en combat contre l’exclusion et les misères qu’elle engendre. C’est à l’Université populaire que nous nous sommes formés à prendre la parole, à réfléchir, à nous écouter, à confronter nos idées, à concevoir ce qui était bon pour nos familles. Quart Monde, appellation libératrice pour moi, non plus coupable mais victime devenue combattante. […]

Peuple du Quart Monde, non plus pour dire « pauvres bons à rien, coupables », mais victimes combattantes se mêlant avec d’autres pour faire une force de lutte contre l’injustice de l’exclusion que représente la pauvreté. Le père Joseph disait :

« Les armes du combat viennent de ton propre vécu. C’est le contraire du ‘sauve toi tout seul’. Avec tes frères, avec les tiens, rejoins les autres. Derrière les gens pauvres, il y a plus pauvres encore. »

Du fait de s’être connus et reconnus des mêmes parcours de misère et ce, pour le plus grand nombre, de génération en génération, nous sommes d’un Peuple.

Du fait d’une société qui se modernise à travers le monde et qui exclut les plus pauvres, nous sommes le peuple qui est entré en lutte. Avec le père Joseph, nous avons gravi les marches de tous les endroits où se décide l’avenir des hommes.

De nos jours, les scientifiques avec l’université et le monde des chercheurs.

Du fait du témoignage de nos vies de misère et de honte, nous apportons notre contribution pour un monde plus juste et solidaire.

Du fait que nous ont rejoints dans notre combat des personnes qui aspirent à ce monde sans exclusion, nous sommes fiers de dire : Nous sommes le peuple du Quart Monde.

Un centre international d’archivage

Depuis Noisy-le-Grand, le père Joseph, retrouvant le vécu de misère de sa propre famille, a eu l’intuition que la misère n’était pas une fatalité mais était due à l’exclusion, et que seuls les hommes pouvaient la détruire. Il fallait le démontrer. Bien vite il a demandé aux volontaires d’écrire leur quotidien avec les personnes rencontrées. Toutes ces données ont permis de construire une connaissance importante. Afin qu’elle serve la cause des plus pauvres, il a fallu archiver. La masse des données étant devenue trop importante et le lieu trop précaire, il a été décidé de faire bâtir un bâtiment moderne et sécurisé afin de conserver au maximum dans le temps et la qualité tous ces bouts de vie partagés avec les plus pauvres du monde.

Baillet4 est le lieu de notre histoire, c’est le parcours, le combat du père Joseph Wresinski. C’est le lieu de la preuve de l’existence du Peuple du Quart Monde et de nos pas dans la vie sociale. C’est un lieu de connaissance, de recherches, de rencontres, d’échanges. C’est un lieu de respect pour les plus pauvres.

Ce centre d’archivage est un édifice grandiose des savoirs, des connaissances partagées, pour la première fois dans l’histoire des hommes, écrites avec les plus pauvres de tous les continents. C’est un outil extraordinaire de lutte contre l’injustice qu’est la grande pauvreté. Entre les mains de personnes de mauvais esprit, cette connaissance pourrait nuire ; donc une grande vigilance légitime s’impose. Tous les chercheurs et scientifiques sont les bienvenus. Le but étant de faire reconnaître que la misère n’est pas fatale, elle est l’œuvre des hommes et seule la volonté des hommes peut la détruire.

Quand le Quart Monde et l’université pensent ensemble

Avec les universitaires, nous avons croisé nos savoirs, écrit ensemble. Au début c’était comme une grande utopie, mais nous l’avons vraiment fait, ce n’est pas un rêve. Ce croisement a été possible par un véritable échange réalisé entre les personnes dans le dialogue, le travail, mais aussi dans les moments de doutes, de rires et d’espérance. Cet échange que j’ai eu en vérité avec des personnes d’autres milieux m’a donné la force de vouloir continuer, non seulement pour mes enfants, mais pour tous ceux qui aujourd’hui vivent la pauvreté. […]

Ce programme5 avait pour but de rencontrer des professeurs et des chercheurs d’université, ce qui n’était pas évident pour les militants qui pour la plupart ont arrêté l’école en primaire. Ce que nous avons appris, c’est que les universitaires sont des gens comme nous, ils peuvent prendre le temps de vivre, de rire et de ne pas toujours travailler. Ils ont eu la chance de faire des études, mais ils ont eu besoin de nous pour connaître la réalité de vie des personnes qui vivent la misère. Ce programme a été un vrai travail qui a changé notre manière de vivre, nous pouvons discuter plus facilement avec d’autres personnes. Nous avons la tête haute quand on sort de chez soi, parce que nous avons réussi à écrire ensemble un livre dont chacun de nous est fier.

Denise6 disait :

« J’ai personnellement appris beaucoup de choses sur le thème de la citoyenneté et de la représentation. Je ne connaissais pas le mot ‘citoyenneté’, mais en avançant dans le programme, j’ai pu arriver à comprendre les textes de philosophes et les mettre en face d’exemples vécus ; aujourd’hui je peux vous parler d’ Hannah Arendt qui disait que pour être citoyen il faut faire partie d’une communauté. […] »

Denise avait pris la parole […] lors de la séance d’ouverture à la Sorbonne pour présenter Quart Monde université :

« Nous pouvons vous dire qui nous sommes dans ce programme, nous connaissons les expulsions, les périodes de vie à la rue, l’éclatement de nos familles. Sur les quinze militants que nous étions, neuf d’entre nous avaient été séparés de leur famille en bas âge. Nous pouvons vous dire que nous avons été particulièrement fiers quand vous-mêmes les universitaires, vous avez été surpris par la justesse et la pertinence de notre raisonnement et la pertinence de notre questionnement »

Merci citoyenne Denise.

1 En France, une série de drames pousse l’Abbé Pierre à se faire entendre auprès des politiques. Le 1er février 1954, il lance son célèbre Appel, sur

2 Constructions semi-cylindriques en tôles de fibrociment et sol de terre battue.

3 PMI : Protection maternelle et infantile, créée en France par une ordonnance du Ministre de la santé du 2 novembre 1945.

4 Baillet-en-France est une commune du Val d’Oise, à une vingtaine de kilomètres au nord de Paris. C’est dans cette commune qu’a été construit le

5 Quart Monde Université : programme mené par ATD Quart Monde visant à une compréhension nouvelle, plus juste et plus complète du monde de la pauvreté

6 Denise Bernia, militante belge d’ATD Quart Monde, aujourd’hui décédée.

1 En France, une série de drames pousse l’Abbé Pierre à se faire entendre auprès des politiques. Le 1er février 1954, il lance son célèbre Appel, sur les ondes de Radio Luxembourg, créant ce qu’on appellera « l’insurrection de la bonté ».

2 Constructions semi-cylindriques en tôles de fibrociment et sol de terre battue.

3 PMI : Protection maternelle et infantile, créée en France par une ordonnance du Ministre de la santé du 2 novembre 1945.

4 Baillet-en-France est une commune du Val d’Oise, à une vingtaine de kilomètres au nord de Paris. C’est dans cette commune qu’a été construit le Centre Joseph Wresinski.

5 Quart Monde Université : programme mené par ATD Quart Monde visant à une compréhension nouvelle, plus juste et plus complète du monde de la pauvreté. Il a mis en évidence l’existence de trois savoirs : savoirs d’expérience de ceux qui ont vécu la misère, savoirs d’action de ceux qui interviennent comme professionnels, savoirs scientifiques de ceux qui mènent des recherches. Il a montré que chacun de ces trois savoirs est autonome et indispensable, et que leur croisement, dans certaines conditions, peut tendre à créer plus d’harmonie et de justice.

6 Denise Bernia, militante belge d’ATD Quart Monde, aujourd’hui décédée.

Marie Jahrling

Marie Jahrling a vécu sa jeunesse au camp de Noisy-le-Grand (France). Militante d’ATD Quart Monde, elle participa dès son origine à l’Université populaire Quart Monde à Paris.

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